‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 138 sur 168 · TABLEAU RÉCAPITULATIF · texte numérisé non relu

TABLEAU RÉCAPITULATIF

(Toutes les dates sont plus ou moins approximatives)

Chronologie longue

Faits et personnages

Chronologie courte

1449 (1409 : grec B, A de I Rois, VI, 1)

Exode

Les Philistins, 1190

1409 (1369 : grec B, A)

Conquête de Canaan Commencement de la

1359 (1319 : grec B, A)

période des Juges Le Lévite d'Éphraïm L'autel de Ruben Le Lévite de Mikhâ

Othniel

Éhoudh

Débora et Baraq

Gédéon

Abimélék

Les Petits

1190.. Les Pnilistins

Juges

Jephté Samson

1120(1100 grec)-io8o

Héli Juge

1120 (n 10 : grec)-io8o

Samuel Juge

Saûl roi

David roi

Salomon roi

Le schisme des dix tribus

Deux questions se posent relativement à la chronologie de la période des Juges : i° Quelle fut la durée de cette période ? — 20 Comment les événements qui nous en sont connus se répartissent-ils dans cette durée.

La durée de la période des Juges est incertaine. Nous connaissons à quelque vingt ans près la date de son terme qui est marqué par l'institution de la royauté avec Saul ; mais la date de son commencement nous échappe

40S NOTE ÎI

parce qu'elle dépend de la date de l'exode, et que cette dernière date ne saurait être fixée avec assurance. Ce n'est pas ici le lieu de la discuter ; il suffira de rappeler que, sur ce point de première importance, deux hypothèses principales sont en présence. La plus courante, qui est fort éloignée de s'harmoniser avec les données numériques de la Bible, place l'exode sous Minephta, successeur de Ramsès II, le pharaon oppresseur, soit vers 1225 avant J.-C; la conquête de Canaan, qui suivit les quarante ans de séjour au désert, aurait ainsi commencé vers 1 185 ; l'invasion hébraïque aurait par conséquent suivi l'invasion philistine, qui se produisit peu après 1200. L'autre hypothèse, qui semble gagner auiourd'hui l'adhésion d'un certain nombre d'historiens, rapproche la pénétration des Hébreux en Canaan de l'agitation des Habirou de l'époque d'El-Amarna et la place sous le règne d'Aménophis IV, vers 1375 ; l'exode aurait eu lieu vers 1415. Entre ces deux chronologies il y a un écart de deux siècles, écart considérable qui intéresse à la fois l'histoire des Juges et celle de Moïse ; il faudra, en effet, opérer deux répartitions des événements fort différentes, espaçant ceux-ci si l'on choisit la chronologie longue, les resserrant au contraire et en faisant plusieurs contemporains les uns des autres si l'on préfère la chronologie courte ; au point de vue de la perspective historique, on aura des aperçus assez divers selon que l'on fera vivre Moïse dès le XVe siècle avant J.-C. ou seulement au XIIIe.

Dans l'incertitude où l'on se trouve d'assurer son choix par des arguments probants entre ces deux hypothèses, il convient d'examiner directement les données bibliques sur la durée et la chronologie de la période des Juges. Ces données peuvent se classer en données numériques et en données non numériques.

§ Ier. DONNÉES NUMÉRIQUES

i°. — Sur le commencement de la période des Juges.

Le passage I Rois, vi, 1, fournit un synchronisme intéressant. En l'an IV de Salomon, il s'était écoulé 480 ans depuis l'exode d'après le texte hébreu ; 440, d'après le grec B, A ; d'après Josèphe, Antiquitates judaicae, vin, 3, 1, il s'en serait écoulé 592. Salomon, qui régna 40 ans, mourut vers 933 ; l'an IV de son règne serait donc 969 ; l'exode, 480 ans plus tôt, aurait eut lieu en 1449, et le début de la conquête de Canaan, après les 40 ans de séjour au désert, se placerait en 1409. Si l'on s'arrête au chiffre de 440 fourni par B, A, les dates respectives de ces deux faits seraient 1409 et 1369 ; celui de Josèphe les ferait placer en 1561 et 1521, deux dates qui coïncideraient à peu près avec l'époque qui suivit l'expulsion des Hyksos ou Rois Pasteurs, que Josèphe rapproche de l'exode {Contra Apionem, 1, 14).

