LES DIVERS ELEMENTS DE LA POPULATION DE CANAAN
la population vaincue. Elle se répartissait entre plusieurs groupes d'origine et de race en partie distinctes : Cananéens, Amorrhéens, Perizzites, Hiwwites, Hittites, Jébuséens ; mais on peut les comprendre tous sous le terme générique de Cananéens avec le sens large d'habitants non hébreux de Canaan 1. Selon les idées d'alors, la conquête, entreprise par Josué au nom et avec l'aide de Yahwè, aurait dû entraîner leur extermination complète. Dans la réalité, au commencement de la période que nous étudions, ils étaient encore très nombreux, plus nombreux probablement que les Hébreux envahisseurs 2. Les uns, réduits à
1. Les divers éléments de la population non hébraïque établie en Canaan sont souvent énumérés dans la Bible en des formules presque stéréotypées mais plus ou moins complètes. La formule la plus usuelle renferme les six noms mentionnés cidessus, par exemple, dans Exode, ni, 8 ; Josué, ix, 1 ; Juges, m, 5. D'autres formules renferment quelques noms de plus : Rephaïm, Qédémites, Qênites, Qenizzites, Girgashites ; sur les rapports mutuels de ces diverses listes, voir Driver, Deuteronomy, 2e édition, 1896, p. 97. Les écrivains de l'école J employaient déjà le terme « Cananéens » dans le sens large d'habitants de Canaan ; ceux de l'école E disaient plus volontiers « Amorrhéens *.
2. Cette évaluation générale découle de la nécessité où furent les Hébreux de lutter pendant plusieurs siècles avant de réduire complètement les Cananéens et du fait que les grandes villes, où la population était plus dense que dans les villages des montagnes occupées par eux, restèrent à peu près tout ce temps entre les mains de leurs premiers maîtres.
Si l'on cherche quel pouvait être le chiffre de la population hébraïque vers la fin de la période des Juges, on a à sa disposition deux séries de nombres fournis par la Bible. Les uns sont de toute évidence des nombres plus ou moins fortement arrondis selon l'usage de toute l'antiquité classique ou sémitique, pour ne rien dire de ce qui se fait parfois de nos jours encore. Tels sont : Juges, m, 29 : environ 10.000 Moabites exterminés ; iv, 6 : 10.000 hommes pour Nephtali et Zabulon ; 10, 14 : d° ; vin, 3 : 22.000 plus in. 000 rassemblés par Gédéon ; vin, 10 : 15.000 survivants des nomades, 120.000 ont été tués ; xn, 6 : 42.000 Ephraïmites tués par Jephté ; xv, n : 3.000 Judéens veulent prendre Samson ; 15, 16 : 1.000 Philistins battus par Samson avec une mâchoire d'âne, mais 16 est un fragment poétique ; xvi, 27 : 3.000 Philistins écrasés par l'édifice de Gaza ; les chiffres sont particulièrement élevés dans xx et xxi, remaniement sacerdotal du récit relatif au Lévite d'Éphraïm : xx, 2 : 400.000 ; 15 : 26.000 ; 17 : 400.000 ; 21 : 22.000 ; 25 : 18.000 ; 33 : 10.000 ; 35 : 25.000 ; 44 : 18.000 ; 45 : 5.000 ; 46 : 25.000 ; xxi, 10 : 12.000 ; I Samuel, iv, 2 : 4.000 Israélites tués par les Philistins ; vi, 19: 50.000 morts sont assez gauchement ajoutés par une glose évidente aux 70 morts de l'hébreu primitif.
