LES ARAMÉENS
engouffrée dans la vallée de l'Oronte et venait enfin s'étaler dans la Cœlésyrie, l'arrière-pays phénicien et la riche plaine au sud de Damas. Abraham, étant un pur nomade et n'ayant avec lui que sa famille, avait pu circuler en Canaan moyennant des ententes avec les sédentaires ; sans doute quelques petits groupes araméens firent de même assez tôt puis, à peu près sans discontinuer, jusqu'à une époque avancée. Mais maintenant la masse arrivait, et comme elle n'avait pas encore une cohésion suffisante pour s'emparer de Canaan déjà relativement surpeuplé par l'invasion des Hébreux et celle des Philistins, elle s'arrêta au seuil septentrional du pays. Là, mettant à profit le mauvais état des populations hittites et amorrhéennes qu'elle contribua à rendre pire, puis bientôt renforcée par un afKux incessant de nouveaux Araméens que l'Assyrie refoulait, elle devint semi-sédentaire, se fixa au sol et forma, autour de quelques grandes villes qui servaient de centres de ralliement aux membres d'une même tribu, des principautés d'abord indépendantes les unes des autres mais appelées fatalement à s'agglomérer plus tard. Les Araméens n'attendirent point d'être parvenus à ce dernier degré de centralisation pour continuer leur marche sur Canaan. La poussée que de simples bandes surtout adonnées au pillage et ne conquérant qu'à l'occasion commencent à opérer dans l'Outre- Jourdain dès l'époque où nous sommes, ira en s'intensifiant au cours des deux ou trois siècles que réclamera l'organisation d'un royaume araméen solide, avec Damas pour centre principal1. En même temps se répandait la civilisation araméenne qui paraît avoir toujours exercé comme une fascination sur tout ce monde syrien ; elle venait peutêtre de lui apporter le fer2 ; cinq siècles plus tard elle lui imposera
1. Sur un raid des Araméens de l'Euphrate jusqu'en Juda, voir Juges, m, 7-1 ia, et ci-dessous, p. 133.
2. Le mot hébreu b7")3, barzel. peut avoir été emprunté à l'araméen parzelâ, mais il existe aussi en assyrien, parzillu, et en phénicien. Il est intéressant de noter que parzillu se trouve bien dans la correspondance d'El-Amarna, mais uniquement dans les listes des présents envoyés au pharaon Aménophis IV par le roi mitannite Toushratta ; cette particularité pourrait peut-être faire penser non sans une apparence de raison que le fer n'était pas encore connu en Canaan au xive siècle avant J.-C. Le mot pouvait donc venir aux Hébreux des régions du nord ou de l'est, mais le fer pourrait avoir été vulgarisé par les Araméens, comme le fut le bronze ; sur ces détails, voir ci-dessous, p. 290, n. 2 et p. 365, n. 5. S. Gsell (Histoire ancienne de l'Afrique du nord, t. 1, p. 212, n. 4) observe que chez les Berbères le fer se nomme azzel, ouzzel, qui semble rappeler le barzel sémitique ; là encore le fer apparaît à la fin du 11e millénaire ou le commencement du Ier et l'influence phénicienne ne paraît pas douteuse.
68 LA SYRIE MÉRIDIONALE AU XIIe SIÈCLE AV. J.-C.
sa langue x ; pour le moment elle pouvait trouver dans le culte de son grand dieu Hadad un moyen de pénétration, puisque Cananéens et Édomites le vénéraient aussi depuis longtemps 2.
Au sud des Araméens, à l'est des plaines du bas Jourdain et de la Mer Morte, se trouvaient le royaume d'Ammon et celui de Moab. Les Benè-Ammôn et les Moabites se rattachaient à la même souche araméenne que les Hébreux 3 ; mais, tandis que ceux-ci passaient plusieurs siècles dans le pays de Goshen, à l'est du Delta égyptien, eux s'installaient dans les territoires qu'ils occupèrent depuis, s'organisaient, se développaient et avaient déjà des rois qu'Israël, redevenu nomade, vivait encore sous le régime de la tribu 4. Ce n'est pas sans jalousie ni sans appréhension qu'ils avaient vu les Hébreux, après un essai manqué de pénétration en Canaan par le sud, s'avancer vers leurs propres territoires pour prendre ce pays de flanc. Les Moabites n'osèrent point attaquer ce jeune peuple, qui, « se dressant comme une lionne et se levant comme un lion 5 », s'avançait au milieu d'eux avec la modération que lui inspirait sa force ; ils se contentèrent de recourir, pour l'arrêter, aux maléfices de Balaam, qui se tournèrent en bénédictions. Israël traversa leur pays, passa le fleuve et conquit Canaan ; mais deux de ses tribus, Ruben et Gad, s'établirent au milieu et à proximité des royaumes d'Ammon et de Moab. La rancune envieuse que Moab et Ammon lui gardèrent de son succès devait se trahir par des attaques souvent renouvelées et par une hostilité qui ne désarma jamais 6.
i. Au vme siècle avant J.-C, l'araméen était déjà assez répandu pour servir en quelque manière de langue diplomatique ou du moins de langue internationale, cf. II Rois, xviii, 26 ou Isdie, xxxvi, 11 ; au ve siècle, il était la langue la plus répandue dans toute l'Asie Antérieure et avait même pénétré en Egypte, comme le montrent les papyrus araméens écrits à Éléphantine, à la première cataracte.
2. Sur le dieu Hadad, voir Lagrange, Eludes sur les religions sémitiques, 2* édition, pp. 9?-94-