‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 21 sur 168 · LIEU D'ORIGINE DES PHILISTINS · texte numérisé non relu

LIEU D'ORIGINE DES PHILISTINS

qui les unit 1. C'est donc de cette contrée que les Philistins tiraient leur origine ; mais ils ne formaient que l'une des tribus assez nombreuses qui semblent avoir longtemps habité ou momentanément colonisé les pays crétois 2.

Divers peuples de ces pays entrèrent d'assez bonne heure en relations avec la Syrie et avec l'Egypte. Ils y faisaient du commerce, y échangeaient leurs produits, procuraient de l'argent, du cuivre, de l'ivoire ouvragé, des vases de métal ou de terre cuite, et prêtaient ou livraient des bateaux. D'autre part, leurs aventuriers y paraissaient souvent, tantôt pour leur propre compte, tantôt à la solde des rois syriens ou des pharaons ; ils se trouvèrent plusieurs fois mêlés aux guerres que ceux-ci durent entreprendre comme aux razzias qu'ils eurent à subir ; en

1. L'identification du Keftiou avec la Crète seule est défendue par quelques savants ; et peut-être a-t-elle toutes les chances d'être vraie, car il est bien probable que la Crète, en qualité de grande île, avait tout comme Chypre un nom particulier. Mais la population qui y habitait et la civilisation qui s'y développa rayonnèrent si bien dans l'archipel et le continent asiatique voisins que ceux-ci purent apparaître comme des parties ou des dépendances du Keftiou. C'est d'une façon assez analogue que le nom de Britannia a passé de la grande île à la presqu'île armoricaine sur le continent lorsque les « Bretons » y émigrèrent devant l'invasion saxonne.

2. Il existe en effet, une différence de costume et notamment de coiffure entre les Philistins et les messagers du Keftiou représentés les uns et les autres sur les basreliefs égyptiens ; on a déjà observé ci-dessus que la Bible ne considère les Philistins que comme une portion des « Caphtorim ».

L'origine Cretoise des Philistins est aussi confirmée par les détails suivants : i° Sophonie, 11, 5, bien qu'en assez mauvais état, met évidemment en parallèle, si même il ne les identifie pas, « le peuple des Crétois » et « les Philistins ». — 20 Etienne de Byzance, au Ve siècle, dit que Gaza fut appelée Minoa par Minos, le grand roi de la Crète, et que son dieu Marna (sans doute une appellation araméenne « Nôtre- Maître », par excellence) était l'équivalent de (Zeus) Crétagène, c'est-à-dire originaire de Crète, ce qui implique des rapports traditionnels d'origine pour Gaza, grande ville philistine, avec la Crète : Etienne de Byzance, s. v. TàÇa. — ■ 30 Le même renseignement est fourni par Marcus Diaconus mort vers 422, (Vita sancti Porphyrii gazensis, texte grec, édition Teubner, p. 53, 1. 3) ; il rapporte qu'il y avait à Gaza un temple, le plus beau du monde, appelé Marneion du nom de Marna, dédié à Zeus Crétagène. — 40 Les mêmes souvenirs traditionnels sont attestés par l'inscription de MEINQ ou Minos sur des monnaies de Gaza. — 50 La représentation du guerrier à coiffure empennée, donnée aux Philistins par les reliefs égyptiens, a été retrouvée à Cnossos en Crète (relief peint grandeur nature, au musée de Candie) et sui le disque de Phaestos (voir ci-dessous, même chapitre^, ce qui indique pour le moins des relations des Philistins avec la Crète quoique non nécessairement pourtant des rapports d'origine. — 6° D'autres peuples qui n'étaient pas sans rapports avec les Philistins sont donnés par Hérodote comme venant de Crète : tels sont les Lyciens qui portaient à la bataille de Salamine « des calottes de feutre couronnées de plumes » comme les Philistins, Hérodote, i, 173 ; vu, 92 ; et les Cariens, qui, tout au moins d'après les traditions Cretoises, avaient jadis habité les îles soumises à la domination de Minos et en avaient été chassés par les Doriens et les Ioniens, ibid., 1, 171. — 7° Tacite, Histoires, v, 2, semble rapporter la même tradition mais déformée et appliquée aux Juifs, c'est-à-dire sans doute aux habitants de la Judée : « Iudaeos Creta insula profugos ».

maints endroits ils firent même des établissements plus ou moins solides.

Dès la période patriarcale, des Philistins sont signalés dans la région des pâturages au sud de Gaza. Il y avait alors à Gérare un « roi des Philistins » nommé Abimélék, avec lequel Abraham puis Isaac eurent assez souvent maille à partir ; il enleva la femme du premier et craignit la même aventure pour celle du second ; ses bergers se chamaillaient avec les leurs pour la possession des puits nécessaires aux troupeaux ; il finit pourtant par s'entendre avec eux fort amicalement1. Ce n'est pas sans quelque imprudence que l'on traite parfois ces données comme des anachronismes. Car si Abimélék porte un nom cananéen, ce n'est pas une preuve qu'il ne fût pas philistin ; la grande majorité des Philistins, et même le premier d'entre eux qui soit mentionné dans l'histoire, Abdel, roi de Dôr, au début du xie siècle, portent aussi des noms sémitiques ; du reste, Ahouzzath, « l'ami » d' Abimélék, et Pikhol, son chef militaire, en ont qui présentent un aspect étranger. Enfin nous allons voir que, vers la fin du xve siècle, des Égéens venus des mêmes contrées que les Philistins se trouvaient déjà dans la Syrie centrale, et les découvertes contemporaines attestent de plus en plus clairement que les populations du bassin oriental de la Méditerranée se fréquentaient et se mêlaient depuis les temps les plus reculés. Il n'est donc pas du tout invraisemblable qu'un petit clan d'aventuriers philistins, attiré par le voisinage de l'Egypte, se fût installé très anciennement aux confins méridionaux de Canaan et du désert 2.

Toutefois, c'est à la lumière des documents égyptiens que ces

i. Sur ces faits, voir Genèse, xx et xxvi, 7-11. Gérare paraît devoir s'identifier avec Oumrn Djerâr à une douzaine de kilomètres au sud de Gaza.

2. Le même scepticisme avait jadis cours à propos de la mention par la Bible de Hittites établis en Palestine aux temps les plus reculés de l'histoire : Hittites d'Hébron à qui Abraham achète la grotte de Macpéla, Genèse, xxm, 3 et suiv. ; Hittites dont Ésaii épouse les filles, ibid. ; xxvi, 34 ; Ézéchiel rappelle à Jérusalem que sa mère était une Hittite, Ezéchiel, xvi, 3. Or on sait maintenant que les Hittites étaient nombreux et intrigants en Canaan à l'époque d'El-Amarna. Sans doute il ne s'agit encore là que du xive siècle et le clan d'Abraham s'y trouvait apparemment au xxe siècle ; mais le témoignage inattendu de la correspondance d'El-Amarna et ce que les tablettes de Boghaz Keui pourront apporter de lumière sur les périodes antérieures devraient inspirer moins de défiance à l'égard des données bibliques. Sur le peu de vraisemblance d'une mention des Hittites sur une inscription égyptienne de la XIIe dynastie qui coïncide à peu près avec l'époque d'Abraham, voir W. Max Muller dans Orientahstische Literaturzeilung, xit, 1909, col. 427.

rapports du monde égéen avec la Syrie et l'Egypte se distinguent avec précision. Entre 1550 et 1450, ils furent, autant que nous sachions, surtout pacifiques. Les grands conquérants de la XVIIIe dynastie, Thoutmosis Ier, Thoutmosis III, Aménophis II, parviennent alors jusqu'à la grande boucle de l'Euphrate, pénètrent même dans la Mésopotamie occidentale, et l'éclat de leurs armes suffit à convaincre les peuples du Keftiou qu'il devenait opportun de leur rendre hommage 1. Dans trois tombeaux de Thèbes, les peintures représentent leurs envoyés offrant à des ministres de Thoutmosis III des présents variés et riches, en particulier des vases de bronze, d'argent et de vermeil ; le galbe un peu massif de ces vases, leurs proportions un peu gauches que rachètent en partie le prix de la matière et l'ingéniosité de l'ornementation, tout, ensemble et détails, trahit incontestablement une parenté étroite, sinon une identité complète, avec les productions de l'art crétois 2. C'est encore, mais d'une manière plus lointaine, de formes et de motifs empruntés à cet art que s'inspirent les dessinateurs d' Aménophis IV, le pharaon schismatique d'El-Amarna, quand ils lui ornent avec une grâce presque mignarde son palais éphémère d'« Horizon-du- Disque » 3.

Artistes habiles et doués d'originalité, ces habitants du Keftiou et de l'Asie Mineure méridionale se signalaient davantage peutêtre par leur esprit d'aventure, leur goût pour la rapine et leur intrépide bravoure. Au commencement du xive siècle, ils apparaissent ici et là dans l'histoire de la Syrie, que nous a révélée la correspondance d'El-Amarna. Des Lyciens débarquaient

1. Les textes de Thoutmosis III mentionnent la terreur qui s'empara des pays du Keftiou et de Chypre, l'envoi de vases travaillés à la manière du Keftiou, l'arrivée, par « bateaux du Keftiou » (c'est-à-dire probablement construits sur le modèle de ceux du Keftiou, cf. « les bateaux de Tarsis » de la Bible), par bateaux de Byblos et autres, des redevances ou du butin de la Phénicie, qui consistaient en pièces de bois. Voir ces textes dans W. Max Muller, Asien und Europa, pp. 338, 339.

•3. Tombeaux de Senmut, grand officier de la reine Hâtshopsîtou, tante de Thoutmosis III ; de Rekhmara et de son fils Ramenkhepersenb ; sur ces deux derniers, voir Virey, dans Mémoires de la Mission française au Caire, v, pp. 7 et suiv., 197 et suiv. Sur divers modèles de vases empruntés aux décorations de ces tombeaux, voir, en outre, W. Max Muller, loc. cit., pp. 340 et suiv ; sur leur ressemblance avec les vases crétois, cf. Dussaud, Les civilisations préhelléniques dans le bassin de la Mer Egée, 2e édition, p. 52.

3. Voir par exemple, les figures pp. 321, 333 de Maspero, Histoire ancienne de VOrient classique, t. II, et cf. un fragment de fresque crétoise dans Dussaud, loc. cit., p. 75.

alors chaque année en Chypre où ils s'emparaient tantôt d'un village, tantôt d'un autre, et le roi de l'île tirait argument de cette piraterie qui le lésait pour représenter au pharaon, son maître, qu'il n'était pas de connivence avec ces pillards dans les courses que ceux-ci faisaient de même, semble-t-il, sur les possessions de l'Egypte 1. Des Danaens avaient fondé, depuis un certain temps, un petit royaume sur la côte phénicienne entre Tyr et Sarepta 2. Des Shardanes, appartenant à cette tribu qui donna son nom à la ville de Sardes en Lydie, prêtaient leur appui à Rib-Addi de Byblos en Phénicie, auprès de qui ils paraissent s'être trouvés en quaHté de garnisaires au service de l'Egypte*. Enfin il n'est pas improbable que c'était encore contre des hommes d'Asie Mineure qu'Abdi-Ashirti détendait la place de Çoumour, entre Tripoli et Arwad 4.

