Cf. Juges, 1, 35, et voir, ci-dessous, p
4. Ce détail pourrait, semble-t-il, se déduire d'un passage du cantique de Débora, Juges, v, 17, pour quelques fractions tout au moins des tribus de Dan et d'Aser : « Et Dan ? Pourquoi vit-il au loin sur des navires ? — Aser s'est établi sur le bord de la mer — Et vit chez lui près de ses criques ». Mais, ni dans les Bénédictions de Jacob, Genèse, xlix, 16, 17, 20, ni dans celles de Moïse, Deutéronome, xxxm, 22, 24, 25, il n'est fait allusion à cette situation, qui ne dut être que momentanée.
de la baie d'Acre, de Saron, de la Shephêlâ 1 ; les Cananéens d'abord, puis les Philistins qui s'en emparèrent entre 1200 et 1150 avant J.-C, en défendirent l'accès aux Hébreux avec d'autant plus de facilité qu'ils y possédaient des places solides, que leurs chars redoutables pouvaient y évoluer à l'aise 2, et qu'ils étaient de taille, les Philistins surtout, à défendre contre des ravisseurs encore mal armés cette région prospère de Canaan.
En somme, les Hébreux étaient les maîtres du pays montagneux, maîtres discutés en Galilée et dans l'Outre- Jourdain, maîtres à peu près incontestés depuis la bordure de la plaine de Yizreël jusque vers Hébron, au seuil des Négébs. Pour les plaines, ils ne se sentaient tout à fait chez eux que dans celles de Jéricho à l'ouest du bas Jourdain ; autour de Yizreël et de Beth-shean, ils exploitaient quelques cantons peut-être encore assez étroits et, en tout cas, surveillés de près par les Cananéens des villes voisines ; dans les plaines du Galaad septentrional, ils semblent n'avoir été tout d'abord que des semi-nomades ne possédant la terre que d'une manière instable 3 ; enfin l'entrée des plaines du littoral méditerranéen leur était complètement refusée.
Il restait donc beaucoup à faire aux Hébreux, même après l'énergique effort d'ensemble qu'avait dirigé Josué, pour arriver à la conquête entière de Canaan et pour réaliser dans ce pays un établissement qui fût définitif. A vrai dire, il faudra attendre le milieu du Xe siècle avant J.-C. et les mesures coercitives dirigées par Salomon contre les nombreux survivants autonomes de l'ancienne population pour voir franchir la dernière étape de
1. Saint- Jean-d' Acre, l'antique Akko, est située à la pointe septentrionale de la magnifique baie qui s'étend depuis cette ville jusqu'au promontoire du Carmel. La plaine de Saron s'étend des contreforts méridionaux du Carmel aux environs de Jaffa ; celle de la Shephêlâ ou du « Pays-bas » lui fait suite vers le sud jusqu'à la hauteur de Gaza.
2. Cette raison est expressément donnée par Juges, i, 19, où « la Vallée » désigne la Shephêlâ. Même remarque dans Josué, xvn, 16, à propos des plaines de Yizreël et de Beth-shean.
3. Cf. Juges, x, 3-5, où il est question des « villages de tentes » du Petit Juge Yàîr ; voir aussi, ci-dessous, p. 188.
l'asservissement de Canaan. Pendant plusieurs siècles, les Hébreux vont avoir à lutter presque sans cesse pour arrondir leurs premières conquêtes où subsistent trop d'indigènes, pour s'assurer la possession paisible de leurs gain s que de nouveaux envahisseurs cherchent à leur ravir, et pour réprimer les tentatives parfois très violentes que feront les Cananéens dépossédés en vue de reprendre ce qu'ils ont perdu et de conserver ce qui leur reste encore. Nous connaissons par le Livre des Juges quelques-uns des conflits importants qui éclatèrent au cours de cette période et dégénérèrent en véritables guerres. Mais en dehors de ces faits plus saillants qui seront exposés par le détail, que de rixes locales, de meurtres privés, de conflits obscurs, d'empiétements en sourdine, ou, au contraire, combien de relations courtoises, de rapprochements intéressés, d'ententes dûment conclues et enfin de mariages tout pénétrés d'affection ! La Bible qui ne raconte qu'un nombre restreint d'événements marquants ne dit pas grand chose de ces menus faits qui formaient la trame commune de la vie journalière ; elle en dit assez pour permettre de reconstituer les traits principaux de cette longue élaboration nationale d'où sortira le peuple hébreu en partie renouvelé de l'époque des rois et dans laquelle intervenaient tour à tour, entre les deux peuples, l'hostilité et l'amitié, la réaction et l'assimilation.