D'autres nombres qui sont de beaucoup plus modestes peuvent autoriser plus sûrement une évaluation d'ailleurs assez large encore. Dans le cantique de Débora, Juges, v, 8, 40.000 hommes représentent la masse combattante levée dans six tribus : Éphraïm, Benjamin, Makhir ou peut-être Manassé, Zabulon, Issakhar, Nephtali, qui étaient les plus nombreuses, et encore ce chiffre, étant fourni par un chant poétique, pourrait-il être grossi. Il est très probable que les autres tribus qui étaient beaucoup moins denses n'auraient pas été à même de mettre en ligne un nombre semblable de combattants. On ne s'éloignerait sans doute pas énormément de la réalité en supposant que les Hébreux en état de porter les armes pouvaient être à cette date dans les 60.000, 70.000 tout au plu5:. Même médiocrité des effectifs militaires dans d'autres récits de cette période : Gédéon n'a que 300 hommes autour de lui, Juges, vu, 6 ; les émigrants danites ne sont que 600 combattants, xvm, n ; dans la guerre contre
l'état de serfs ou d'esclaves, vivaient dans la maison de leur maître israélite pour lequel ils travaillaient ; d'autres, considérés comme gêr ou étrangers domiciliés, résidaient à ses côtés et profitaient de sa protection ; d'autres enfin possédaient des quartiers dans les agglomérations peuplées d'Hébreux, des champs au milieu des terres israélites et même, en plus d'un endroit, des villes et des villages, soit autonomes, soit tributaires, où ils continuaient à vivre comme leurs pères y vivaient avant la conquête. Ces diverses possessions restèrent pour une grande part entre leurs mains pendant toute la période des Juges et même jusqu'au temps de David et de Salomon 1. Toutefois, grâce aux deux grandes victoires remportées par Josué, les Cananéens avaient perdu presque toute cohésion. Jamais ils n'avaient formé une nation unique ; maintenant émiettés et fort inégalement distribués sur le territoire dont les conquérants s'étaient emparés, ils étaient moins que jamais capables de se réunir tous pour refouler ou écraser leurs adversaires. Mais ils étaient encore riches, puissants, bien armés dans les villes et partout se montraient disposés à défendre ce qui leur restait de biens et de liberté.
La densité et la puissance de cette population cananéenne variaient beaucoup avec les diverses régions. Pour la Galilée, ce n'est pas sans un sentiment de mélancolie que l'auteur de l'introduction géographique au Livre des Juges consigne, en une formule significative, le fait que les Israélites d'Aser et de Neph-
Benjamin, une rencontre laisse 30 hommes sur le terrain et les Benjaminites survivants ne sont que 600, xx, 31, 47 ; Saùl, au moment d'attaquer les Philistins, n'a que 3.000 hommes et finalement 600 autour de lui, I Samuel, xni, 2, 15.
Si l'on pouvait tabler sur les données de ce deuxième groupe de chiffres on pourrait croire que la population hébraïque, hommes, femmes, enfants et esclaves, atteignait tout au plus le demi-million. Si les Cananéens étaient vraiment un peu plus nombreux, la population totale pouvait dépasser le million. Un chiffre analogue est proposé par Benzinger : 1.200.000, qui représenterait 40 à 45 habitants par kilomètre carré ; c'est à peu près ce que le sol pourrait nourrir d'habitants ; cf. Hebrâische Arckdologie, 2e édition, 1907, p. 26. Dans Egypt and Israël, 191 1, pp. 40-47, Flinders Pétrie, tout en conservant les données numériques relatives aux Hébreux immigrant en Palestine, arrive par une interprétation quelque peu ingénieuse à les réduire à des proportions modestes ; pour la période des Juges il admet le chiffre de 300.000 habitants israélites.
1. L'introduction géographique au Livre des Juges mentionne quelques-unes des villes cananéennes qui ne furent astreintes à la corvée que lorsqu' Israël « fut devenu plus fort», Juges, 1, 28, ou que «la main de Joseph se fit plus lourde», ibid., 35 ; voir aussi Josué, xvi, 10 ; xvn, 12, 13. D'autre part, David fait recenser «toutes les villes des Hiwwites et des Cananéens», qui leur restaient encore dans son royaume, II Samuel, xxiv, 7.