Un peu plus tard, vers la fin du xive siècle ou le commencement du xiiïe, lorsque le pharaon Ramsès II arracha aux Hittites la difficile et incertaine victoire de Cadès sur l'Oronte, il comptait des Shardanes dans son armée avec ses auxiliaires lybiens et nègres ; mais, de leur côté, ses ennemis avaient engagé des bandes chez plusieurs peuples des pays égéens et de l'Asie Mineure : Lyciens, Dardaniens, Mysiens, Ioniens, Pédasiens, Ciliciens, Cataoniens et peut-être aussi Philistins 5.

i. Knudzton, Die El-Amarna Tafeln, cite les Lu-uk-ki, 38, 10 ; voir ibid., p. 1084 .

2. Knudzton, ibid., 151, 52 et peut-être aussi 117, 92 ; sur ces Danaens, voir, ci-dessous, p. 34, n. 1.

3. Knudzton, ibid., 81, 16 ; 122, 35 ; 123, 15. Sur les Shardanes, voir W. Max Muller, loc. cit., pp. 372 et suiv. Il y a tout lieu de croire que de ces Shardanes viennent les noms de la Sardaigne et de la Cerdagne qu'ils colonisèrent d'asse? bonne heure.

4. Du moins si l'on admet la suggestion de Hall (Proceedings of the Society ot Biblical Archaeology, xxxi, p. 231, n. 86), qui rapproche les Shakar(=l)ousha dont parle Minephta (voir ci-dessous) « des soldats de la ville de Shehlal » dont se plaint Abdi-Ashirti dans la correspondance d'El-Amarna, 62, lignes n, 16, 20, 31) 32, 34, 46 ; mais si la circonstance correspond bien à celle où apparaissent les Lyciens de Chypre, l'identification des noms égyptien et cananéen en paraît un peu hardie. Sur Çoumour, aujourd'hui Sumra, sur la côte au nord du Nahr el-Kebîr, voir, P. Dhorme, dans Revue Biblique, 1908, pp. 507, 508.

5. Voir les noms égyptiens de ces divers auxiliaires dans W. Max Muller, loc. cit., pp. 354-356, et quelques observations dans Dussaud, loc. cit., p. 453. Plusieurs de ces peuples sont suffisamment connus par l'antiquité grecque : les Lyciens, les Dardaniens (de la Dardanie en Troade), les Mysiens (de la Mysie, à la pointe nordouest de l'Asie Mineure), les Ioniens (Yâwân de la Bible ; au lieu de • Ioniens » on a parfois voulu voir des habitants d'Ilion, mais la transcription qui autoriserait cette lecture est rejetée ; cf. W. Max Muller, loc. cit., p. 370), les Pédasiens, (de Pédasos ville de Troade), les Ciliciens (rapprochés plutôt de Gergès en Troade, dans la vallée

Ces divers aventuriers, informés de la prospérité de l'Egypte par les commerçants pacifiques de leur pays et s'en étant personnellement instruits quand ils s'y enrôlaient, ne tardèrent pas à être fascinés par les richesses de cet empire dont la fertilité fabuleuse suffisait en temps de disette à nourrir presque tout ce monde du bassin oriental de la Méditerranée l. Dans le dernier tiers du xme siècle avant J.-C, sous le pharaon Minephta, successeur de Ramsès II, des « Peuples de la mer », venus par mer sur leurs vaisseaux ou par terre en longeant la côte syrienne, pillent à loisir les riches plaines de l'embouchure du Nil où ils sont descendus pour prêter main forte aux Libyens qui envahissaient alors le Delta et rêvaient d'en faire la conquête. Lyciens, Achéens, Shardanes, Tourousha et gens de Sagalassos s'étaient mis d'accord pour tenter cette razzia lointaine mais pleine de promesses 2.

du Scamandre, par exemple par R. Dussaud, Gergès rendant mieux Qarqîsh de •'égyptien), les Cataoniens (de Cataonie, contrée de Cappadoce, Plutarque, Demetrius, 46).

Pour les Philistins on pourrait peut-être les retrouver dans les représentations des auxiliaires au service des Hittites sur le bas-relief de Ramsès II à Thèbes, relatif à la bataille de Cadès sur l'Oronte ; voir Champollion, Monuments de VEgvpte et de la Nubie, pi. cccxxiv, ou Maspero, Histoire ancienne, t. il, p. 395. Le premier et le sixième personnage peut-être, et sûrement le dixième portent, en effet, la coiffure donnée aux Philistins dans les représentations de Ramsès III, dont il sera question plus bas ; pourtant il convient de rappeler que les Philistins n'étaient pas tout à fait les seuls à la porter.

1. Minephta se vante d'avoir embarqué du grain sur des bateaux de charge phéniciens pour nourrir le pays des Hittites ; cf. W. Max Muller, loc. cit., pp. 322, 359.

2. Sur les peuples cités par Minephta, voir W. Max Muller, loc. cit., pp. 356" 359 ; sur tous ces Égéens, voir A. J. Reinach, Revue archéologique, 1910, 1, pp- 1-65 ; R. Weill, Revue archéologique, 1904, 1, pp. 52-73 et Syria, t. 11, 1921, pp. 130 et suiv. Les Lyciens et les Shardanes nous sont déjà connus. Les Achéens se reconnaissent dans les Aqaywasha, dont le nom égyptien reproduit les formes classiques A^ouFo'ç, Achivus, la terminaison sha étant la terminaison ethnique du nom. Les Tourousha ou Tourisha s'identifient moins aisément ; si sha est ici aussi un* désinence, Tr peut se retrouver dans le nom de Troie, dans celui de Tyrrha en Lycie et des Tyrrhéniens qui émigrèrent de cette région d'Asie Mineure en Italie probablement vers cette même époque, ou même dans le premier élément du nom des Étrusques (l'élément sk, sq, pourrait bien être un mot primitif, car on le retrouve assez souvent dans des noms ethniques ou géographiques, par exemple, à la fin du mot dans Étrusque, Volsque, Basque ou Gascon, ou au commencement du mot dans Eskualduna = Basque, Esquimau, Esquilin) ; si au contraire sha est partie intégrante du nom des Tourousha, ceux-ci pourraient être les habitants ou les fondateurs de Tarse en Cilicie et pourraient avoir donné leur nom à Tarsis. — Les Shakar( = l)ousha semblent avoir donné leur nom à la ville de Sagalassos en Pisidie, et moins sûrement à la Sicile.

L'effectif de ces divers contingents était beaucoup moindre que celui des Libyens si l'on en juge par les chiffres des morts, chiffres qui varient légèrement d'un document à l'autre : 6. 359 pour les Lybiens ; 222 pour les gens de Sagalassos ; 742, pour les Tourousha (chiffres de Maspero. loc. cit., p. 435) ; les autres pertes ne sont pas indiquées.

La période des Juges. 3

Elle ne les tint pas toutes ; après quelques semaines de bombances, il fallut se battre, et la victoire des Égyptiens dispersa loin du Delta ceux des pillards qui n'y avaient pas péri.

Enfin, moins d'un demi-siècle plus tard, une dernière poussée jetait ces aventuriers jusqu'en Canaan, et ils s'y établirent définitivement. Vers l'an 1200 avant J. C, un nouveau et puissant contingent des Peuples de la mer : Philistins, Zakkalas, Danaens, Tourousha, Shardanes, gens de Ouassos et de Sagalassos, livrait à un pillage en règle les pays qui s'échelonnaient sur la moitié septentrionale du littoral syrien1. Ils opéraient cette fois pour leur propre compte. Avaient-ils simplement obéi, en cette entreprise, à leurs habitudes de rôdeurs en quête d'un coup de main fructueux ? Fuyaient-ils devant l'invasion des tribus phrygiennes qui déferlaient à cette époque sur l'Asie Mineure et formaient-ils

1. Les peuples nouveaux qui apparaissent ici sont les Pourasati, les Zakkara, les Danôna, les Washasha ; cf. W. Max MOller, loc. cit., pp. 359 et suiv. Les premiers sont les Philistins, d'après l'identification de Champoilion, qui ne fait plus doute aujourd'hui ; les seconds sont les Zakkalas ; il sera parlé plus longuement des uns et des autres. — Les Danôna, identiques sans doute aux Danouna de la correspondance d'El-Amarna mentionnés ci-dessus, peuvent être rapprochés des Aauvtot qui donnèrent leur nom à la Daunie, ancienne dénomination de l'Apulie dans l'Italie méridionale, sur l'Adriatique, situation qui montre que ces Dauniens y étaient venus de la Grèce ou de l'Egée. On identifie plus couramment ces Danôna aux Aavaoî si souvent mentionnés par Homère mais avec une signification beaucoup plus large que celle qui peut convenir au mot égyptien. Ces deux identifications ne sont pourtant pas entièrement satisfaisantes, puisque Danôna comporte deux n et les mots grecs, une seule ; mais na pourrait être une désinence ethnique, au même titre que sha que l'on trouve dans d'autres noms ; voir sur ce point R. Weill, Syria, t. n, 1921, p. 133. Ramsès III désigne ces Danôna comme sortant des îles. — Les Washasha sont rapprochés par Hall de la ville crétoise de Foc^o'ç, 'Oa^dç, mentionnée par Hérodote, iv, 154, et Etienne de Byzance, s. v. (Oldest Civilisation in Greece, p. 177) ; mais le rapprochement repris par Weill, Revue archéologique, 1904, 1, p. 63, avec la ville d'Ouassos, près d'Halicarnasse en Carie, paraît au moins aussi satisfaisant. — Les .Shardanes ne sont pas indiqués par les inscriptions de Ramsès III, mais seulement nommés dans le Grand Papyrus Harris et représentés comme occupant des bateaux ennemis sur le tableau de la bataille navale signalé ci-dessous.

Comme les Philistins et les Zakkalas paraissent avoir été les plus nombreux et les chefs de ce mouvement, il est probable que c'est eux aussi qui avaient donné le branle à cette horde d'aventuriers ; les autres n'étaient peut-être pas fort nombreux car on en perd la trace dans l'état actuel de l'information, tandis que Philistins et Zakkalas nous sont connus comme ayant colonisé une portion importante de Canaan. Il serait peut-être non sans intérêt de rappeler que, la chute de Troie ayant eu lieu, semble-t-il, vers 11 90, le mouvement des Egéens se ruant sur la Syrie pourrait n'être pas sans rapports avec la grande guerre chantée par Homère.

Les sources pour les événements qui vont suivre sont exclusivement égyptiennes. Elles se composent : i° des inscriptions de Ramsès III à Médinet Habou, dans la portion sud des ruines de Thèbes, sur la rive gauche du Nil ; 20 du Grand Papyrus Harris ; 30 de quelques textes fragmentaires moins importants ; 40 des tableaux en bas-relief qui, avec les inscriptions, décorent plusieurs murailles des édifices de Ramsès III et surtout la paroi extérieure du mur nord de la grande salle hypostyle.

une bande affolée de migrateurs qui abandonnent leurs villes et leurs terres qu'ils ne peuvent plus défendre ? Avaient-ils pour objectif une nouvelle razzia en Egypte, reprenant ainsi avec des forces plus considérables celle que leurs pères avaient en grande partie manquée sous Minephta ? On ne saurait le dire 1. Toujours est-il que, du golfe d'Alexandrette aux régions voisines de la Galilée, rien ne put leur résister. Ils bousculèrent ce qui restait là de principautés hittites, réduisirent la fameuse place de Carchémish qui commandait le principal passage de la boucle de l'Euphrate, visitèrent l'île de Chypre sur leurs vaisseaux de corsaires, ravagèrent quelques villes du littoral syrien, entre autres les deux Arwad, et, prenant enfin la direction de l'Egypte, se répandirent dans la vaste plaine de la Cœlésyrie, peut-être même jusque sur les premières collines galiléennes, s'y arrêtèrent comme en un lieu d'étape à souhait et y dressèrent leur camp 2.