C'est, en effet, à ces deux procédés si contraires mais pareillement efficaces qu'Israël eut d'instinct recours pour achever l'œuvre de son établissement dans la terre que lui avait donnée Yahwè. Il n'apportait pas dans l'un et l'autre un égal respect des prescriptions de son bienfaiteur divin ; plusieurs des risques que sa religion courut à ce contact avec les païens provenaient de la bienveillance qu'il témoignait à ces derniers ; mais qu'il les expropriât et leur rendît la vie intenable ou qu'il pactisât avec eux et se les unît par des mariages, il arrivait au même résultat : la substitution de l'Israélite au Cananéen sur toute l'étendue de la Terre promise.
Le caractère hostile ou amical de leurs relations dépendait avant tout de leurs forces respectives. Quand les Cananéens, restés les plus forts, occupaient la majeure partie d'une région et que les Israélites, encore heureux d'être supportés, se faisaient petits pour garder leur place modeste, les relations entre les
deux populations ne devaient être ni très fréquentes ni très étroites. Il s'établissait alors une sorte de régime de ghetto ; l'Israélite, soupçonné et soupçonneux, se tenait un peu à l'écart, agissait en dessous, et rendait aux infidèles des services obséquieux qui se trouvaient toujours payés avec usure. Là, on se mariait peu d'une race à l'autre, et, dans les deux camps, on vivait sur la défensive au sein d'une cordialité trompeuse, que démasquait de temps à autre une révolte soudaine. Telle fut la situation dans les collines du nord où Aser, Zabulon et Nephtali restaient à distance des indigènes notablement plus nombreux et plus puissants ; le mélange ne s'y opéra point comme ailleurs ; l'élément païen y domina toujours et le pays en reçut le nom de Galilée, Gelîl haggôyim, qui signifie « Cercle » ou « District des nations païennes x ».
Partout ailleurs il se noua entre Hébreux et Cananéens des rapports plus fréquents et plus étendus. Ils ne le furent peut-être nulle part autant que dans la Montagne de Juda qui vit s'opérer une fusion assez intime des deux populations. Juda présenta toujours à la période antique quelque chose d'accommodant que les autres tribus ne possédaient pas au même degré. On dirait que son ancêtre éponyme, le patriarche Juda, fils de Jacob, dont on racontait les mariages avec des filles de Canaan, lui eût laissé en partage une certaine facilité pour ces unions étrangères2: on verra les Judéens s'allier avec les clans édomites ses voisins qu'il absorbera au temps de David, et toute la grâce entreprenante de Ruth, épouse du juste Booz et racine de la souche de Jessé, ne doit pas faire oublier que cette femme n'était qu'une fille de Moab. Nous ne connaissons à peu près rien de l'histoire de Juda pendant la période des Juges ; si cette obscurité n'est pas la suite du manque de documents, elle pourrait bien provenir du fait que Juda, fidèle à ses souvenirs et docile à ses goûts, s'alliait alors tout paisiblement à ses voisins cananéens.
1. Isaïe, vin, 23 ; mais simplement « le District » dans Josué, xx, 7 ; xxi, 32 ; I Rois, ix, 11 ; I Chroniques, vi, 61.
2. Plusieurs clans hébréo-cananéens rattachaient leur origine à Juda, fils de Jacob, comme on le voit par le récit de Genèse, xxxvm, si important pour la connaissance des mœurs antiques. Voir aussi la généalogie de Juda, individus ou clans, dans I Chroniques, 11, et celle de Siméon, l'allié de Juda, dans Exode, vi, 15, où il est question d'un « fils de la Cananéenne ».
