‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 129 sur 168 · Juges, v, 30 ; vin, ai · texte numérisé non relu

Juges, v, 30 ; vin, ai

3. Par exemple Gédéon, Yâîr, Abdôn et Mikhâ : Juges, v, 10 ; vm, 21-26 ; x, 4 ; xii, 14 ; xvii, 2-5.

fortunes plus considérables et plus stables. Mais pour saisir à quel point elles étaient l'exception et combien la simplicité de la vie touchait alors à une médiocrité nécessairement laborieuse, il suffit de se rappeler ce que furent les débuts de la royauté au terme de la période des Juges : Saul revenait des champs derrière ses bœufs quand l'esprit de Yahwè l'entraîna à ce coup d'éclat de la délivrance de Yâbêsh du Galaad, qui lui assura la reconnaissance publique de son choix secret par Samuel, et David avait été berger, porteur d'armes de Saùl, chef de bande qui vivait de razzias et mercenaire à la solde des Philistins, avant de réunir sous son sceptre glorieux la totalité des tribus hébraïques.

La vie de l'esprit pourrait bien avoir été plus active durant la période des Juges que nous ne sommes portés à nous l'imaginer. Non pas assurément qu'elle dût l'être autant qu'elle le deviendra plus tard.\J*a royauté, qui multipliera les rapports politiques et commerciaux avec l'étranger, installera à la cour, par imitation comme par nécessité, des scribes et des annalistes chez lesquels le travail professionnel développera le goût de l'histoire et du document écrit ; puis, quand les deux partis, prophétique et sacerdotal, se seront formés et opposés, il naîtra entre eux une émulation littéraire dont nous bénéficions encore aujourd'hui. Mais il est assez probable pourtant que la période des Juges, si troublée, si anarchique qu'elle eût été, s'est servie de l'écriture de façon presque courante.

L'écriture employée pour une langue sémitique semblable, sinon identique au cananéen, était connue dans les régions que traversèrent et qu'occupèrent les Hébreux, bien avant l'époque des Juges et même celle de Moïse. Des caractères alphabétiques découverts au temple de la déesse Hathor à Sarabît el-Khâdim, dans la presqu'île du Sinaï, datent peut-être de la fin de la XIIe dynastie, soit du commencement du xvnie siècle avant J.-C. ; d'autres, rencontrés en Canaan, à Megiddo et à Lakhish, semblent bien être antérieurs au milieu du deuxième millénaire *. Sans

i. Les caractères sur pierre de Sarabît et ceux d'un instrument de bois de Kahoun, découverts par Flinders Pétrie et particulièrement étudiés par A. H. Gardiner, Cowley et Sayce, font l'objet d'un intéressant article de R. Eisler, dans Biblische Zeitschrift, t. xv, pp. 1-8 ; ce dernier auteur emploie pour ces inscriptions qui se réduisent à quelques mots la dénomination de « qênites », dont on ne voit pas la justifi-

doute ces vestiges sont trop sporadiques et trop imparfaitement expliqués pour que le problème de la première apparition de ce genre d'écriture soit désormais résolu; du moins se pose-t-il maintenant d'une manière positive. En tout cas, l'écriture syllabique et idéographique des cunéiformes, que l'on traçait au style de métal sur des tablettes d'argile fraîche, était d'un usage assez répandu dans le pays de Canaan dès le début du xrve siècle, à l'époque d'El-Amarna. Il n'y avait alors petit roitelet qui ne pût, par l'intermédiaire de son scribe, qui était paifois un indigène1, correspondre très souvent avec le pharaon égyptien dont il dépendait. Pourquoi, à l'invasion des Hébreux, qu'on la place à cette même époque ou beaucoup plus tard2, ne se serait-il point passé ce qui se passe à peu près partout où un peuple conquérant s'établit dans un pays d'une civilisation supérieure à la sienne? Presque toujours il conserve les cadres officiels de l'administration et de la société, utilisant les fonctionnaires en charge, qui la plupart du temps s'empres-