Ramsès III qui régnait alors en Egypte ne recevait pas sans émoi les nouvelles de jour en jour plus sinistres de cette sanglante invasion ; les Syriens, impuissants à endiguer le flot, espéraient, de leur côté, que le pharaon, bientôt menacé à son tour, se résoudrait à venir leur prêter main forte 3. Mais avant de répondre à leur appel, avant de se défendre lui-même en surprenant les pillards absorbés à la curée, il dut, en l'an V de son règne, faire face à un danger plus immédiatement pressant. Les Libyens, repoussés par Minephta quelques années plus tôt, revenaient à la charge avec un nouvel acharnement. Cette fois encore, ces ennemis obstinés avaient fait appel aux aventuriers du Nord. Pendant que le gros des hordes égéennes mettait à feu et à sang le

1. Chacune de ces hypothèses a ses partisans. Celle qui voit en eux des migrateurs met en avant qu'ils sont représentés avec leurs familles dans des chariots comme s'ils étaient partis avec tous les leurs à la recherche d'un séjour plus tranquille; mais ce détail s'explique bien s'il s'agit d'une expédition plus importante qu'un simple raid où les hommes seuls devaient prendre part. Le meilleur argument que cette hypothèse pourrait présenter c'est plutôt qu'en fait les Philistins et les Zakkalas tout au moins s'établirent à demeure dans le pays de Canaan. Toutefois les points d'où partent ces aventuriers, à supposer, comme il est vraisemblable, qu'ils partirent des localités indiquées plus haut, sont trop éloignés les uns des autres pour donner à penser qu'ils eussent subi tous à la fois une pression qui se serait fait sentir en même temps en Troade, en Crète et peut-être même jusqu'à Tarse.

2. Inscriptions de l'an V, lignes 13-15, 51-55, et de l'an VIII, lignes 16-18, à Médinet Habou ; cf. Breasted, Ancient Records, t. iv, pp. 24, 25, 37-

3. Inscription de l'an V à Médinet Habou, lignes 13-15 ; cf. Breasted, loc. cit., §39-

pays d'Amourrou, des groupes de Philistins et de Zakkalas, les uns par terre, les autres sur des vaisseaux, pénétraient dans les campagnes du Delta et s'engageaient dans les bras du Nil. Cette attaque combinée rencontra le même sort que la précédente. Les Libyens, diminués par de lourdes pertes, s'enfuirent vers leur désert ; les Égéens à pied furent cernés ; ceux d'entre eux qui arrivaient par eau furent « pris comme des oiseaux sauvages qui entrent dans le filet ». Plusieurs milliers de cadavres restèrent sur le terrain et subirent les mutilations qui permettaient d'en évaluer le nombre. Les survivants qui n'avaient pu s'échapper furent emmenés, chefs en tête, captifs en Egypte où ils travaillèrent comme esclaves et servirent comme mercenaires 1.

Cependant les envahisseurs qui ravageaient la Syrie poursuivaient leur rapine avec plus de bonheur ; pendant les trois années qui suivirent la défaite des Libyens, ils ne se heurtèrent à aucun obstacle sérieux et vécurent en paix du butin de leur pillage. Parmi eux, les Philistins, qui nous intéressent particulièrement pour le rôle qu'ils vont jouer dans l'histoire d'Israël, semblent avoir été les plus nombreux et avoir tenu le premier rang. Les monuments égyptiens, qui les appellent «Pourasati»2, les repré-

i. Inscription de Médinet Habou, lignes 51 et suiv. ; cf. Breastêd, loc. cit., p. 44. Cet auteur rapporte avec raison cette première mention des Philistins et des Zakkalas à la première campagne contre les Libyens puisqu'elle se trouve dans l'inscription de l'an V.

2. Les Égyptiens rendant l'articulation l par la lettre r, cette identification des Pourasati avec les Philistins n'est pas contestable. La vocalisation de ce nom est assez variable dans les langues anciennes : elle est Pourasati en Égyptien ; Pelishtim en hébreu ; Paiastou et Pilistou en assyrien ; <ï>uXiatt£t'(x et <I>cXi<jTi£t{x dans le Pentateuque, Josué, B des Juges et quatre autres passages de la version grecque. Il en est de même pour le nom de leur pays dérivé artificiellement de leur nom ethnique ; on a ntfSs, Peléshéth, en hébreu, mais IïaXataxivT) en grec (Hérodote, 11, 104, 106 ; vu, 89). On voit que la première radicale est vocalisée ou, e, a, i ; la seconde a, i, ai = ê ou *'. L'incertitude de la première voyelle pourrait venir du fait que les Philistins prononçaient eux-mêmes leur nom Plishti ou Plêshti avec deux consonnes initiales, les Sémites s'efforçant au contraire d'éviter cette rencontre par une articulation auxiliaire avant ou après la première des deux consonnes. Peut-être pourrait-on aussi rattacher à la présence des deux consonnes initiales le fait que P(e)lishtim ne reçoit pas l'article en hébreu quand il est déterminé : toutefois ce nom au pluriel avec 3, D, ht et le singulier employé pour désigner un individu prennent l'article ; cette omission de l'article se constate également avec le mot, D>NS1, R(e)phâ,im, qui commence lui aussi par une consonne avec e et de même avec K(e)rêthi, cf. ci-dessous p. 52, n. 1. La prononciation Plishti pourrait aussi être appuyée par celle de K(e)rêthi qui, désignant les Cretois, doit vraisemblablement avoir été Krêthi d'après Ep^Teç. La même observation pourrait s'appliquer au mot voisin P(e)lêthi. L'air de parenté de ces trois noms P(e)lishti, K(e)rêthi, P(e)lêthi, qui ont même finale, est assez frappant.

Dans la version des Septante, le terme de beaucoup le plus fréquent pour traduire

sentent avec des détails caractéristiques que l'on retrouve en partie sur quelques dessins crétois * ; ils nous permettront de les mieux connaître.

Les Philistins frappent tout d'abord l'attention par leur coiffure singulière. Elle se composait d'une calotte de feutre assez souvent plissée sur le derrière de la tête, assujettie par une jugulaire qui se nouait sous le menton et couronnée par une bordure de plumes droites, serrées les unes contre les autres, que maintenait un galon aux couleurs variées. En général, leur visage est entièrement rasé ; parfois il se termine par une barbe assez fournie qui reste réunie à la moustache et ne dépasse pas de beaucoup le menton. Sa teinte claire, blanche, orange ou jaune, est la même que celle de certains visages de Hittites et de Sémites ; mais son profil, avec la ligne droite du front et du nez, rappelle les populations européennes ou méditerranéennes 2. Leur vêtement était réduit à un pagne croisé par devant, qui descendait à peine aux genoux et s'agrémentait de quelques franges ; leurs pieds étaient nus ou chaussés de sandales faites d'une simple semelle avec deux courroies réunies sur le cou-de-pied. Ce costume très simplifié pourrait n'avoir été, avec les accessoires de combat, que le costume de guerre. Le vêtement d'apparat sinon le vêtement courant était assez riche 3. Une robe blanche en fourreau, ornée de croix et de

Pelishtim est àXXdcpuXot, c'est-à-dire « les étrangers », où l'on pense qu'il faut voir simplement une influence du caractère très mélangé de la population de la Palestine au temps des traducteurs plutôt qu'une allusion à l'origine étrangère des Philistins. Sur ces diverses questions, voir la concordance hébraïque de Mandelkern et la concordance des Septante d'Oxford.

i. Pour les monuments égyptiens voir, par exemple, W. Max Muller, A sien und Europa, pp. 360-368 ; Maspero, Histoire ancienne de V Orient classique, t. il, pp. 462 et suiv. ; les planches d'ensemble de Champollion, Monuments de l'Egypte et de la Nubie, ccm, ccxx, ccxx bis, ccxxn, et les photographies de Flinders Pétrie, Racial Types, 181, 182, 195 (?), 202, 203, 213, 214. Un dessin crétois représentant le guerrier à la coiffure de plumes se trouve au musée de Candie en Crète ; la tête d'un Philistin (?) se retrouve dans les hiéroglyphes du disque de Phaestos dont il sera question ci-dessous.

2. Les Sémites, par exemple les Syriens au nez busqué, sont peints en jaune ou en rouge brique ; les Hittites au front fuyant, en rose rouge, en jaune orange. Les Philistins ne ressemblent pas non plus aux habitants du Keftiou représentés dans les documents de la XVIIIe dynastie, dont la coiffure et le costume sont notablement différents et la couleur, habituellement le rouge. Ces détails prouvent que le pays de Keftiou devait, dans la pensée des Égyptiens, comprendre d'autres pays que la Crète.

3. Le costume qui va être décrit est celui du personnage d'une des plaquettes émaillées de Médinet Habou que Ramsès III employa comme revêtement d'une partie de mur ; elles ont une hauteur de 15 à 20 centimètres et offrent une variété et une

points, enfermait le corps des épaules aux chevilles ; le col était arrondi ; les manches, courtes ; le bas, garni de galons et de franges ; une sorte de corselet ou de ceinture très large à bandes rouges et bleues serrait étroitement la taille ; un pagne de dessus, présentant deux rangs de carrés disposés en damier, les uns gris avec des galons blancs verticaux, les autres rouges avec des galons blancs horizontaux, descendait jusqu'aux genoux ; son bord inférieur était garni de franges et, en son milieu, laissait pendre trois glands. Une sorte de bulle ou de médaillon rouge attaché au cou par un cordon reposait sur la poitrine ; le poignet portait un bracelet.

Les femmes, vêtues d'une longue robe étroite et les cheveux pendants, suivaient les soldats dans cette campagne. Elles s'entassaient avec leurs enfants nus dans de lourds chariots faits d'un caisson carré en planches ou en clayonnage que supportaient deux énormes roues de bois pleines, retenues par une cheville à chaque bout d'un essieu arrondi ; quatre bœufs y étaient attelés de front. Guidés par leurs conducteurs qui se tenaient sur les timons, ces chariots barbares formaient un convoi pesant et lent1.

Pour le combat, les guerriers se couvraient d'une cuirasse composée de bandes de cuir ou de lames de métal articulées qui barraient la poitrine horizontalement ou s'y relevaient au milieu en suivant les lignes des côtes. Un pagne de combat confectionné sur le même modèle avec deux ou trois plaques horizontales passant par devant sous une bande verticale semble leur avoir

vivacité de teintes qui ressortent encore mieux sur le léger relief des dessins. Celles qui représentent des prisonniers ont été découvertes en 1903 ; elles sont étudiées et reproduites par Daressy, Annales du Service des Antiquités égyptiennes, t. xi, 1911, pp. 53 et suiv. Toutefois le personnage que cet auteur croit représenter un Philistin (pp. 59, 60 et pi. iv, nv 14) a la partie supérieure de la tête brisée et semble plutôt avoir porté comme coiffure une sorte de mortier ou de chéchia comme les Zakkalas que la couronne de plumes des Philistins. Il n'est donc pas certain que c'est un costume philistin qui est décrit ci-dessus.

