LES PHÉNICIENS
des Hébreux de la tribu d'Aser pourraient aussi leur avoir ravi quelques anses propres au petit cabotage au nord de la baie d'Acre l. Mais à partir de cette dernière région ils semblent s'être renforcés dans leurs ports des îles et du continent et en avoir écarté les Amorrhéens qui, au cours du xivc siècle, les leur avaient vigoureusement disputés. Parmi tous ces ports en pleine prospérité, Sidon occupait toujours le premier rang : elle centralisait la majeure partie du cabotage syrien avec l'Egypte et jouissait encore de sa prééminence qu'elle ne perdra qu'au XIe siècle, probablement sous les coups des Philistins 2. Tout le long du littoral, les Phéniciens possédaient des établissements industriels pour la poterie et l'orfèvrerie, des exploitations de coquillages et des teintureries de pourpre, des entrepôts pour les caravanes qui apportaient à leurs navires les produits de l'Orient et emportaient, avec les leurs, ceux de l'Egypte et du monde égéen. Dans les montagnes de l' arrière-côte, ils peuplaient des villes et des bourgades bâties sur les hauteurs ou cachées dans des vallées tranquilles et exploitaient activement les forêts de cèdre et de cyprès du Liban, qui fournissaient du bois de luxe aux princes de l'Egypte et de l'Asie Antérieure.
C'est probablement à la suite des perturbations qu'avaient apportées à leur trafic maritime l'invasion égéenne et le retour de l'Egypte qu'ils continuèrent plus activement alors à chercher d'autres débouchés un peu plus lointains que ceux qui leur échappaient en partie 3. Plusieurs de leurs comptoirs ouverts dans les parages de Chypre, de Rhodes, des îles égéennes, du nord de l'Afrique et du sud de l'Espagne pourraient en effet remonter
x. La tribu d'Aser, établie dans la Galilée occidentale, devait avoir atteint la côte ; cf. Juges, v, 17.
2. Le récit de voyage de l'Égyptien Wenamon en Syrie, vers 1100 avant J.-C, suppose que Sidon était encore la maîtresse du cabotage avec l'Egypte.
3. Outre cette raison qui n'est guère contestable puisque les Philistins avaient enlevé aux Phéniciens le commerce des ports d'Ascalon, d'Asdod et de Dôr (voir le chapitre précédent), on en peut citer d'autres : discordes intestines, émigrations d'aventuriers, surcroît de la population phénicienne, par exemple en raison de l'arrivée de Cananéens, alliés aux Phéniciens par leurs origines, à la suite de l'invasion israélite. Sur ces diverses causes, voir Gsell, Histoire ancienne de l'Afrique du nord, t. 1, pp. 370-371. Mais, comme le fait remarquer cet auteur qui ne semble guère croire à la concurrence égéenne, les Phéniciens ne furent pas chassés de la Méditerranée orientale ; pendant le premier tiers du premier millénaire avant J.-C, ils y faisaient encore un commerce maritime très intense, comme le montrent l'Iliade, l'Odyssée et, il faut ajouter, la Bible.
La période des Juges. 5
66 LA SYRIE MÉRIDIONALE AU XIIe SIÈCLE AV. J.-C.
à la fin du XIIe siècle ; toutefois, souvent il s'agissait là de tentatives plus ou moins aventureuses plutôt que d'installations définitives et, en tout cas, moins de colonies que de simples entrepôts où ils attiraient la clientèle des alentours, lui débitaient leur cargaison et prenaient en échange les produits indigènes 1. Laborieux, intrigants et retors, ils ne demandaient qu'à vivre en paix 2 afin de poursuivre sans trop de risques un vaste commerce qui faisait d'eux, malgré leur petit nombre, l'un des peuples les plus riches de l'Orient sémitique.
A l'est et au sud-est des pays phéniciens, dans la grande plaine de la Cœlésyrie, sur les contreforts du Liban, de l'Anti-Liban et du grand Hermon, dans la plaine qui s'étend jusqu'au massif du Hauran et aux sables du désert de Syrie, les principautés hittites jadis entreprenantes et prospères, comme les anciens royaumes amorrhéens qui menaient le branle à l'époque d'El- Amarna tombèrent, au cours du XIIe siècle, en pleine décadence. Ces derniers s'étaient disloqués sous le coup vigoureux que leur avait porté Moïse 3 ; les uns et les autres avaient plus souffert encore de l'immigration araméenne. Celle-ci était en marche vers la Syrie centrale depuis plusieurs siècles déjà 4. Abraham, Araméen lui-même, avait pris part, sur un ordre divin, au mouvement de cette large vague de Sémites, qui, partie de la basse Chaldée vers le xxie siècle avant notre ère, s'était d'abord largement épandue dans la région qu'enferme la grande boucle de l'Euphrate, puis, arrêtée en avant par les monts du Taurus et par l'empire hittite, à sa gauche par l'aridité du désert syrien, s'était
i. L'antiquité classique attribuait aux Tyriens et non aux Sidoniens la plupart des fondations phéniciennes dans le bassin de la Méditerranée ; or ce n'est probablement qu'au cours du XIe siècle que Tyr arriva à se développer au point de conquérir la prééminence possédée jusque là par Sidon. Sur les comptoirs et les colonies des Phéniciens en Méditerranée, voir Masper", loc. cit., t. II, pp. 580-588 et 740-741. Pour une discussion précise des textes classiques, voir Gsell, loc. cit., pp. 359*373- Ce serait vers 1 roo qu'auraient été fondées Utique et Gadès, une QâdhHh sémitique ; si cette date traditionnelle est admise comme elle semble devoir l'être, il faut supposer que les voyages d'exploration commencèrent dès le XIIe siècle. C'est d'ailleurs du côté de Gadcs que Salomon, au Xe, enverra sa f lotille en compagnie des navires phéniciens de Hiram.
2 On disait qu'une ville qui était paisible et prospère « vivait à la manière des Sidoniens t., Juges, xvm, 7 et 9.
3. Destruction du royaume amorrhéen d'Og dans le Basan, Nombres, xxt, 33-35.
4. Pour la constitution des principautés araméennes et la fondation du royaume de Damas, voir le tome suivant de cette Histoire.