cation ; ses conclusions pour le déchiffrement et la date de ces signes sont peut-être un peu trop fermes. L'un des mots est «Ba'alath», féminin de Baal, appliqué à la déesse, et écrit de gauche à droite ou de haut en bas. Gardiner a voulu voir en ces signes une adaptation sémitique alphabétique de certains hiéroglyphes égyptiens. Mais il serait prématuré d'en conclure que l'alphabet dit phénicien est d'origine égyptienne. Cette question de l'origine de l'alphabet sémitique, dont il n'y a pas lieu de parler ici, se complique des rapprochements qu'on peut établir entre lui et certains signes égyptiens, crétois linéaires et suméro-accadiens cunéiformes. — Sur les blocs de pierre avec caractères sémitiques archaïques de Megiddo, voir Vincent, Canaan d'après l'exploration récente, pp. 67, 68 ; sur les signes des poteries de Lakhish, Bliss, A Mound of many Cities, ch. 11 ; pour Gézer, quelques signes archaïques sont mentionnés dans 'Macalister, loc.cit., t. il, p. 275. Sur cette question de l'écriture hébraïque ancienne, cf. Burney, loc. cit., pp. 253 et suiv. — On ne voit pas si l'on devrait apporter comme argument en faveur de l'existence très ancienne de l'écriture en Canaan le nom primitif de la ville de Debir située entre Hébron et Bersabée, à savoir Qiryath-sépher, «Ville du Livre», ou Qiryath-sôphér, « Ville du Scribe » (grec B), Josué, xv, 15, 16; Juges, i, 11, 12. Peut-être l'appellation ancienne, non comprise, aurait-elle été éclaircie par cette vocalisation de séphér ou sôphér. Pourtant ce sens était ancien, car on le retrouve dont le nom égyptien équivalent Bai-ti-tupa-ïra d'une ville citée dans les aventures de Sinouhi, du papyrus Anastasi I qui remonte à la XIIe dynastie; ce nom avait pour les Égyptiens aussi quelque rapport avec l'écriture, dont le déterminatif y est employé.

1. Voir dans Burney, loc. cit., pp. 256 et suiv., quelques observations ingénieuses destinées à montrer que les scribes des tablettes cananéennes d'El-Amarna devaient se servir plus couramment du langage cananéen qui était le leur que du babylonienn qu'ils écrivaient, et étaient peut-être plus familiarisés avec une écriture alphabétique qu'avec le syllabaire cunéiforme ; cette dernière remarque confirmerait l'existence d'un alphabet en Canaan dès le xive siècle avant J.-C.

2. Une opinion récente qui semble de plus en plus gagner les sympathies place l'exode vers le dernier tiers du xve siècle et la conquête de Canaan au commencement

, du xive, à l'époque d'El-Amarna. Voir la note chronologique à la fin du volume,

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sent à le servir, et se gardant bien d'entraver le commerce qui est pour lui une source de bénéfices. Un Josué était-il vraiment si inférieur à un Abdi-Hipa, le roi hittite de Jérusalem et des environs au temps d'El-Amarna, qu'il ne pût, comme lui, transmettre ses ordres et ses demandes par écrit ? De son côté, l'Hébreu de la plaine deYizreël ou de la Galilée, qui fréquentait les marchands des villes cananéennes auxquels il vendait le produit de ses champs, et celui qui servait les trafiquants égyptiens et phéniciens dont les caravanes sillonnaient incessamment son pays1, ne songeaient-ils pas à leur emprunter les signes d'écriture dont eux-mêmes devaient se servir ? L'Israélite est trop souple de nature, il entra trop vite en contact avec la civilisation de Canaan, pour ne pas s'être assimilé en quelque mesure soit l'écriture officielle aes cunéiformes, soit récriture plus courante de l'alphabet dit phénicien, qui lui fournissait un moyen si utile de simplifier ses relations politiques ou ses transactions commerciales. Il ne faut pas être si sceptique sur les aptitudes des anciens et, parce que le Livre des Juges ne raconte guère que des combats, se figurer que les Hébreux d'alors vivaient comme des barbares.