Sur les plaquettes de même genre placées par Ramsès III dans un édifice du Delta à Tell el-Yahoudiyéh, et découvertes en 1870 (quelques rares exemplaires sont au musée égyptien du Louvre), cf. Maspero, loc. cit., p. 476, qui y voit une œuvre de céramistes égyptiens ; cette attribution est d'autant mieux rejetée par d'autres égyptologues que ces pièces sont uniques en Egypte.

1. la présence des femmes et des enfants dans ces lourds chariots ne suffit pas à prouver que ces aventuriers étaient des migrateurs. Quand elles partaient pour de lointaines expéditions, les armées anciennes étaient le plus souvent encombrées par toutes sortes d'impedimenta ; à plus forte raison les pillards qui ne vivaient guère que de rapine, qui en faisaient vivre les leurs, et qui espéraient bien ramener leurs chariots remph's de butin.

garanti le bas-ventre. Ils portaient un bouclier rond assez large pour abriter le buste, et muni de deux poignées pour le tenir quand ils s'en protégeaient ainsi que de courroies pour le rejeter derrière le dos quand ils attaquaient à l'arme blanche. C'était ce corps à corps qu'ils devaient rechercher, car ils n'avaient point d'arc1, mais seulement deux javelots qu'ils lançaient d'abord, puis, courant sus à l'adversaire, ils tiraient de son baudrier leur long glaive de cuivre à lame plate et large, à poignée mince et courte, ou bien empoignaient leurs deux coutelas dont ils jouaient rapidement des deux mains à la fois. Ils possédaient quelques chars de guerre de modèle hittite, formés d'un caisson ouvert par derrière, monté sur des roues à jantes et à rais, et garni de chaque côté d'un étui pour les javelots ; deux chevaux y étaient attelés et trois hommes y prenaient place : le conducteur, le porteur de bouclier et le combattant qui lançait les traits.

Pendant que ces aventuriers, suivis de leurs familles et des bagages, s'étaient avancés par terre, leur flotte avait écume les parages de Chypre ; s'étant ensuite rapprochée du littoral, elle voguait en vue des côtes ou s'abritait dans les anses au gré de la marche et des besoins des hordes qui s'attardaient au pillage d'Amourrou. Leurs navires allongés et bas n'avaient pas d'éperon; ils se relevaient à la poupe et à la proue en forme d'un long cou de cygne surmonté de sa t*te. D'un bout à l'autre un bordage abritait en partie les combattants tandis qu'un pilote, debout sur une cabine construite à l'arrière, dirigeait le bateau à l'aide de deux longues rames. Un seul mat se dressait au milieu ; il était croisé par une longue vergue courbe et fixe à laquelle la voile se hissait et il supportait à son sommet une hune où une vigie pendant la marche, un soldat pendant le combat, disparaissait jusqu'à mi-corps 2.

1. Au moins à s'en rapporter aux représentations égyptiennes.

Z. Dans le tableau de la bataille navale on remarque fort bien que les navires égyptiens ont des rames tandis que ceux des ennemis n'en ont point ; aussi peut-on supposer qu'elles étaient retirées, les navires étant au repos quand ils furent attaqués. Si les sculpteurs égyptiens ont rendu exactement la réalité, les navires de ces envahisseurs ressemblaient bien plus, les rames mises à part, aux navires phéniciens dont la proue et la poupe se relevaient à la même hauteur qu'aux navires égéens dont nous connaissons quelques dessins ; en particulier ils ne ressemblent guère au bateau figuré comme signe d'écriture sur le disque de Phaestos. Sur les navires égéens, cf. Dussaud, Les civilisations préhelléniques dans le bassin de la Mer Egée, 2" édition, chapitre vin, pp. 414 et suiv.

Trois ans après sa victoire sur les Libyens, en l'an VIII de son règne, Ramsès III, de plus en plus inquiet sur le sort du pays de Canaan qu'il considérait comme un domaine de sa couronne et un boulevard de son royaume, se résolut enfin à marcher à la rencontre des bandes égéennes pour défendre son bien et garantir l'Egypte. Il équipa sa flotte de guerre, leva son armée que vinrent renforcer des mercenaires shardanes et libyens, et, monté sur son char, prit la tête des troupes de terre pendant que ses vaisseaux parés à combattre cinglaient vers les côtes syriennes 1.

Tout en chassant le lion dans les fourrés de Canaan, Ramsès atteignit bientôt la limite de son empire, approximativement la frontière méridionale des territoires phéniciens ; il s'y retrancha pour éviter les surprises. Un premier engagement, provoqué sans doute par une attaque des envahisseurs, ne tarda pas à se produire. Il fut des plus vifs. Bien armés, munis de quelques chars, courageux jusqu'à la sauvagerie et assez disciplinés pour s'imposer une tactique, les Philistins et leurs compagnons tinrent d'abord tête aux Égyptiens. Puis, ayant perdu beaucoup de monde, ils se sentirent battus, cédèrent du terrain et finalement se replièrent vers le nord dans la direction de la côte 2.

Leurs vaisseaux, les rames retirées, étaient réunis au repos près d'une plage à l'embouchure d'un fleuve, chargés d'un nombreux butin et garnis de combattants qui n'avaient point pris

i. Sur cette importante campagne de l'an VIII contre les Philistins, voir la grande inscription du deuxième pylône de Médinet Habou, notamment les lignes 23-25 ; les bas-reliefs sur le mur nord dans la deuxième cour ; quelques détails dans le Grand Papyrus Harris ; sur ces divers documents et les renseignements qu'ils fournissent, cf. Breasted, loc. cit., pp. 33 et suiv.

2. « Je mis en état ma frontière de Zahi (Phénicie méridionale) » dit Ramsès III dans l'inscription de Médinet Habou, ligne 19. Cette indication donne à supposer qu'il s'avança au moins jusqu'à la plaine de Yizreël et s'adossa au Carmel. Autant que l'on puisse en juger par le style ampoulé des inscriptions il dut y avoir une double rencontre, la première sur terre, la seconde à l'embouchure d'un fleuve. L'emplacement de ces deux batailles est diversement fixé selon que l'on prend les mots '< frontière de Zahi » dans un sens précis ou un sens large. Si l'on s'en tient aux mots, il n'est pas vraisemblable que la bataille sur terre eût été livrée au sud du Carmel ; quant à la bataille navale qui suivit ce premier engagement on ne voit guère au sud du Carmel l'embouchure de fleuve qui eût pu en être le théâtre ; il convient donc de croire qu'elle fut livrée soit dans la baie de Saint-Jean-d'Acre, à l'embouchure du Kishon ou à celle du Bélos (opinion de Maspero, loc. cit., p. 467), soit à l'embouchure du Nahr el Kelb au nord du fameux promontoire qui vit tant de batailles. Cette dernière localisation paraît repousser le lieu de la rencontre trop loin vers le nord ; mais comme les ennemis étaient campés dans la Beqa'a qui n'en est pas éloignée, elle n'a rien d'invraisemblable et peut-être a-t-elle même un degré de probabilité un peu plus élevé que la première localisation.

part au premier engagement *. Les fuyards les rallièrent, peutêtre avec l'intention de s'embarquer pour échapper à la poursuite des vainqueurs. Ils n'en eurent pas le temps. Ramsès mis en confiance par son succès paraissait déjà sur leurs talons, disposait autour d'eux en demi-cercle « le mur de métal » de son infanterie, et, les ayant enveloppés, les poussait vers le rivage. En même temps la flotte égyptienne arrivait, fermait le cercle du côté de la mer autour des vaisseaux égéens et prenait délibérément le contact. La bataille fit rage à terre et sur mer. Les galères égyptiennes accostaient les navires ennemis pour le combat à l'abordage ou bien fonçaient sur eux à force de rames et l'éperon en avant et les éven traient ou les faisaient chavirer ; les cadavres tombaient à la mer parmi les ballots de butin ; des survivants, les uns se rendaient et étaient liés aussitôt, les autres tentaient de fuir à la nage dans l'eau rougie de sang et coulaient percés de traits. A terre, les Ëgéens cernés s'affaissaient sous les flèches des archers de Ramsès, qui, tirant de plus loin, échappaient à leurs javelots, tandis que ses chars se précipitaient au galop contre les carrés ennemis qui leur opposaient une barrière inutile de boucliers ronds hérissée de glaives; par tout le champ de bataille, des corps à corps furieux à coups de coutelas, de glaives et de massues mettaient aux prises la vigueur épaisse et patiente de l'Égyptien avec la bravoure souple et folle de l'aventurier du Nord. L'Égyptien l'emporta. Du haut de leurs chariots arrêtés par les cadavres, les femmes barbares éplorées levaient les bras pour demander grâce ou tendaient leurs enfants pour apitoyer les vainqueurs ; des files de prisonniers, les bras liés aux coudes derrière le dos, étaient poussés vers Ramsès qui, à son tour, les présentait à Amon, son dieu, et des scribes, maniant paisiblement leur roseau, leur palette et leur feuille de papyrus, se penchaient sur des tas de mains coupées afin de dénombrer les morts 2.

1. Le tableau de la bataille navale, première représentation d'un combat sur mer, est reproduit dans Champollion, loc. cit., ccxxn, et en partie dans Maspero, loc. cit., p. 469 et 701. Neuf navires, y sont représentés sur trois rangs de trois à savoir, dans le sens horizontal et de haut en bas : un égyptien, un philistin, un shardane ; un égyptien, un shardane, un philistin ; un égyptien, un philistin (chaviré), un égyptien.

2. La majorité de ces détails sont empruntés aux bas- reliefs qui sont plus parlants que l'inscription avec son style oratoire imagé et diffus. On trouvera la traduction française de celle-ci dans Maspero, loc. cit., p. 468.

La double victoire de Ramsès III arrêta le flot de l'invasion égéenne et sans doute sauva l'Egypte ; elle ne réussit pas à refouler ou à disperser entièrement les vaincus. Ce n'est pas que le pharaon ne s'appliquât à organiser Canaan pour tirer parti de ses succès et pour donner à l'hégémonie égyptienne dans cette contrée un peu plus que le faux éclat dont elle se parait dans les protocoles. Mais en même temps ou peu après, les Philistins et leurs compagnons d'aventure s'établissaient le long de la côte depuis le promontoire du Carmel jusqu'à Gaza, au seuil du désert au delà duquel le Delta s'étalait. On ne saurait dire s'ils se trouvaient là en qualité de vassaux de l'Egypte, constituant ainsi pour elle comme une marche protectrice destinée à barrer la route à une nouvelle invasion venant du nord *, ou bien s'ils s'y étaient fixés d'eux-mêmes après avoir plié sous l'orage qui les avait secoués sans les anéantir. En tout cas, ils y étaient si bien chez eux que, par une bizarrerie de l'histoire, c'est des Philistins, ces incirconcis détestés d'Israël, que viendra à la Terre promise le nom de « Palestine » ou « Philistie » par lequel les voyageurs grecs la désignaient déjà du temps d'Hérodote 2.

