Josué, xviii
5. Dans les observations qui suivent, on examine la question des compositions qui pourraient être attribuées à la période des Juges du point de vue de la littérature générale et non pas seulement de la littérature sacrée. Il ne faut pas oublier, en effet, que celle-ci n'est qu'une partie de celle-là ; il est bien sûr que les écrivains sacrés disposaient de plus de documents qu'ils ne nous en ont transmis et l'on peut croire qu'il en existait de tout profanes qui ne les intéressèrent point.
6. I Samuel, x, 25. Dans I Chroniques, xxix, 29, il est question de « Dibhrê de Samuel, le voyant », comme sources des « Dibhrê du roi David » ; l'emploi du même mot dans le même verset doit sans doute impliquer le même sens, et il vaudrait mieux traduire « Les actes de Samuel, le voyant » puisqu'il faut nécessairement traduire « Les actes du roi David». Il s'agirait donc, non pas d'un écrit attribué à Samuel, mais d'une histoire de Samuel, qui pourrait être nos livres canoniques de Samuel.
Ces récits, en effet, ne sauraient être reportés à une date plus basse que le premier tiers du IXe siècle, car ils ne trahissent point l'influence du mouvement prophétique qui commença à devenir intense sous Achab à partir de 875 environ et qui a laissé, au contraire, des traces évidentes dans les récits relatifs aux origines de Samuel et à l'institution de la royauté *. D'autre part, le fond historique sur lequel se projettent les événements qu'ils racontent n'offre aucun mélange d'éléments empruntés à l'époque des rois et représente une situation politique toute différente de celle où se trouva la royauté naissante ; celle-ci ne connut ni l'occupation des Plaines de Jéricho par les Moabites comme au temps d'Éhoudh, ni les soulèvements de Cananéens comme au temps de Débora et d'Abimélék, ni les invasions de nomades comme au temps de Gédéon, ni les empiétements des Benè-Amnôn comme au temps de Jephté, ni l'insolence des Philistins comme au temps de Samson ; avec David, tous ces ennemis sont refoulés, écrasés, asservis. Il faut donc que les récits qui dépeignent une situation toute différente de celle-ci aient eu leur origine dans des souvenirs précis ou dans des documents de l'époque disparue : un sujet des premiers rois n'aurait point imaginé de lui-même et avec tant de netteté un état politique ancien si lamentable quand celui qu'il avait sous les yeux était si brillant.
Ces souvenirs historiques, qui se rattachaient aux faits eux-mêmes, furent-ils confiés à l'écriture dès le temps des Juges, ou bier, ayant vécu tout d'abord et assez longtemps peut-être sous forme de traditions orales, ne le furent-ils que sous David et Salomon au cours du Xe siècle ou peu après le schisme des dix tribus dans le premier quart du IXe ? Ce qui donnerait à croire que leur rédaction devrait se placer dans les soixante années qui suivirent cette sécession, c'est qu'ils se réfèrent pour bien dire uniquement aux faits qui intéressaient le territoire séparé d'Israël. De même que Jéroboam Ier, le fondateur du royaume schis-
1. On verra au tome suivant de cette Histoire que, à partir des histoires de Samuel et de Saiil,les textes accusent une double influence, l'une prophétique, l'autre sacerdotale, qui supposent un développement notable du parti des prophètes et de celui des prêtres, développement que ne connut point la période des Juges. Cette influence est moins notable et peut-être même ne peut-elle se découvrir qu'assez rarement dans les récits antiques du Livre des Juges. Voir Note I aux appendices.