Du reste, vers la fin du XIIe siècle qui tombe en pleine période des Juges, l'écriture des caractères alphabétiques sur papyrus était sûrement chose à peu près courante dans les ports phéniciens, où les princes commerçants avaient des scribes pour leur correspondance et tenaient à jour des registres de leurs livraisons et de leurs comptes 2. Elle était sans doute moins répandue en Édom, mais il est du moins vraisemblable que, vers la même époque, elle y servait à garder des souvenirs historiques sur les rois de cette contrée 3.

Établis dans un pays où l'on écrivait depuis longtemps, entourés de peuples qui n'ignoraient pas l'écriture, les Hébreux devaient bien posséder, eux aussi, des hommes qui y étaient

i. Sur la participation des Hébreux de la période des Juges au commerce international, voir, ci-dessus, p. 96.

2. Ce détail nous est attesté pour Zakarbaal, qui régnait à Byblos vers n 00 avant J.-C, par la relation du voyage d'un Égyptien, Wenamon, sur les côtes de Syrie. Voir Bulletin de littérature ecclésiastique, 1922, p. 103.

3. On le peut conclure de la liste antique des rois d'Édom, dont il a été question au chapitre m.

versés. Les écrits mosaïques, récits, lois ou cantiques, qu'ils possédaient n'étaient pas inaccessibles à tous. Les inscriptions sur pierre de Sichem attribuées à Josué, des listes de rois vaincus, des formules liturgiques, se conservaient comme des documents de l'époque primitive, qu'on aimait à revoir 1. En certains sanctuaires, les Lévites gardaient quelques codes où se trouvaient consignées les anciennes taras ; si la plupart les possédaient de mémoire, quelques-uns devaient être à même de les copier et, au besoin, de les compléter pour les mettre au point des situations nouvelles. Les vieux chants guerriers du séjour au désert, de la marche sur Canaan et de la conquête de la Terre promise, ne devaient pas seulement être chantés par cœur, mais étaient déjà sans doute réunis, en partie tout au moins, dans des recueils tels que le « Livre du Juste » et le « Livre des guerres de Yahwè », que l'on allongerait plus tard 2. Les recruteurs des armées improvisées savaient, dès le temps de Débora, établir un contrôle écrit des hommes qu'ils pouvaient mettre en ligne 3. Un individu fait prisonnier par Gédéon à Soukkôth se trouva en mesure de lui écrire sur le champ la liste des notables, qui contenait soixante-dix noms, et il y eut parmi les gens de Gédéon quelqu'un qui fut capable de la lire 4. Une tradition rapporte que Samuel déposa un écrit d'ordonnances relatives à la royauté dans le sanctuaire de Miçpâ, conformément à une pratique assez répandue dans l'antiquité

1. Josué, vin, 32, et cf. Deutéronome, xxvn, 4, 8 : Josué, xn, 9-24 ; Deutéronome, xxvii, 14-26 ; sur la formule liturgique de ce dernier passage, voir, ci-dessus, p. 302, n. 2.

2. Le « Livre du Juste » est mentionné par Josué, x, 13 (chant sur la victoire de Gabaon), II Samuel, 1, 18 (élégie de David sur Saiïl et Jonathas), et peut-être I Rois, vin, 53 d'après une correction du texte grec, laquelle pourtant ne s'impose pas ; le « Livre des guerres de Yahwè », par Nombres, xxi, 14 ; l'expression « guerres de Yahwè » étant très antique comme on le voit par l'application de l'expression voisine « Yahwè des armées » au Dieu d'Israël présent avec l'arche qui ne joua guère son rôle guerrier que dans les premiers siècles du yahwéisme, il y a lieu de croire que le « Livre des guerres de Yahwè » était déjà au moins commencé à la période des Juges. Voir aussi une citation antique des môshelim ou « diseurs de vers » dans Nombres, xxi, 27.

3. Juges, v, 14. Quoi qu'en dise Renan, Histoire d'Israël, t.l, p. 300, n.i, le terme sôphêr est trop caractéristique pour qu'on doute qu'il n'ait impliqué l'écriture ; le mot primitif "iSD, séphér, d'où il dérive, désigne toujours « un écrit », lettre, document ou livre ; on sait que sôphêr est devenu le terme technique pour désigner le « scribe ».

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