Ramsès III, après trois années de repos, fournit encore deux

i. Cette hypothèse proposée dans Maspero, loc. cit., p. 466, n. 3, et p. 475, ne mérite pas d'être écartée aussi catégoriquement qu'elle l'est par certains historiens. Il était dans l'habitude des Pharaons d'utiliser ainsi une partie des peuples soumis. Du reste, dans le Grand Papyrus Harris on lit : « J'élargis toutes les frontières de l'Egypte; je renversai ceux qui, venus de leurs pays, les avaient envahies. Je tuai les Danaens dans leurs îles (c'est-à-dire : qui sont dans des îles, car Ramsès n'atteignit pas l'archipel égéen) ; les Zakkalas et les Philistins furent réduits en cendres. Les gens de Sardes et de Ouassos de la Mer furent réduits au néant, faits captifs en une seule fois, amenés en prisonniers en Egypte, nombreux comme le sable du rivage. Je les établis dans des forteresses, engagés en mon nom. Leurs classes se comptaient par myriades. Je leur imposai de fournir, chaque année, de tissus et de grains, les magasins et les greniers », d'après l'édition de Birch, pi. 75. Le fait que Ramsès considérait Canaan et en particulier la région côtière comme appartenant à l'Egypte, donnerait non sans raison à supposer que ceux des envahisseurs qui y restèrent furent d'abord traités comme des sujets de l'Egypte et astreints à des redevances. Ce qui sera dit de la surveillance exercée par l'Egypte et des travaux effectués par elle en Canaan dans les années qui suivirent la victoire est plutôt de nature à confimer cette manière d'interpréter les textes. Mais les Égyptiens n'ayant pas tardé à négliger cette contrée, les Philistins et leurs alliés ne tardèrent pas non plus à devenir indépendants de fait et à étendre leurs possessions.

2. Hérodote, ii, 104, 106 ; vu, 89. Cette dénomination était plus ancienne. On trouve déjà le nom de Péléshét pour désigner le pays des Philistins dans un texte égyptien de la XXIIe dynastie fondée par Shoshenq vers 950 avant J.-C, publié par Chassinat, Bulletin des Instituts français d'archéologie au Caire, 1, 1901, pp. 98-100. On le trouve aussi dans la Bible sous la forme Pelésh&th, Exode, xv, 14 ; Isaïe, xiv, 29, 31 ; Joël, iv, 4, et quelques psaumes.

grandes campagnes. L'une d'elles le mit de nouveau face à face, l'an XI de son règne, avec les Libyens revenus à l'assaut du Delta ; l'autre, qui semble avoir eu lieu cette même année ou dans les deux années qui la suivirent, le conduisit à travers la Syrie tout entière, jusqu'aux rives de l'Euphrate. La seconde guerre libyenne, qui se termina par la fuite des ennemis au fond de leur désert, n'eut ni l'ampleur ni l'éclat de la campagne de Syrie. Celle-ci dut apparaître à Ramsès comme une entreprise fort tentante au lendemain du passage des Peuples de la mer, dont les pillages et les massacres avaient suffisamment désolé ce pays pour que l'on pût essayer de l'écumer à son tour sans courir trop de risques. De fait, ce ne fut guère pour les troupes égyptiennes qu'une marche militaire. La flotte de Ramsès, enhardie par sa victoire de l'an VIII, alla faire une démonstration le long des rivages de Chypre et reçut la soumission de plusieurs villes. Ses fantassins et ses chars parcoururent la Palestine à toute allure, enregistrant à la hâte les noms de quelques villes et surtout ceux de bourgades insignifiantes qui ne les avaient pas retenus bien longtemps : Canaan tout entier put paraître conquis. Les soldats égyptiens durent s'arrêter un peu plus de temps dans la Syrie septentrionale ; ils assiégèrent cinq grandes places fortes : trois, dont l'antique Cadès, dans le pays d'Amourrou, deux chez les Hittites, et les réduisirent en enfonçant les portes à coups de haches, en grimpant à des échelles après avoir couvert de flèches les défenseurs ; il leur fallut aussi parfois faire donner les chars ou les fantassins contre des détachements de charrerie et d'infanterie syriennes. Le plus souvent ils se bornèrent à la razzia, coupant les arbres fruitiers, renversant les maisons et les magasins, raflant les serfs de la glèbe, emportant ou recevant de l'argent, de l'or, du lapis-lazuli, de la malachite et d'autres pierres précieuses, cueillant et emmenant d'innombrables prisonniers 1. Cette victoire facile et fruc-

1. La campagne de Syrie que l'on place communément aussitôt après la défaite des Philistins semble mieux placée par Breasted après la seconde guerre libyenne, en l'an XI, car les bas-reliefs qui la représentent font suite à ceux de cette dernière. Elle est connue par des tableaux accompagnés de légendes que l'on trouvera dans Champollion, loc. cit., pi. ccxxvn, ccxxvin, puis par les Listes géographiques de Médinet Habou, publiées par G. Daressy, dans le Recueil de travaux relatifs à la philologie et à V archéologie égyptiennes et assyriennes, t. xx, 1898, pp. 113 et suiv. , t. xxi, 1899, pp. 30 et suiv. Ces listes sont considérées par les égyptologues comme un plagiat des listes antérieures de Thoutmosis III et de Ramsès II. Mais le fait de ce plagiat n'infirme pas la réalité historique de la campagne ; tout au plus peut-on

tueuse, qui mettait comme le couronnement à la gloire des armes de Ramsès III, permettait de compter parmi les vaincus de l'Egypte les chefs des Hittites, du pays d'Amourrou, des Zakkalas, des Shardanes, des Bédouins, des Tourousha et des Philistins 1. Ramsès III put se croire l'émule de Thoutmosis III et de Ramsès II ; il fit graver sur les murs des édifices élevés par lui à Thèbes des inscriptions qui racontaient et des bas-reliefs qui illustraient ses campagnes, et s'appliqua, non sans quelque ambitieuse emphase, à y déployer autant de gloire et de magnificence qu'en avaient mis dans les leurs ses illustres modèles.

Le pays de Canaan et les régions avoisinantes semblent bien avoir plus profité que pâti des interventions de Ramsès III 2. Plusieurs détails montrent qu'il se souciait d'y maintenir l'ordre et de les faire valoir. Une tournée de police réprime les déprédations des Bédouins du pays de Seïr et d'Édom ; on leur razzie leurs tentes, leurs biens, leurs troupeaux, et beaucoup d'entre eux sont emmenés, les bras liés aux coudes, captifs en Egypte où ils deviennent esclaves des dieux 3. Au voisinage d'Ayân, non loin de la côte, au sud-ouest de Gaza, un grand réservoir est aménagé, dont les murs ont près de quinze mètres de haut avec des portes

avoir donné à celle-ci une ampleur qu'elle ne posséda point. Du reste il faut observer que les listes de Ramsès III ont en propre des noms de villes qui ne se trouvent pas dans les autres listes connues (n0B 73-124 du massif nord du pylône, côté droit, Ier rang), et, d'autre part, que pour les villes de la Syrie méridionale (n0- 70-121 du massif sud du pylône) les n0> 111-121 ne sont pas empruntés et que l'on n'y trouve pas les noms importants de Gézer, de Megiddo, de Taanakh. Cette originalité partielle des listes de Ramsès III est en faveur tout au moins de la vérité partielle des détails de la campagne syrienne. C'est au n° 111 de la liste du pylône sud que G. Daressy a lu R'-wy-'-r' qu'il a transcrit Lui œl, soit Levi-El, « Ville des attachés à El », et qu'il a identifiée avec Silo. Cette identification n'a pas recueilli beaucoup de suffrages. Du moins il est intéressant de rapprocher Len-El de Jacob-El et de Joseph- El, celui-là dans la liste de Thoutmosis III, n° 102, et celle de Ramsès II, n° 9, celui-ci dans celle de Thoutmosis III, n° 178.

1. La belle frise malheureusement assez mutilée qui représente ces sept chefs et donne des détails intéressants sur leur type et leur costume, est reproduite dans Champollion, loc. cit., ccm ; voir aussi Maspero, loc. cit., p. 471. A vrai dire elle pourrait peut-être plutôt résumer les diverses campagnes de Ramsès III que se rapporter uniquement à la campagne syrienne ; mais elle dut être sculptée après la fin de celle-ci puisqu'elle renferme un chef hittite et un amorrhéen.

2. Section historique du Grand Papyrus Harris, pi. 76 et 77. On y trouve décrites la contre-razzia dirigée contre les Bédouins de Seïr, la construction du réservoir d'Ayân, les expéditions d'Atika et du Sinaï.

3. Les esclaves bédouins sont aussi mentionnés dans le Grand Papyrus Harris, pi. 8, et représentés sur un bas-relief de Karnak. On a vu ci-dessus qu'un Bédouin figure parmi les sept chefs de la frise qui résume les victoires de Ramsès III.

de cèdre et des barres de cuivre 1. Une expédition est envoyée aux mines de cuivre d'Atika, situées probablement à l'est du golfe de Suez 2 ; les lingots, rapportés à dos d'ânes puis sur des navires, sont exposés sous le balcon du palais royal, où les curieux viennent les admirer. Une autre expédition gagne, dans la presqu'île du Sinaï, le pays de la malachite, la pierre précieuse de la déesse Hathor 3 ; on en rapporte de pleins sacs ; jamais on n'en avait tant vu depuis qu'il existait des rois. Enfin une flotte où des archers s'embarquent pour protéger l'équipage et la cargaison, rassemble en Méditerranée et transporte en Egypte les produits de la côte syrienne et ceux des « extrémités de la terre », qui viennent s'accumuler à Thèbes « la Victorieuse » 4.

Les dieux du vainqueur ne sont pas oubliés. Ramsès III ne se contente pas de leur édifier des temples en plusieurs villes de son empire et de célébrer leur puissance qui surpasse celle des dieux vaincus, celle du Baal syrien en particulier 5 ; il les comble tellement de richesses que leurs prêtres possèdent bientôt des trésors mieux garnis que ne l'étaient ceux des pharaons. En Syrie, ils font figure de suzerains. De ce pays ils reçoivent du bétail, de l'orge, du cèdre pour leurs barques sacrées, de l'huile pour brûler dans leurs temples ; neuf villes leur y sont attribuées, d'où leur arrivent sans doute des redevances régulières et où ils doivent posséder quelque sanctuaire ; Amon a même à Pe-kanâna, dans la Zahi ou Phénicie méridionale, un vrai temple au milieu duquel

1. Sur la vocalisation d'Ayân, entre le Mont Cassios et Raphia, voir Maspero, loc. cit., p. 475, n. 2. Le nom Àyân semble se rattacher au mot py, taïn, « source, » ; le réservoir devait capter quelque source.