matique du Nord, s'était appliqué à fonder un culte national en plaçant ses deux veaux dorés à Dan et à Béthel, de même lui ou ses successeurs immédiats auraient bien pu songer à mettre en relief toute l'importance de leur territoire en favorisant la recherche et la rédaction des traditions locales : les récits du Livre des Juges s'occupant avant tout d'Israël, il est naturel de supposer que c'est en Israël qui s'isole, s'organise et se développe, qu'ils furent composés. Somme toute, cette hypothèse sourirait asse/.. Toutefois, comme ces récits ne contiennent point d'allusion à la royauté et que, surtout, ils ne trahissent aucune pensée d'apologie d'Israël aux dépens de Juda, on pourrait être amené à se demander s'ils ne sont pas plus anciens que les premiers temps de la sécession, plus anciens que les règnes de Salomon et de David, et si, en définitive, ils ne dateraient pas, en tout ou en partie, de l'époque même des Juges. L'impression qu'ils donnent en eux-mêmes avec le relief de leurs peintures, l'insouciance de leur morale, la grossièreté de quelques-unes de leurs situations, serait plutôt favorable à l'hypothèse d'une rédaction précoce. C'est là, du reste, le côté simplement littéraire de la question, et il pourrait se faire que nous fussions enclins à lui conférer une importance excessive en raison de la superstition du document écrit qui, de nos jours, rend la critique si difficile. Pourtant, si l'on veut bien observer que plusieurs de ces récits ont le caractère très apparent de traditions religieuses ou topographiques : explication du nom de « Yahwè-Paix > donné à l'autel de Gédéon, de l'origine de l'éphod de ce Juge longtemps consulté à Ophra, de l'origine des roches sacrées de Gédéon et de Manoé, de l'institution des lamentations célébrées chaque année dans les montagnes du Galaad, des diverses appellations des lieux autour de Léhi l, — et si l'on se rappelle en même temps que les récits antiques relatifs à un sanctuaire ou à un tombeau, à une cérémonie ou à une localité, étaient sans cesse redits par les prêtres, les pèlerins, les habitants, avec une quasi-fixité des détails qui se stéréotypaient à la longue, on conviendra qu'il n'y avait sans doute pas de différences considérables entre la narration traditionnelle et la rédaction écrite qui la reproduisit à un moment
i. Juges, vi, 24 ; vin, 27 ; vi, 20, 21 et xm, 19 ; xi, 39 ; xv, 17-19.
donné. Il pouvait arriver et il arrivait en effet que, passant de bouche en bouche, certaines de ces traditions locales finissaient par se présenter en des récits dont l'objet était le même, mais dont quelques détails offraient de l'un à l'autre quelques divergences ; on trouve dans la Bible de ces récits parallèles qui, restés isolés ou ayant été combinés, accusent par endroits leurs nuances particulières et se heurtent à se trouver ainsi rapprochés. Mais qui ne voit que ces doubles récits, en dépit de certaines différences de détail, portent témoignage en faveur de la fixité de la tradition, puisque les traits propres à chacun d'eux n'empêchent point d'en reconnaître la parenté et l'identité d'origine?
En résumé, même si les récits antiques recueillis dans notre Livre des Juges n'avaient pas été rédigés par écrit dès la période qu'ils esquissent, leur rédaction au temps des premiers rois ou du premier demi-siècle du royaume schismatique d'Israël n'aurait guère fait que reproduire des traditions orales assez bien fixées pour avoir à peu près la valeur d'un écrit. Il suffit de lire ces récits, mais de les lire comme des ouvrages d'une période ancienne, pour sentir que rien n'y ressemble à une œuvre d'imagination ; tout y ressemble plutôt à de l'histoire comme on la pouvait concevoir alors, c'est-à-dire à une narration anecdotique.
Ces observations permettront peut-être de mieux entrevoir la vie intellectuelle de ces anciens Hébreux que nous connaissons surtout comme de pauvres agriculteurs souvent obligés à reprendre les armes pour défendre leurs terres et leur vie. Mais il y a mieux. Nous possédons un document qui date — on n'en saurait douter — de la période des Juges, et dont il ne suffit pas d'admirer la valeur littéraire ; il convient aussi d'en apprécier l'importance comme indice du développement de l'esprit hébreu à cette époque ;c^est ie c an tique de Débora 1. Il est d'un lyiisme puissant qui émeut, a un art vigoureux qui sait donner l'impression de la vie ; mais c'est aussi une œuvre littéraire qui suit des règles précises, qui s'y enferme et en subit la contrainte sans perdre son élan. Une époque primitive, un pays sans culture peuvent bien, si l'on veut, créer des chants de guerre et des chants
i. Juges, v. Voir, ci-dessus, pp. 145-149, la traduction de ce cantique.
