II. DONNÉES NON NUMÉRIQUES
Sur la durée de la période des Juges.
On peut comprendre sous ce titre quelques détails fournis par les généalogies de certains contemporains de David dont les ascendants remontent jusqu'au temps de Moïse. I Chroniques, vi, présente quatre généalogies de
ce genre ; elles se rapportent toutes les quatre à des familles lévitiques et, de ce chef, offrent un garantie appréciable : la question de l'origine lévitique était aussi grave pour les prêtres yahwéistes que l'est pour un prêtre catholique la question de son ordination ; on voit par Néhémie, vu, 64, 65, que, à l'époque du retour de la captivité, on écarta impitoyablement les prêtres qui ne pouvaient justifier de leur origine lévitique par une généalogie indiscutable. Ces quatre exemples devraient permettre d'établir le nombre de générations écoulées de Moïse à David.
i° Sadoq, prêtre en second sous David, remonte à Aaron, frère de Moïse, par 10 générations, 3-8 ;
20 Asaph, chef des chantres sous David (31 et suiv.; ibid., xv, 17; mêmes indications pour 3°et 40), remonte à Séméi, contemporain de Moïse, par 11 générations, 39-43 ;
3° Éthan remonte à Moholi, contemporain de Moïse, par 10 générations,
4° Héman remonte à Coré, contemporain de Moïse, par 18 générations, 33-38.
Deux questions se posent au sujet de ces généalogies : sont-elles complètes ? — quelle durée moyenne peut-on attribuer à chaque génération ? L'emploi de ces généalogies pour évaluer la durée de la période des Juges dépend de la réponse faite à ces questions.
Que ces généalogies soient complètes, on ne peut l'affirmer. On sait par la généalogie du Sauveur dans l'évangile de saint Matthieu que l'on abrégeait volontiers les généalogies, par exemple pour des raisons de commodité. Est-ce le cas ici ? Ce n'est pas tout à fait improbable. D'abord, en effet, il est bien curieux que, pour une durée égale, la généalogie d'Héman compte 18 générations alors que les trois autres n'en comptent que 10 ou it. Sans doute on peut dire que cette généalogie s'est trouvée allongée du fait que la présence d'un Elqânâ qui aurait été identifié au père de Samuel y aurait fait introduire une partie de la généalogie de ce dernier fournie par I Samuel, 1, 1 ; de fait on constate quelque trouble dans le texte de I Chroniques, vi, 22-28. Mais il n'est pas moins probable que, Samuel étant un personnage fort connu et estimé, on aurait conservé dans sa famille plus de noms d'ancêtres que l'on n'en gardait chez les familles moins illustres. En second lieu, on aura peut-être déjà remarqué qu'en ajoutant aux trois autres généalogies la génération de David à Salomon, on obtient 12 générations pour Asaph, c'est-à-dire exactement le chiffre de générations à 40 ans chacune qui est à la base des 480 ans de I Rois, vi, 1, dans le texte hébreu, et 11 générations pour Sadoq et Éthan, c'est-à-dire exactement le chiffre qui est à la base des 440 ans du texte grec. Je ne sais si la divergence des nombres 480 et 440 s'explique par ce fait, mais étant donné que ces nombres furent à peu près sûrement établis ou conservés par des prêtres, leur rapport avec les nombres des générations sacerdotales est au moins très frappant. Ces deux raisons inclineraient peut-être à penser que les généalogies en question ont été artificiellement ramenées à un chiffre de générations inférieur au chiffre réel.
Cette apparence systématique de ces généalogies sacerdotales amènerait aussi à penser que leurs générations devraient être comptées selon une durée moyenne conventionnelle de 40 ans, que l'on trouve employée à propos de la génération qui devait mourir au désert sans voir la Terre promise (Nombres, XIV, 22 et suiv. ; xxvr, 64, 65), et le séjour au désert fut de 40 ans.
Si l'on s'en tient à ces vues qui restent hypothétiques, on constate que l'on retombe dans la chronologie longue et que l'on rejoint, avec l'écart indiqué plus haut, les données numériques du Livre des Juges.
Mais ceux qui préfèrent la chronologie courte peuvent recourir au procédé de calcul proposé par Flinders Pétrie, Icc.cit., p. 55. Pour lui la durée moyenne d'une génération était de 21 ans ; il obtient ce chiffre en divisant les 339 ans qui s'écoulèrent de 937 à 598 par les 16 générations de successeurs de Salomon qui les remplirent. Comme, pour lui, David serait mort en 1003, en ajoutant à cette date 10 générations à 21 ans, il arrive à 121 3 pour Moise et l'exode ou à 1234 en ajoutant 11 générations. Mais il omet de faire le même calcul sur la base des 18 générations d'Héman qui représentent une généalogie peut-être plus exacte ou que, tout au moins, il aurait dû prendre en considération ; s'il l'avait fait, il serait arrivé à la date de 1381 qui nous ramène encore à la chronologie longue et à la période d'El-Amarna.
Ainsi ces données non numériques fournies par les généalogies lévitiques étudiées pourraient s'interpréter en faveur de l'une et de l'autre chronologie. On ne saura à quoi s'en tenir que lorsqu'on sera fixé sur la date de l'exode. Mais pourtant on a dû remarquer que la chronologie longue sort un peu plus favorisée de l'étude de ces données non numériques, comme elle l'avait fait de l'étude des données numériques.
Il reste à examiner si la Bible nous fournit assez de renseignements pour que nous puissions soit dater les faits de la période des Juges, soit à tout le moins établir la chronologie relative selon laquelle leur série se serait déroulée.
§ Ier. DONNÉES NUMÉRIQUES
Il n'y a qu'une date qui soit indiquée par la Bible ; c'est dans Juges, xi, 26, où 300 ans représentent le temps écoulé depuis la conquête des territoires amorrhéens jusqu'au jour des pourparlers de Jephté avec les Benè- Ammôn. Ce chiffre, comme on l'a déjà indiqué, a été sûrement introduit plus ou moins tardivement dans le texte, car il est sans lien grammatical avec ce qui l'entoure. Or ce chiffre n'est pas dérivé, comme on le dit parfois, des données numériques du Livre des Juges, car, en les additionnant toutes jusqu'au jour des pourparlers de Jephté on obtient 319 ans, et ce total ne mène que jusqu'à Othniel ; on aurait donc un chiffre bien supérieur à 300 si l'on ajoutait à ces 319 ans le nombre d'années qui s'écoula entre Othniel et la conquête des pays amorrhéens. Aussi me paraît-il tout au moins pro-
bable que ce chiffre de 300 serait en rapport avec les 480 ans de I Rois, vi, 1; et si 1 on se permet de faire fond sur cette donnée, il se serait écoulé 180 ans depuis le début de la judicature de Jephté jusqu'à l'an IV de Salomon, c'est-à-dire jusqu'en 969 ; Jephté aurait donc commencé à être Juge en 1 149.