2. L'emploi des navires de mer et non de fleuve suggère que cette expédition eut à traverser la Mer Rouge. De plus, le nom Atika pourrait avoir une origine sémitique, car on trouve "jn?, ^Athakh, comme nom d'une ville de Juda dans I Samuel, xxx, 30, et peut-être aussi Josué, xv, 42, si l'on suit les Septante qui lisent"l6ax. au lieu de nny, ^Ethér. Cf. W. Max Muller, loc. cit., p. 133 et n. 1. Enfin, les trois autres faits mentionnés avec cette expédition par le Grand Papyrus Harris ont pour théâtre la presqu'île du Sinaï. Ces diverses raisons semblent engager à y chercher de même le site d'Atika. Maspero, loc. cit., p. 474, n. 6, le place au contraire au Gebel-Ataka, massif imposant à l'ouest de Suez, où, de fait, furent exploitées des mines et des carrières.

3. Il s'agit sans doute des mines bien connues de Sarabît el-Khâdim, à la hauteur du milieu du rivage oriental du Golfe de Suez. Ce lieu a été l'objet de fouilles qui ont donné des résultats intéressants ; cf. Flinders Pétrie, Researches in Sinai, 1906.

4. Ce détail et ceux qui suivent sont empruntés au Grand Papyrus Harris, Pi- 7, 8, 9, 53, 68.

5. Le Baal est mentionné avec quelque dédain à plusieurs reprises, par exemple dans le bas-relief du balcon et dans le Grand Papyrus Harris, pi. 22.

se dresse une grande statue et qui prend le nom de « Ramsès- Maître-d'Héliopolis ». C'est là que les Cananéens et les habitants du Rotanou, pays qui comprenait, semble-t-il, au moins la Montagne d'Ëphraïm et la Galilée, viennent payer leur tribut aux représentants du pharaon *. Ainsi, bien que la Bible n'y fasse aucune allusion, Ramsès III fut le véritable maître de la Terre promise dans les premières années du XIIe siècle 2.

Après sa campagne syrienne, Ramsès ne reparut sans doute plus dans ces régions. Son autorité dut y être reconnue encore quelque temps puisque son successeur, Ramsès IV, reçut, lui aussi, des présents du Rotanou. Mais la décadence où dès lors tomba l'empire du Nil fit se relâcher peu à peu les liens qui lui rattachaient la Syrie méridionale. L'Egypte était trop loin ; le désert étendait entre le Delta et Canaan ses solitudes arides ; les deux pays reprirent leur vie indépendante. Aussi les tribus hébraïques, libérées, si elles étaient déjà en Canaan, de la sujétion qu'avait pu leur imposer Ramsès III, et, si elles n'y étaient pas encore, ne se heurtant point, à leur arrivée, aux soldats, aux garnisaires et aux alliés d'un empire aussi imposant que l'était l'Egypte, purent-elles poursuivre ou entreprendre avec quelque facilité leur établissement dans un pays où les indigènes étaient livrés à leurs seules ressources.

Mais il ne suffisait pas aux Israélites de travailler à s'établir en Canaan aux dépens des indigènes ; ils devaient aussi avoir à défendre leur patrie enfin conquise contre les rivaux que leur amenait l'invasion des Peuples de la mer. Écartée par les Phéni-

i. Grand Papyrus Harris, pi. g. Ce texte semble bien distinguer le «pays de Zabi » et la ville « Pe-kanâna » où ce temple fut édifié. Maspero (loc. cit., p. 475, n. 1) est porté à reconnaître dans Pe-kanâna une ville de la région galiléenne, ce qui paraît vraisemblable, étant donné la double détermination topographique qui ne pourrait guère désigner une même contrée par les deux noms différents de Zahi et de Pe-kanâna. Toutefois W. Max Muller (loc. cit. pp. 205, 206) soutient qu'il s'agit même ici du pays de Canaan. — Sur l'extension de la contrée appelée « Rotanou », voir W. Max Muller, loc. cit., pp. 143 et suiv.

2. C'est un problème pour l'exégèse et l'histoire que le silence des documents bibliques sur la présence des Égyptiens en Canaan à cette époque. Il y a là un argument tout au moins négatif en faveur d'une date récente pour l'exode, puisque ce silence pourrait signifier que les Hébreux n'étaient pas encore installés dans la Terre promise : l'exode ayant eu lieu en effet sous Minephta, la conquête de Canaan devrait se placer vers 1185 alors que la défaite des Philistins et les diverses interventions de Ramsès III en Canaan auraient eu lieu peu de temps après 1200.

ciens des ports excellents de la Syrie centrale, arrêtée par Ramsès III au seuil de l'Egypte, elle se stabilisa d'abord dans la plaine côtière de Canaan d'où, un peu plus tard, elle refluera sur la région montagneuse occupée par le peuple élu. Quatre groupes égéens d'importance inégale vont tenir une place plus ou moins grande dans l'histoire d'Israël ; ce sont les Philistins, les Zakkalas, les Cretois et les Plêthis.

Les Philistins, qui formaient le contingent principal des envahisseurs et gardèrent le premier rang parmi eux, s'adjugèrent une des portions les plus riches de Canaan, la Shephêlâ, cette grande plaine à peine ondulée qui s'étend du sud de Jaffa au sud de Gaza, entre le littoral de la Méditerranée et le massif montagneux. A part la bande de dunes qui borde le rivage et dont les sables soulevés par le vent envahissent parfois les champs et les jardins, sauf aussi vers le sud où la région des pâturages sert de transition entre les terres fertiles de la plaine et les steppes mal arrosées du Négéb, le sol en est partout propre à la culture des céréales et de la vigne et se laisse aisément travailler. Sa population d'agriculteurs et de marchands, si elle avait tenu tête aux Hébreux, ne put pas résister aux Philistins ; ils l'exterminèrent en partie, en partie l'asservirent *, et, du pays ainsi conquis, formèrent cinq cercles ou districts 2, ayant chacun sa capitale, avec, tout alentour, des villes et des bourgades qui en dépendaient, des cultures et des plantations qui en constituaient le territoire.

Trois de ces capitales, Asdod, Ascalon, Gaza 3, étaient situées

1. La Bible mentionne des Anaqim à Gaza, Gath et Ascalon, trois métropoles philistines; ces Anaqim, remarquables par leur haute taille, étaient des survivants de la population préisraélite et peut-être même de la population précananéenne ; leur centre était Hébron, cf. Josué, xi, 21, 22. Elle signale aussi « des Awwim qui habitaient dans des villages jusque vers Gaza ; ils furent exterminés par les Caphtorim sortis de Caphtôr qui s'établirent à leur place », Deutéronome, 11, 23. Toutefois il en subsistait quelques restes mêlés aux Philistins comme le montre Josué, xm, 3. On a attribué à une pression des Philistins du nord de la Shephêlâ la pression que, par contre-coup, les Amorrhéens chassés par eux exercèrent sur les Danites qui furent ainsi tenus écartés de la grande plaine côtière, Juges, 1, 34. Sur ce dernier point, voir ci-dessous, p. 118. Enfin il existait aussi des anciens Rephaïm, à Gath notamment, parmi lesquels les Philistins enrôlaient quelques-uns de leurs auxiliaires.

2. Le terme nb>ba, gelîlâ, « cercle », est appliqué aux possessions philistines dans Josué, xm, 2 : « tous les cercles des Philistins », et dans Joël, iv, 4 : 0 tous les cercles de la Philistie ».

3. Asdod est aujourd'hui Esdoûd ; Ascalon, Asqalân ; Gaza, Ghazzé. Ces trois villes s'échelonnent à peu près à égale distance l'une de l'autre dans la partie méridionale de la côte de Canaan.

non loin de la mer qui les invitait aux entreprises de navigation et sur la grande route des caravanes venant d'Egypte et y allant, où le transit devait être assez intense pendant les périodes de paix. Asdod, la plus septentrionale d'entre elles, semble avoir été, au début tout au moins, une sorte de centre de la confédération ; les cinq chefs des districts s'y réunissaient pour délibérer ; le dieu Dagon y avait un temple ; un faubourg sur la côte lui servait de port l. Ascalon, un peu plus au sud, touchait le rivage de la mer ; elle avait un port d'où, à ce qu'il semble, les Philistins partirent au XIe siècle pour ravager Sidon 2 ; elle possédait un temple d'Astarté. Gaza, au seuil du désert et à une petite distance de la côte, lieu de pèlerinage en l'honneur de Dagon, grand marché, place forte, tête de ligne des routes qui conduisaient en Egypte, en Syrie, en Arabie, était un centi e de première importance ; les Philistins des cinq districts s'y rendaient pour célébrer les panégyres de Dagon; les marchandises, les nouvelles du monde entier y affluaient ; une anse, il est vrai sans profondeur et exposée aux vents marins, y accueillait pourtant les bateaux adonnés au petit cabotage : les nomades de la péninsule du Sinaï s'y approvisionnaient et ils y vendaient des esclaves, du bétail, des chameaux. Les deux autres capitales, Ékron, avec son sanctuaire de Baal-Zeboub, et Gath, où survivaient encore quelques représentants d'un clan de géants de la population primitive, les Rephaïm, étaient situées toutes deux un peu plus avant dans l'intérieur des terres ; elles devaient, par suite, entrer en rapports plus étroits avec les Hébreux de la Plaine et de la Montagne 3. C'est d'après le système municipal des cités antiques, où

1. Sur les temples de ces villes, voir ci-dessous ce qui concerne la religion des Philistins. I Samuel, v, montre le rôle important joué par Asdod dans l'affaire de la capture de l'arche. Une « Asdod de la Mer » est signalée à côté d' Asdod dans l'inscription des Fastes de Sargon, 1. 104.

2. Sur la date probable de la ruine de Sidon, voir Bulletin de littérature ecclésiastique, 1922, p. 105, n. 15.

3. Ékron se nomme aujourd'hui 'Aqir qui se trouve à environ deux heures vers le sud de Ramlé. C'est là l'identification la plus courante. Dans The Philistines, pp. 74-78, R. Macalister propose plutôt, non sans d'ingénieuses raisons, le site de Dhikerin, à une huitaine de kilomètres au nord-nord-est d^ Beit Djibrin, où il existe plus de vestiges anciens qu'à 'Aqir et que M Clermont-Ganneau a rapproché de « Zakkara ». C'est d'après la suggestion de ce dernier savant que l'on place quelquefois Gath à Beit Djibrin ou Eleutheropolis, en se fondant sur Michêe, 1, 14 ; mais l'identification la plus habituelle place Gath à Tell eç-Çâfiyé, village situé sur une colline abrupte, à quelque vingt kilomètres à l'est-sud-est d'Esdoûd.

l'initiative des citoyens était moins réduite qu'ailleurs, que les Philistins semblent avoir organisé leur territoire ; ils s'inspiraient ainsi sans doute des idées et des pratiques de leur pays d'origine 1. Le chef de chacun des cinq districts qu'ils constituèrent recevait le titre de sérén, un mot qui n'appartient pas à la langue hébraïque avec ce sens de chef 2. Ces cinq sérén, qui commandaient probablement autant de clans secondaires de la horde philistine, se réunissaient pour discuter des intérêts de la confédération et joignaient leurs troupes respectives pour des campagnes d'ensemble ; mais ils conservaient une certaine indépendance ; chacun d'eux, dans son territoire, se comportait à la manière d'un roi et les Hébreux leur donnaient souvent ce titre. Leur armée se renforça après leur établissement dans la vShephêlâ ; ils augmentèrent le nombre de leurs chars, s'adjoignirent des archers, enrôlèrent des mercenaires indigènes et égyptiens, et ciéèrent des hoplites qui, portant une armure complète de bronze, apparaissaient comme invincibles aux Hébreux équipés sommairement3. Ils dépensaient leur ardeur guerrière dans des courses de razzia où ils opéraient par petites bandes ou bien dans des batailles rangées où ils marchaient par centaines et milliers, les sérén en tête, les auxiliaires étrangers à l' arrière-garde. Un certain nombre d'entre eux restèrent adonnés à la navigation. Mais peu à peu, la plupart obéirent à l'appel de la terre, et, comme les Hébreux dans la région montagneuse, devinrent agriculteurs.

i. Sur l'organisation des Philistins, voir les textes relatifs à Samson, Juges, xvi, 4-31, et surtout ceux qui racontent la capture de l'arche, I Samuel, v, vi, et la campagne dirigée contre Saiil, ibid., xxix. Les cinq chefs des Philistins sont aussi mentionnés dans Josué, xm, 3 et Juges, m, 3.