d'amour dont la sincérité d'une âme violemment émue est le premier attrait. Composer une ode en strophes régulières qui, dans un même nombre de vers, traitent chacune une partie du sujet ; les répartir en groupes sous une demi-strophe qui leur sert d'introduction et les clore par un envoi qui est un dernier cri de triomphe et une dernière prière, cela suppose assurément autre chose que du feu et de la spontanéité ; il y faut une tradition littéraire, des règles longtemps discutées avant d'être admises, des essais imparfaits peut-être nombreux et, en tout cas, vite oubliés ; il y faut enfin un public capable de sentir ces mérites classiques et de les consacrer par le soin qu'il apporte à ne pas laisser perdre un court poème qui l'a charmé. Rien n'oblige, rien n'empêche de croire que le cantique de Débora, qui réalise ces conditions, fut confié de bonne heure à l'écriture; mais, écrit ou non dès le temps des Juges, il montre à coup sûr que les Hébreux d'alors étaient assez avancés pour produire et pour admirer une œuvre de beauté.
Dans l'histoire générale d'Israël, la période des Juges pourrait donc bien représenter une sorte de moyen âge, plutôt que l'époque très primitive que l'on se figure quelquefois/ Les textes qui nous en restent ou tout au moins qui s'y réfèrent sont trop peu nombreux et trop du même genre pour que nous puissions oser dire que nous la connaissons toute et bien. Mais, encadrée par Moïse avec son génie de l'organisation, par David avec ses victoires et par Salomon avec sa splendeur, eiîenë saurait n'avoir été qu'une période de sauvagerie, d'ignorance et d'avilissement.
Tels sont les quelques renseignements que des textes trop peu étendus à notre gré permettent de recueillir sur les mœurs, sur la civilisation matérielle, sur le développement de l'esprit des Hébreux à l'époque que nous venons d'étudier. Les mœurs étaient fort rudes mais déjà en voie de s'adoucir un peu sous l'action de la vie agricole et des principes de justice promulgués dans le Livre de l'alliance. La civilisation matérielle n'était pas très brillante ; tant que les Hébreux furent maintenus dans leurs montagnes, restant étrangers pour la plupart au grand
commerce qui se faisait dans les plaines encore occupées par les Cananéens et les Philistins, ils ont vécu en pauvres.Cette pauvreté, toutefois, n'empêchait pas leur esprit de s'épanouir et de trouver dans les souvenirs glorieux de leurs victoires et de leurs grands hommes, dans une certaine connaissance de l'écriture, dans un sentiment instinctif de la noblesse de la parole et dans une aptitude précoce pour le genre narratif, des aliments propres à favoriser la croissance de leurs qualités naturelles.
On a vu ailleurs tout ce que leur religion, même déformée chez un grand nombre par la contagion cananéenne et à plus forte raison restée indemne de tout alliage chez les meilleurs, devait leur inspirer de pensées hautes et bienfaisantes ; en ce point, le monothéisme, tout entravé qu'il fût encore dans les liens d'une religion nationale, leur conférait une éclatante supériorité sur les peuples plus policés, plus riches et plus développés qui les entouraient. C'est par là qu'ils compensaient la médiocrité de leur civilisation. Car, à vrai dire, leur principal mérite dans l'ordre moral, leur premier gain dans l'ordre intellectuel au cours de cette période, étaient d'avoir su expier leurs défaillances momentanées et d'avoir conservé le dépôt de la révélation divine que leur avait remis Moïse : ils avaient été assez croyants pour envisager les malheurs des temps comme le châtiment de leur oubli du devoir ; et, revenant au Dieu de l'alliance, ils avaient renoué d'une main moins hésitante les liens qui les attachaient à lui. Si les pratiques religieuses d'une partie d'entre eux avaient subi l'influence d'un milieu corrupteur, grâce à la foi d'une élite Yahwè ne s'était point rabaissé au rang d'un Baai ; il était resté le Dieu unique, austère et magnifique dans son isolement, fidèle et puissant dans les œuvres de sa providence, sévère à l'obstination dans le mal mais miséricordieux au repentir, surveillant en Maître soucieux du bien de l'humanité ce petit peuple destiné à garder ici-bas la connaissance et, en attendant mieux, la vénération craintive du vrai Dieu.