‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 130 sur 168 · Juges, vin · texte numérisé non relu

Juges, vin

et que Moïse avait déjà suivie I. Ajoutons, en dépassant quelque peu la période présente, que, au Xe siècle avant J.-C, les carriers et les maçons qui travaillaient au grand mur de l'enceinte salomonienne du temple et du palais traçaient à la peinture des caractères phéniciens, en guise de repères, sur les blocs qu'ils avaient à placer 2, et que, au IXe, à Samarie, on se servait couramment de cette écriture phénicienne pour annoncer un envoi de cruches d'huile et de vin ou pour les étiqueter 3. Ces divers détails, dont quelques-uns sont des preuves et les autres, à tout le moins, des indications, montrent que l'écriture pourrait avoir été assez répandue chez les Hébreux de ces temps anciens4.

Mais elle ne l'était pas également, cela va de soi, dans tous les rangs de la société. Des individus, comme le prisonnier de Gédéon, pouvaient la connaître de manière suffisante pour griffonner quelques noms et pourtant demeurer bouche bée devant un livre, une inscription, qu'ils ne déchiffraient qu'avec peine. Comme dans tous les milieux antiques, ceux qui la connaissaient le mieux, c'étaient les plus instruits des prêtres et, avec eux, les scribes professionnels, tels ces shôterim ou t greffiers »

i. I Samuel, x, 25 ; pour Moïse, Deutéronome, xxxi, 26.

2. On trouvera un dessin de ces caractères dans Revue Biblique, 1893, p. 98. La mention qui en est faite ci-dessus en faveur d'une certaine extension de l'écriture en pays hébreu au xe siècle n'a quelque valeur que dans l'hypothèse qui attribue au règne de Salomon la construction de l'angle sud-est de l'enceinte actuelle du Haratn esh-shérif, et dans le cas où ces signes de repère seraient bien des lettres.

3. Les fouilles récentes de Samarie entreprises par les Américains en 1908- 1909 ont mis au jour, dans ce que l'on croit être le palais d' Achab, des ostraca ou tessons, avec des inscriptions à l'encre en caractères dits phéniciens, semblables à ceux de la stèle de Mésha ; on y relève des phrases comme celles-ci : « En la dixième année. A Shemaryan. De la colline : une cruche d'huile fine » ; « En la dixième année. D'Abhiézer ; à Shemaryan : une cruche de vin vieux pour Asa. De la colline ». A Samarie également furent trouvées des pierres de taille avec lettres de repère.

4. Quand les Hébreux écrivaient à l'époque des Juges, de quels caractères et de quelle écriture se servaient-ils ? Faute de données documentaires et faute de trouvailles dans les fouilles, on ne peut faire que des conjectures. Si l'écriture cunéiforme sur plaquettes d'argile était encore en usage, elle était sans doute réservée aux écrits officiels, s'il y en avait, et peut-être aux écrits religieux ; mais l'absence de vestiges de ce genre pour cette période rend cet emploi des cunéiformes assez problématique, quelques raisons, d'ailleurs assez ténues, qu'on puisse apporter en sa faveur. Il est plus vraisemblable qu'on écrivait à la peinture sur bois, peaux ou papyrus, matières assez corruptibles pour avoir disparu sous l'action du feu ou de l'eau. Sans appuyer outre mesure sur cette preuve de convenance, on pourrait observer que si la littérature assyrienne participe à la dureté de la brique et à la raideur des cunéiformes, et la littérature égyptienne, à la longueur décorative des hiéroglyphes, on pourrait conclure de la souplesse de la narration hébraïque même ancienne à l'emploi d'une écriture au pinceau sur bois, papyrus, peaux ou tessons et d'un caractère alphabétique presque cursif.

qui s'occupaient d'un peu de tout : de la justice, de l'armée, des affaires civiles, et qui existaient dès le temps de Moïse 1 ; tel encore le sôphêr, sorte de recruteur ou d'inspecteur militaire dont parle le cantique de Débora 2. C'étaient ces hommes du calame ou du style qui, pendant la période des Juges, détenaient les écrits antiques, les copiaient et, le cas échéant, savaient rédiger un acte officiel, quelque rudimentaire qu'on le veuille supposer, comme un serment imprécatoire 3, une liste de villes 4, un rôle de combattants, ou bien tourner un récit qui fixait une anecdote et des traditions locales ou encore coucher par écrit un chant de guerre que le poète n'aurait su écrire lui-même.

Il serait intéressant de savoir ce qui aurait pu naître dans ces divers genres au cours de la période des Juges, si l'on écrivit alors peu ou beaucoup, si les textes qui nous racontent cette période sont un reste de son activité littéraire 5. Malheureusement, nous n'avons à peu près point de données qui permettent de répondre à ces questions, et les recherches critiques, faute de points d'appui, n'arrivent pas à édifier des conjectures d'une valeur notable. Nous savons simplement qu'une ordonnance sur la royauté est attribuée à Samuel 6 ; à part cela, aucun écrit en prose ne nous est signalé comme rédigé à cette époque. S'il y en eut, on ne peut affirmer que les récits antiques recueillis par notre Livre des Juges en sont des vestiges ; mais il serait bien hasardeux de le nier.

i. Nombres, xi, 16; et souvent dans Deutèronome et Josuê.

Page 1