2. Le mot sérén a été très heureusement rapproché du grec xupavvoç ; il est traduit ordinairement par aaTpdnrai, « satrapes », dans la version grecque ; le mot sérén existe bien aussi en hébreu mais avec le sens d'* axe, essieu » ; I Rois, vu, 2 o ; il ûp semble pas qu'il faille rapprocher ces deux mots malgré leur analogie externe.

3. I Samuel, xm, 5, leur donne 3.000 chars (dans le grec ; l'hébreu dit : 30.000) avec 6.000 charriers, ce qui ferait supposer, si l'on peut s'arrêter à ces chiffres, que chaque char ne portait que deux hommes, peut-être parce qu'il s'agissait en cette circonstance de chars plus légers pour la guerre en montagne ; mais dans les représentations de Ramsès III il y a trois hommes par char philistin. Dans ces mêmes représentations, on ne voit pas d'archers ; mais il y en a de mentionnés dans I Samuel, xxxi, 3. Sur les mercenaires cananéens et égyptiens, voir les exploits des Preux de David dans les appendices aux Livres de Samuel, notamment II Samuel, xxi, 15 ; 18 ; 20 ; 22 (quatre Rephaïm) ; xxm, 21 (un Égyptien, vraisemblablement au service des Philistins). L'armure complète portée par le géant de Gath que tue David rappelle celle des hoplites grecs ; sa description est donnée dans I Samuel, xvn, 5-7. Sur ces armes de métal, voir ci-dessous, p. 54, n. 2.

La période des Juges. j

C'est par là sans doute, ainsi que par leurs mariages avec les indigènes, qu'ils se sémitisèrent. Non seulement ils gardèrent les noms anciens des villes conquises ; mais ceux d'entre eux dont parle l'histoire, portent, à de très rares exceptions près, des noms hébreux ou cananéens 1 ; plus encore, leurs dieux, Dagon et Baal-Zeboub, ainsi que leurs déesses, Astaité et Atargatis, ne nous sont connus que sous des noms sémitiques, soit que les Philistins aient adopté les divinités du pays, soit plutôt qu'ils leur aient assimilé leurs divinités nationales 2.

I. Voir dans Macalister, loc. cit., p. 81, la liste des noms propres philistins qui nous sont connus. Il suffira ici de faire quelques remarques sur ceux d'entre eux qui ne sont pas d'origine sémitique. Le nom d'Ahouzzath, porté par l'ami d'Abimélék de Gérare, Genèse t xxvi, i, que l'on ne retrouve pas ailleurs dans la Bible, pourrait à la rigu ur venir d'une racine sémitique ; mais sa désinence en ath n'est sans doute pas cananéenne ; on retrouve ath dans des noms édomites : Nahath et Mânahath (Genèse, xxxvi, 13, 23), Genoubath, fils de Hadad l'Édomite, qui lui naquit d'une femme égyptienne (I Rois, xi, 20) ; dans deux noms de femme : Basemath, une Hittite (Genèse, xxvi, 34), et Mahalath, une Nabatéenne (ibid., xxvni, 9) ; Goliath qui a aussi cette désinence était un Gattite sans doute non philistin ; parmi les Hébreux on peut citer Bekôrath, un ancêtre de Qish (I Samuel, ix, 1), Shimrath (I Chroniques, vin, 21), Gînath (I Rois, xvi, 21) ; mais ces cas sont si rares qu'on ne peut écarter l'idée d'un emprunt à des formes archaïques ou étrangères. Cette désinence ath, qui se retrouve en araméen et en nabatéen, a tout l'air étrangère à l'hébreu sans que l'on puisse dir< toutefois, étant donné les diverses nationalités des personnages cités, qu'elle fût philistine. Parmi les noms très probablement philistins on pourrait citer Pikhol, le général d'Abimélék de Gérare (Genèse, xxi, 22 ; xxvi, 25), et encore on en a proposé l'explication Pi-khalli, « le Syrien», Flinders Pétrie, Egypt and Israël, p. 21 ; — Ma'okh, ie père d'Akisb (I Samuel, xxvn, 2) ; — Ittay, le chef des six cents Gattites passés au service de David (II Samuel, xv, 19, etc.) ; — Zaggi, signalé par R. Macalister comme signataire d'une tablette assyrienne du vne siècle, trouvée à Gézer ; — sur Sisara, voir ci-dessous, p. 142, n. 4. Le seul nom sûrement philistin est celui d'Akish, le sérén de Gath, dont il est question à maintes reprises dans l'histoire de David. Ce nom qui rappelle 'Ay/oùç, 'AyyÎoTjÇ, Anchise, est mentionné dans les inscriptions d'Assarhaddon et d'Assourbanipal, au vne siècle, sous la forme I-ka-u-su, ci. Die Keihnschriften und das Alte Testament, 3e édition, p. 473 ; il se retrouve en égyptien sous la forme Akasho dans un exercice de scribe sur les noms propres du Keftiou, datant, semblet-il, de la fin de la XVIIIe dynastie, et sous celle d'Ekasho parmi les noms du Keftiou donnés par les listes du temple d'Ombos ; cf. Mitteilungen der vorderasiatischen Gesellschaft, t. v, p. 6.

2. On pourrait peut-être trouver une autre indication de la sémitisation rapide des Philistins dans ce texte égyptien de la XXIIe dynastie auquel il a été fait allusion ci-dessus, p. 42, n. 2, et qui mentionne un nommé Pétisis, fils d'Api, avec le titre d'interprète officiel des deux pays de Pa-kana'ân (Phénicie et haute Galilée) et de Péléshet (Philistie ou pays des Philistins). A la rigueur on pourrait supposer qu'il existait deux langues pour ces deux pays et que cet interprète les connaissait toutes deux ; vraisemblablement, étant donné ce que nous savons par ailleurs, il n'en existait qu'une seule qui était le cananéen. Ce détail nous reporte au xc ou au xie siècle. Il convient pourtant d'observer que, au ve siècle avant J.-C, il y avait encore un parler d'Asdod qui ne ressemblait pas au parler de Juda, Néhémie, xin, 24 ; si l'on peut croire que le parler de Juda était alors l'araméen, ce dialecte d'Asdod ourrait avoir été l'ancien cananéen peut-être mélangé de mots égéens.

En dehors de la Shephêlâ qui resta le territoire historique des Philistins, d'autres portions de Canaan furent conquises et occupées par d'autres Égéens. Les Zakkalas, qui formaient après les Philistins le contingent le plus considérable de l'invasion dispersée par Ramsès III, se trouvaient établis, vers noo avant J.-C, dans la ville maritime de Dôr, au sud du promontoire du Carmel ; ils y étaient pour le moins depuis un demi-siècle l. La côte étant rocheuse en cet endroit et non sablonneuse comme elle l'est plus au sud, ils avaient pu aménager un port meilleur que ceux des Philistins à Gaza, Ascalon ou Asdod ; ils y possédaient une flotte qui leur servait aussi bien au cabotage pacifique qu'à la guerre de course ; on ne les connaissait que trop dans les ports phéniciens dont les rois commerçants évitaient prudemment de se mêler de leurs affaires. Il y a tout lieu de croire que ces Zakkalas, de concert avec les Philistins du sud, exerçaient quelque autorité sur les pays avoisinants, la riche plaine de Saron, le Carmel avec ses passages si importants pour le trafic comme pour la guerre, et même les plaines de Yizreël et de Beth-shean où les Cananéens, au temps de Saul, devront faire cause commune avec eux 2. Eux aussi s'étaient sémitisés assez vite, car le roi qui les gouvernait au commencement du XIe siècle, un certain Abdel, portait un nom sémitique.

1. Ce fait et quelques-uns des détails qui suivent sont signalés dans le récit de voyage de l'Égyptien Wenamon sur la côte syrienne vers noo. le nom hébreu de Dôr se présente sous deux formes : ion, Josué, xvu, n ; I Rois, iv, 11, et en phénicien dans l'inscription d'Eshmounazar, 1. 19 ; en assyrien Du-'-u-ru ; et sans doute en égyptien D-ï-ra ; - TPF, qui se trouve dans les autres passages bibliques ; cf. le dictionnaire d-3 Gesenius-buhl, 16e édition, p. 151. La forme avecK ne semble guère favoriser l'étymologie assyro-babylonienne, Duru, « muraille », proposée par G. Dahl, The matenals for the History of Dor. Dôr est aujourd'hui Tantoûra, au sud du Carmel et à la pointe septentrional de la plaine de Saron. Hommel cite un document babylonien des environs de l'an 1065 avec le nom de la ville de Zakkalou qu'il identifie avec Dôr, Die altisraelitische Ûberlieferung, p. 235. Flinders Pétrie a rapproché le nom de Zakkala du nom du villnge actuel de Zakro sur la côte orientale de la Crète, Proceedings of the Society 01 Biblical Archaeology, 1)04 p. 41. Ce rapprochement serait presque décisif en faveur de l'origine Cretoise des Zakkalas si l'on pouvait être sûr que Zakro est bien un nom antique. Dans le doute on a cherché d'autres rapprochements ; et l'on a trouvé les Teucriens, qui étaient Cretois d'origine, ce qui serait assez satisfaisant si la différence des deux noms n'était pas aussi considérable, — et l'on a proposé de plus (Clermont-Ganneau, Recueil d'archéologie orientale, t. iv, p. 250) des Aou^ap-rçvot, lesquels, étant des Sémites nabatéens, ne durent pas prendre part à un raid effectué en partie sur mer et par des Egéens.

2. Au XIe siècle, Saiïl est obligé de se poster à l'extrémité orientale de la plaine de Yizreël pour arrêter les Philistins ; s'il avait été maître de la plaine, il les aurait plutôt attendus aux débouchés des passages du massif du Carmel ; cf. I Samuel, xxvm, 4 ; xxix, 1.

Un clan de Cretois était établi tout au sud de la Shephêlâ, dans le Négéb 1. Ils devaient moins s'y adonner à l'élevage des troupeaux, occupation naturelle de cette contrée, qu'à une vie d'aventure et de rapine, que facilitait la proximité des routes suivies par les caravanes et qui, cadrant fort bien avec le mauvais renom des habitants de la Crète, les préparait à devenir d'excellents mercenaires. Ils n'avaient peut-être point pris part à l'expédition dispersée par Ramsès III, car, à s'en tenir aux représentations égyptiennes des combats alors livrés, il ne s'était pas trouvé de tireurs d'arc parmi les Égéens, et l'on sait d'ailleurs que les Cretois étaient d'incomparables archers. Au surplus, leur établissement dans une région de beaucoup moins riche que la Shephêlâ donnerait aussi à penser que, n'ayant plus trouvé de place dans celle-ci à leur arrivée, ils avaient dû se contenter d'un territoire qui ne leur offrait que de pauvres ressources.