Quoi qu'il en soit de l'hypothèse de Josèphe, la concordance entre la date de l'exode ainsi établie et l'époque d'El-Amarna est singulièrement frappante. Aussi on ne voit vraiment pas pourquoi la plupart des critiques

traitent avec tant de dédain la donnée chronologique de I Rois vi, 1, ni en vertu de quel principe on devrait supposer que son auteur ne disposait point de renseignements gardés dans un sanctuaire ou dans une confrérie religieuse, comme cela se faisait en Babylonie et en Phénicie. Dire que ce chiffre n'aurait été fixé qu'artificiellement à une date tardive par un rédacteur qui utilisait des sources chronologiques étrangères, c'est céder à une défiance assez peu raisonnable pour tout ce qui concerne les traditions antiques des Hébreux ; ceux-ci n'étaient pourtant point des arriérés, et le corps lévitique, si remarquablement organisé par Moïse, renfermait sûrement des hommes capables de suivre de génération en génération une ère qui commençait avec leur grand fondateur. Sans doute, comme on va le dire, ce chiffre de 480 n'a peut-être pas une valeur rigoureuse ; mais à supposer même qu'il soit systématique, il indique suffisamment que certains chronologistes hébreux croyaient qu'une longue durée séparait l'exode de la royauté, et ce témoignage serait d'autant moins explicable que l'exode aurait été plus tardif.

Ainsi, en tablant avec toute la réserve voulue sur ces chiffres et en ad mettant qu'une cinquantaine d'années représentent les dernières années de Josué et des vieillards de sa génération avant l'ouverture de la période des Juges {Juges, 11, 7-10), on obtiendrait pour date du commencement de la période des Juges 1359, soit 50 ans après la date du début de la conquête ; avec le chiffre de B, A, 1319 ; avec celui de Josèphe, 1471.

2°. — Sur la fin de la période des Juges.

Salomon mourut vers 933, après un règne de 40 ans ; 973 serait la date de la mort de David, son prédécesseur ; comme celui-ci régna 40 ans, 1013 serait la date de la mort de Saùl. La durée du règne de Saùl ne nous est pas connue ; le chiffre de 40 fourni par Actes, xiii, 21, pourrait être systématique. En tout cas, le règne de ce roi ne dut pas être aussi court qu'on le suppose quelquefois. En effet, quand Saûl est choisi par Samuel, il semble être un tout jeune homme ; mais quand il s'attaque aux Philistins, à ses côtés se tient son fils Jonathas qui a déjà pour le moins une vingtaine d'années et qui, à sa mort, avait un fils, Mephibaal; en donnant de 20 à 30 ans au règne de Saùl on ne serait sans doute pas très éloigné d'une approximation suffisante. Disons donc que Saùl régna à peu près de 1040 à 1013 pour nous arrêter à un chiffre rond avec un écart possible d'une vingtaine d'années. Le milieu du xie siècle avant J.-C. marquerait ainsi la fin de la période des juges.

En rapprochant 1040 de 1359 et de 1319 établis pour le commencement de cette période d'après les données numériques utilisées plus haut, on voit que la période des Juges aurait eu une durée approximative de plus de 3 siècles (texte hébreu de 1 Rois, vi, 1) ou de 2 siècles 3 1^ (texte B, A) ; Josèphe lui donnerait près de 5 siècles.

En sortant de ces données numériques et en plaçant l'exode sous Minephta en 1225, le début de la conquête en 11 85, le commencement de la période des Juges en 1135, on n'aurait pas même un siècle pour cette période; ce

serait trop peu de temps, semble-t-il, même pour les quelques faits qui nous ont été transmis, et sans doute aussi pour les transformations économiques et sociales que l'on peut deviner ou constater,

3°. — Sur la durée de la période des Juges.

Les données numériques sur cette durée sont fournies par le Livre des Juges où l'on sait qu'il s'en trouve pour chacun de ces héros. Il n'y a pas d'utilité à refaire ici, après les divers commentateurs, la preuve que ces chiffres additionnés donnent, pour le temps écoulé de l'exode à l'an IV de Salomon, un total de 534 ans, auquel il manque l'indication des années du pouvoir de Josué, de Samuel et de Saiil, et qui, si peu que l'on y aioute pour ces trois personnages, dépasse facilement de 100 ans les 480 ans de I Rois vi, 1, indiqués pour le même laps de temps. Par contre, ce total correspondrait à peu près aux 592 ans de Josèphe, qui a probablement dérivé son chiffre des données du Livre des Juges.

Cette discordance des données numériques de la Bible relativement à la même période soulève un problème difficile.

Les uns proposent de le résoudre en admettant que plusieurs Juges furent contemporains, solution qui devient nécessaire si l'on s'arrête à la chronologie courte de moins d'un siècle pour la période des Juges. Mais cette reconstruction ne trouve aucun point d'appui dans la Bible, et, par exemple, la répartition en trois histoires de Juges contemporains dans trois régions diverses dressée par Flinders Pétrie (Egypt and Israël, p. 55) apparaît comme tout à fait arbitraire.