l6 LES TRIBUS HÉBRAÏQUES EN CANAAN
Éphraïm, moins fait à plier, avait toujours quelque chose à débattre avec eux. C'est qu'Éphraïm n'était pas, comme Juda pourrait l'avoir été, de plain-pied avec les Cananéens de sa région. Celle-ci, qui avait reçu le premier choc des envahisseurs et s'était inclinée la première sous leur joug, semble bien avoir été, dans les débuts, le foyer principal où se conservait plus pur que partout ailleurs le véritable esprit d'Israël. Éphraïm le défendait, l'entretenait sûrement avec ce soin jaloux et cette âpre brusquerie qu'il apportera en toutes ses entreprises. Dans l'ensemble, les Cananéens qui vivaient sur son territoire devaient être assez malmenés ; beaucoup d'entre eux, ceux que l'on avait épargnés à la conquête, puis leurs descendants, n'étaient sans doute que des esclaves ou de pauvres serfs. Mais cette condition humiliée ne dressait pas entre eux et leurs maîtres un obstacle infranchissable. On ne connaîtrait pas l'antiquité ou même simplement le cœur de l'homme si l'on s'imaginait que les fiers Éphraïmites n'eussent jamais subi le charme des femmes cananéennes. Ils en avaient parmi leurs esclaves, dont ils faisaient leurs concubines ; ils en épousaient aussi en même temps que des filles d'Israël1. Les mariages qu'ils contractèrent avec elles furent probablement moins fréquents qu'en Juda ; on ne sait s'ils ne furent pas plus dangereux pour l'esprit national en raison de la tendresse passionnée qui présidait à leur conclusion et qui seule pouvait entraîner ces Israélites presque farouches à mépriser la honte d'une pareille déchéance. En quelques endroits, par contre, c'était plutôt avec un sentiment d'orgueil que les Éphraïmites briguaient la main des Cananéennes. Car, en dépit des succès de la première heure, il restait encore dans la Montagne d'Éphraïm des villes et des bourgades où les Cananéens avaient réussi à se maintenir. Tel était en particulier le cas pour Sichem 2. Un clan
i. Dans Deutéronome, xxi, 10-14, se trouve formulée une loi qui autorisait un Hibreu à épouser une captive de guerre, fût-elle une étrangère. Cette femme, môme si elle était abandonnée par celui qui s'en était d'abord épris et l'avait ensuite laissé aller où elle voulait, ne pouvait plus être traitée en esclave.
2. La ville de Naplouse, dont le nom moderne dérive de celui de Neapolis qui lui fut donné par les Romains au Ier siècle de notre ère, a remplacé l'ancienne ville de Sichem qui devait se trouver un peu plus vers l'est. Située à mi-chemin entre Jérusalem et la plaine deYizreèl et au centre delà Montagne d'Éphraïm, Sichem fut dans les temps anciens une ville de première importance. Son histoire depuis l'époque patriarcale jusqu'à sa destruction par Abimclék illustre fort bien la nature des rapports qui s'établissaient, dans les villes notamment, entre Hébreux et Cananéens.
influent, les descendants des Benè-Hamôr de l'époque patriarcale, y jouissait d'une autorité considérable. S'il n'avait pas la prépondérance, il était assez puissant pour que les Israélites eussent conclu avec lui une entente sinon une véritable alliance religieuse. La concorde régnait entre les deux groupes de population dont les forces s'équilibraient à peu de chose près ; ils prenaient femmes l'un chez l'autre; ce fut d'ailleurs un mariage de ce genre, à ce que certains pensent, qui devait entraîner un soulèvement des « citoyens de Sichem » contre les Israélites et causer leur anéantissement par les mains de leur premier
roi
Nous ne sommes guère en mesure d'évaluer l'étendue de cette compénétration des Hébreux et des Cananéens, même en ce qui concerne les régions où celle-ci s'opéra avec le plus d'intensité. On entrevoit du moins que le temps, à la longue, la rendit assez intime. Ce ne sont pas seulement les nombreuses déformations du yahwéisme populaire au contact du paganisme cananéen qui suffisent à l'insinuer 2. On le devine aussi à certains indices. L'insistance des écrivains sacrés à incriminer les mariages d'Israélites avec des infidèles et à les signaler comme l'une des plus insidieuses séductions de Canaan montre assez clairement qu'ils n'en avaient que trop d'exemples sous les yeux3. La polygamie et la présence des esclaves païennes facilitaient et sans doute favorisaient les unions mixtes. Enfin, on ne peut qu'être frappé de voir que la grande majorité des personnages mentionnés par la Bible pour la période des Juges portent des noms qui n'ont rien de spécifiquement hébreu et dont plusieurs sont même franche-
1. Sur ces faits, voir Genèse, xxxiv, ainsi que Juges, ix, et, ci-dessous, pp. 171- 177, l'histoire d'Abimélék, fils de Gédéon. Quelques historiens pensent que l'épouse sichémite de Gédéon, qui fut la mère d'Abimélék, appartenait au clan cananéen des Benè-Hamôr ; je croirais plutôt qu'elle était israélite. Quoi qu'il en soit de ce cas particulier, des mariages mixtes durent se conclure dans cette ville comme l'insinue tout au moins le récit de Genèse, xxxiv, où le mariage manqué du fils de Hamôr avec Dina, fille de Jacob, laisse supposer que, en d'autres temps, on finit par mieux s'entendre.