Enfin, c'était également dans ce Négéb peu productif que s'arrêtèrent les Plêthis, dont le nom comme les occupations rappellent trop évidemment les autres aventuriers égéens pour que l'on puisse douter longtemps qu'ils ne formaient une de leurs bandes : de même que les Cretois ils passaient pour de rudes guerriers, prêts à vendre leurs services à qui les pouvait payer 2.

Ainsi l'invasion des Philistins et de leurs alliés ou compatriotes, sans avoir eu l'ampleur de l'invasion hébraïque, couvrait

r. Ce que l'on sait aujourd'hui de l'origine Cretoise des Philistins autorise à rendre franchement >ms, K{e)rêlhi, par <' Cretois » ; les Septante le traduisent par Kprjxsc; dans les Prophètes et les transcrivent ailleurs avec des orthographes variables. Ils sont rapprochés des Philistins implicitement par I Samuel, xxx, 14 et 16 ; explicitement par Ezîchiel, xxv, 16 ; Sophonie, 11, 5 ; dans ces deux passages prophétiques le mot est employé sans l'article tout comme P(e)lishtim ; cf. ci-dessus, p. 36, n. 2. La portion du Négéb qu'ils occupèrent est nommée » Négéb des Cretois » par I Samuel, xxx, 14. On les retrouvera parmi les mercenaires étrangers de David. Il n'y a sans doute pas lieu de s'arrêter au qerê de II Samuel, xx, 23, où il serait question de Cariens ; ceux-ci n'apparaissent sûrement que dans II Rois, xi, 4, 19, comme mercenaires employés à Jérusalem, du temps de Joas.

2. Les P(e)lêthis se trouvent toujours associés avec les K(e)rêthis ou Cretois ; ils formaient ensemble le corps de mercenaires étrangers de David et de Salomon. On propose assez souvent de voir dans ce nom de P(e)lêthi une déformation intentionnelle de P(e)listhi, Philistin, pour obtenir une assonnance plus parfaite des deux mots ; il paraît beaucoup plus sage de penser que P(e)lêthi était le nom d'un clan particulier venu des parages crétois où l'on retrouvera peut-être le nom de la ville d'où ils sortaient. ,

une aire assez étendue, puisque toute la plaine côtière était en leur pouvoir : le Saron, avec ses bois, ses pâturages et « ses magnifiques terres à froment 1 », se trouvait plus ou moins dans la mouvance des Zakkalas ; la Shephêlâ était aux mains des Philistins ; le Négéb était entamé par les Cretois et les Plêthis 2 ; c'était là un territoire homogène, occupé par une population unie, pendant géographique et rival ethnique du territoire montagneux conquis par Israël. C'était aussi un lot de choix. Le sol y est fertile ; le voisinage de la mer, en dépit d'une côte en général peu favorable à l'aménagement de ports pouvant rivaliser avec ceux de la Phénicie, permettait à ses habitants de se livrer à la pêche, au cabotage, à la piraterie, aux conquêtes maritimes, en même temps qu'il leur facilitait les rapports commerciaux avec l'Egypte, la Phénicie, l'Asie Mineure et les iles égéennes 3 ; enfin « la route du pays des Philistins 4 » qui reliait l'Egypte à la Syrie et, de la plaine du littoral, envoyait des ramifications dans l'intérieur des terres, leur fournissait des occasions constantes de participer au trafic international, de convoyer et d'approvisionner les caravanes, d'entrer en contact avec les peuples les plus divers et de recueillir ainsi des profits matériels et intellectuels propres à leur assurer un développement plus rapide et plus complet. Aussi ce pays devait-il sans doute déjà donner, comme il le fait aujourd'hui, l'impression d'une contrée où la vie est douce et facile, où le repos suit de près le travail, où l'aisance récompense et soutient l'effort, où rien, ni dans la nature ni chez les hommes, ne présentait ce quelque chose d'austère, d'âpre et de tourmenté par quoi la Montagne judéenne toute proche contraste si nettement avec la Plaine philistine.

L'heureux établissement des Philistins dans un pays où tout contribuait à leur prospérité et le fait qu'ils étaient originaires de ces pays égéens où florissait depuis longtemps une civilisation affinée, expliquent qu'ils nous apparaissent dès l'abord comme

i. Inscription d'Eshmounazar, 1. 19.

2. Tout ce territoire formait un triangle très allongé d'environ 150 kilomètres ; au nord, vers la ville de Dôr, les collines sont toutes proches de la côte ; au sud, vers Gaza, elles en sont distantes d'une cinquantaine de kilomètres.

3. Sur l'aménagement de la côte et les ressources commerciales de l'arrière-côte, voir F.-M. Abel, Le littoral palestinien et ses ports, dans Revue Biblique, 1914, pp. 556 et suiv.

4. Exode, xiii, 17 ; cette route partait d'Egypte et longeait la côte.

notablement plus avancés que les Hébreux. Si peu qu'ils soient connus à cette période antique, leur supériorité sur Israël n'est pourtant point contestable. Ils la montrent en plusieurs manières. D'abord par la rapidité avec laquelle, malgré leur nombre qui devait être assez restreint, ils achèvent la conquête et Forgani sation de leur territoire : ils n'y mettent peut-être pas un demisiècle alors qu'il faudra deux siècles et peut-être bien davantage aux tribus hébraïques pour réduire à fond la partie de Canaan qu'elles occupent 1. Puis, en fait d'armement, ils sont fort en avance ; ils ont des chars de guerre comme en possédaient les Cananéens qui, grâce à cette arme redoutable, devaient longtemps refouler les Hébreux dans les montagnes, et ceux-ci ne se décideront à en employer que sous Salomon, au cours du Xe siècle ; ils peuvent faire porter à quelques-uns de leurs auxiliaires, sinon à tous leurs soldats, des armures complètes de bronze et de fer comportant casque, cuirasse et jambières 2, alors que, du temps de Saiil, il n'y avait encore que celui ci qui fût armé de la sorte 3.

Enfin, pendant que les Hébreux s'attardaient à s'initier, dans les arts et métiers, aux procédés assez ordinaires qu'ils voyaient en usage chez les Cananéens vaincus par eux, les Philistins entraient d'emblée dans la pratique de ceux qui faisaient le mérite et la fortune de leur pays d'origine ou s'inspiraient de ceux des Ég3^ptiens et surtout des Phéniciens qu'ils fréquentaient par mer et voyaient passer chez eux. On en aurait la preuve, du moins

r. Les Hébreux ne soumirent les derniers Cananéens qu'avec Sa'omon, vers le milieu du xe siècle : la période des Juges commence au plus tard vers le milieu du xne sièc'e et pourrait avoir commencé vers le milieu du xive.

2. L'armure de Goliath décrite dans I Samuel, xvn; 5-7, comportait i° un casque d'airain ; 20 une cuirasse d'airain et de fer (le fer est mentionné seulement par le texte grec), constituée par des lames métalliques s'articulant comme des écailles ; ce n'était pas une cotte de mailles; le texte lui donne un poids d'environ 80 kilogrammes ; 3° des jambières d'airain ; 40 un javelot d'airain ; 50 une lance avec une pointe de fer d'environ 9 kilogrammes ; 6° un bouclier porté par un valet de bataille ; 7° un glaive dans un fourreau {ibid., 51b; le fourreau n'est pas indiqué dans le grec B). La mention du fer pour ia cuirasse et la lance est intéressante ; elle tendrait à montrer que les Philistins savaient employer le fer alors que les Hébreux ne possédaient même pas encore beaucoup de bronze, car ce n'est qu'avec David qu'ils commencèrent à se procurer ce dernier métal en abondance. C'est aussi avec David que le fer fait sen apparition chez les Hébreux : et. II Samuel, xn, 31. Sur la question des métaux, voir, ci-dessous, chapitre xvi.

3. Et encore son armure semble avoir été moins complète que celle du Philistin ; et. I Samuel, xvn, 38, 39.

pour une époque peut-être un peu plus tardive que celle qui nous occupe, si l'on pouvait leur attribuer avec certitude cinq tombes remarquables découvertes à Gézer1. Leur structure en forme de sarcophages oblongs construits et fermés avec des pierres, la position des squelettes qui sont étendus et non ployés comme le sont ceux des Cananéens, la nature des offrandes et du mobilier funéraire : objets d'argent, de bronze, d'albâtre, pierres précieuses, miroirs de bronze, plaque de bronze et d'argent mises sur la bouche des morts comme en Crète2, tout invite à penser que ces tombes pourraient avoir été des tombes d'Égéens, plus précisément peut-être de Philistins. Il n'est même pas jusqu'à la présence de lames de fer dans deux d'entre elles qui ne serait de nature à incliner les conjectures dans le même sens3. Le petit nombre de ces objets montre que le fer était encore rare dans cette contrée et qu'il pourrait bien y avoir été importé de pays plus avancé?, par ceux qui seuls étaient déjà en mesure d'en déposer près de leurs morts. Or on sait par la Bible que, dans le cours du XIe siècle qui commence l'âge du fer pour la Palestine, les Philistins obligèrent l'Hébreu de la Montagne d'Ëphraïm à recourir à leurs artisans pour faire remettre en état ses instruments agricoles 4 ; c'était sans doute pour s'assurer qu'il ne se fabriquerait pas facilement des armes ; mais n'y a-t-il pas là, de plus, un indice que ces étrangers devaient posséder une certaine supériorité dans le travail des métaux et qu'ils se souciaient (de la conserver et de l'exploiter aux dépens de leurs

i. Macalister, The Excavation of Gezer, t.i, pp. 289-300, et. t. ni,pl.LV ; on trouvera un résumé de cette découverte dans Vincent, Canaan d'après V excavation récente, pp. 233-236. L'attribution à des Philistins n'est pas certaine ; mais il semble que l'origine égéo-crétoise et non sémitique ne devrait pas être mise en doute, ne serait-ce qu'en raison des plaques de bouche funéraires. C. Watzinger croit pourtant pouvoir en attribuer les gemmes aux Philistins, les bols d'argent à l'Egypte, la « gourde de pèlerin » à Chypre, et conclut en datant ces tombes du VIIIe siècle avant J.-C. ; cf. Jéricho, 191 3, p 152, n. 1. R. Dussaud, de son côté, pense que ces tombes sont « manifestement d'époque perse », loc. cit., p. 301. Mais ces diverses attributions impliquent seulement des emprunts et n'infirment en rien les conclusions qui peuvent se déduire de la forme des tombes et de la présence des plaques de bouche funéraires. A Megiddo une tombe de structure analogue à celle des tombes de Gézer démontrerait la présence dans la plaine de Yizreël d'éléments de population identique.

2. Deux de ces plaques sont en argent (tombes 1 et 3), une est en bronze (tombe 5).

3. Un simple fragment dans la tombe 2; une lame à bout carré avec un manche de bois dans la tombe 4.

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