Aussi la plupart des critiques, sans attacher souvent la moindre valeur aux 480 ans de I Rois, vi, 1, s'efforcent-ils d'y ramener les 534 ans et plus fournis en partie par le Livre des Juges. Pour eux le chiffre de 480 est systématique, car il correspond à 12 générations de 40 ans chacune, et, comme 40 avec son multiple 80 et son sous-multiple 20 reviennent à plusieurs reprises comme données numériques du Livre des Juges, ils en concluent que l'on doit retrouver dans ce Livre le cadre de ces 480 ans. Par des soustractions opérées tantôt d'un côté tantôt de l'autre, ils y réussissent à peu près ; mais ils sont contraints d'y mettre tant d'ingéniosité qu'ils renoncent pour la plupart à attacher beaucoup d'importance à leurs résultats.

Il me semble que cet insuccès s'explique par une seule raison, à savoir qu'il n'y a pas de cadre chronologique dans le Livre des Juges. En effet, l'existence d'un cadre s'établit par le retour de formules destinées à introduire ou à conclure les divers fragments anciens utilisés par un rédacteur. Il y a un cadre chronologique pour les rois depuis Saùl (I Samuel, xiii, 1) jusqu'à Sédécias (II Rois, xxiv, 18), cadre qui, en dehors du synchronisme pour les rois contemporains d'Israël et de Juda, se reconnaît à la formule constante : c N avait X ans quand il devint roi, et il régna Y ans à ... » Il y a un cadre rédactionnel religieux dans le Livre des Juges, qui est marqué, avec des variantes insignifiantes, par l'emploi de formules identiques. Mais il ne doit pas y avoir de cadre chronologique dans ce Livre, car les divers chiffres ne sont pas introduits par des formules semblables.

Dans la première partie, Juges, III, 7-ix, on lit les formules suivantes :

Les Benè- Israël servirent N, X années: m, 8; 14; mais dans IV, 3, Yâbîn opprima les Benè-Israél vingt ans.

Le pavs fut en repos Y années, ni, 11 ; 30 ; v, 32 ; vin, 28, avec les chiffres respectifs de 40, 80, 40, 40.

Dans la seconde partie, Juges, x-xvi, on lit constamment et uniquement (sauf à propos d'un chiffre : 18 ans, dans X, 8, qui appartient à l'introduction à Jephté et ne se rapporte pas comme les autres à la présentation d'un Juge) :

Et N fut Juge d'Israël Z années : x, 2, 3 ; xn, 7, 9, 11, 14 ; xv, 20 ; xvi,

Ainsi dans la première partie, on a l'indication de la durée de l'oppression, de celle du repos, et l'expression Benè-Israël est préférée. Dans la deuxième partie, rien de semblable : IsraU est préféré et le terme technique Juge y est couramment en usage alors qu'il manque dans la première partie pour Ëhoudh, Débora, Gédéon, et qu'il n'y est employé qu'à propos d'Othniel, qui paraît bien avoir été ajouté. (Voir le tableau, ci-dessus, p. 382).

Cette diversité des formules chronologiques me paraît être un indice très apparent, entre quelques autres, que Juges, 11, 6-xvi, fut rédigé en deux fois ; et comme le second rédacteur n'a pas modifié les formules chronologiques du livre qu'il complétait, c'est qu'il n'avait point le souci d'imposer à l'ensemble un système chronologique rigide. Il est vrai que dans Juges, xi, 26, se trouve le chiffre de 300 qui paraît bien systématique et, comme on le dira ci-dessous, pourrait se rapporter au cycle des 480 ans ; mais la manière incorrecte dont il se présente dans le contexte prouve assez qu'il n'y fut introduit que tardivement et, s'il représente un système chronologique, que ce système ne se trouvait pas auparavant dans le Livre.

Tout ce que l'on peut dire, c'est que, dans bien des cas, les rédacteurs ont trouvé des dates traditionnelles qu'ils ont respectées, et que, là où ils n'en trouvaient point, ils utilisaient, pour des cas particuliers et non pour l'ensemble, les chiffres conventionnels de 40, 80, 20, qui devaient être aussi approximatifs pour eux que le sont pour nous nos expressions « un demisiècle » ou c un quart de siècle », auxquelles nous accordons bien rarement la valeur exacte de 50 et de 25 ans.

Assurément même dans cette hypothèse, le problème de la concordance à établir entre la somme des chiffres du Livre des Juges et les 480 ans de I Rois,vi, 1 , reste posé et non résolu ; mais il rentrerait alors dans les questions d'exégèse historique et ne constituerait plus un casse-tête chronologique sur lequel il n'est point d'éxégète qui n'ait perdu beaucoup de temps sans résultat.

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