Ezéchiel, xxvn
4. L'irrigation des vergers et des jardins tout au moins s'imposait, lorsqu'on disposait d'un peu d'eau, à partir de mai qui marque l'arrêt des pluies. On s'ingéniait à ne rien perdre de l'eau que pouvaient procurer les sources et les ruisseaux. A l'aide de digues élevées en travers d'une vallée ou même en aménageant dans la roche des bassins artificiels, on arrivait à recueillir des quantités d'eau appréciables que l'on distribuait par des canaux et des rigoles. Cette eau précieuse, ainsi répartie dans toutes les directions, apportait de l'humidité aux arbres et aux légumes qui prospéraient grâce à elle ; cf. Isaïe, 1, 30 ; Psaumes, 1, 3. Les citernes très nombreuses pouvaient parfois servir au même usage ; mais elles étaient d'abord réservées à fournir l'eau
tilles, — de ces lentilles pour un plat desquelles préparé au roux, Ésaû affamé vendit à Jacob son droit d'aînesse, ce qui permettait aux Israélites, les descendants de Jacob, de plaisanter les descendants d'Ësaù à propos de son surnom d'« Édom » qui signifie « le Roux », — enfin des concombres, des pastèques, des poireaux, des oignons, des ails, qui ne rappelaient que de loin aux Hébreux combien étaient succulents ceux qui faisaient les délices de leurs pères pendant le séjour en Egypte1.
Le lin de Palestine ne valait pas non plus celui d'Egypte, et, bien que d'un usage assez répandu, ne devait pas être l'objet d'une culture très intense, si ce n'est peut-être dans la Shephêlâ2. Au moment où l'orge formait ses épis, le lin épanouissait ses petites fleurs d'un bleu pâle très doux. De ses fibres séparées à l'aide de peignes on tissait un linge blanc fin et souple et l'on confectionnait des mèches pour les lampes.
Les Hébreux passaient leur vie à peu près tout entière à cultiver leurs champs, leurs vignes, leurs arbres fruitiers et à soigner leurs troupeaux. Quelques-uns, une minorité dans l'ensemble, habitaient les villes de la montagne, derrière les vieilles murailles cananéennes qui avaient été respectées ou reconstruites ; chaque jour ils sortaient de l'enceinte étroite, où les maisons basses à toit plat s'écrasaient, pour aller à leur travail au dehors. La plupart d'entre eux, au contraire, étaient de véritables campagnards ; ils vivaient dans des villages d'aspect minable perchés sur une colline avec un air défiant ou paisiblement étalés dans une vallée qu'égayaient un ruisseau et quelques bouquets de verdure. Tout alentour s'étendaient leurs champs aux terres pierreuses, entourés de murs près du village, ouverts et comme abandonnés un peu plus loin, entremêlés de vergers que sillonnaient des rigoles, traversés par des sentiers capricieux et
nécessaire à l'alimentation, quand on n'avait pas d'eau courante ou de source à proximité.
i. Nombres, xi, 5. Sur ce verset, voir E. Levesque dans Revue Biblique, 1908, pp. 258, 259.
2. La coupe du lin est, en effet, mentionnée comme marquant un mois de l'année agricole dans le calendrier de Gézer dont il a été question ci-dessus.
dressant ici ou là une tour trapue qui s'effondrait souvent et que l'on relevait tant bien que mal en la couronnant d'un abri de branchages lorsqu'on venait y vivre au temps de la récolte. Sur les flancs des collines du voisinage, qui en apparaissaient de loin toutes rayées, s'étageaient des terrasses dont les murs s'efforçaient de retenir la terre qui menaçait de glisser en dénudant la roche. Quelques petits troupeaux de bœufs et de vaches, et plus souvent des moutons et des chèvres noires se déplaçaient lentement sous l'œil d'un jeune garçon ou d'une jeune fille dans des landes qui étaient verdoyantes au printemps, mais qui n'offraient plus guère ensuite que des brindilles à demi desséchées. Pendant que l'homme travaillait aux champs, ses femmes demeurées à la maison s'occupaient des enfants en bas âge, écrasaient dans leur petit moulin de pierre le grain qu'elles avaient trié et fait sécher *, préparaient le pain et les galettes cuites sous la cendre, filaient la laine et le lin et les tissaient sur des métiers bas fixés au sol 2. Ses filles allaient chercher de l'eau à la source qui se trouvait parfois en dehors du village, et, tout en bavardant, rapportaient, droites et souples, la cruche pleine sur leur tête. Si l'Israélite jouissait de quelque aisance, il possédait des esclaves, hommes ou femmes : prisonniers de guerre, serviteur hébreu qu'il louait pour six ans, voleurs vendus en punition de leur larcin, débiteur insolvable qui éteignait sa dette en travaillant pour lui, jeune fille qu'il avait achetée au père de celle-ci en laissant entendre que lui ou son fils pourrait l'épouser. Il lui arrivait parfois d'aimer et de prendre pour femme de second rang une de ses esclaves, même étrangère, qu'il avait reçue pour part du butin à la suite d'un combat victorieux ; mais il n'était pas inouï que, dans un mouvement de colère, il blessât ou tuât à coups de bâton un esclave paresseux ou voleur 3.
i. II Samuel, iv, 6 (texte grec) ; xvn, 19.
2. La meilleure manière de comprendre l'épisode de Samson et de Dalila rapporté dans Juges, xvi, 14, montre que, dans ce cas au moins, il s'agissait d'un métier à tisser étendu à terre et assujetti au sol par des clous ou des chevilles ; le métier horizontal est encore en usage aujourd'hui en Orient ; mais l'antiquité en connaissait déjà de verticaux. Voir l'article Weaving dans Encyclopaedia Biblica, col. 5276 et suiv.
3. Ces détails sont empruntés au Livre de l'alliance qui remonte à Moïse et dépeint assez bien la situation des agriculteurs à la période des Juges, Exode, xxi, 2-1 1,
Sa vie d'agriculteur n'était pas trop monotone. Le soin du bétail, la surveillance des arbres fruitiers, la préparation du sol, la moisson, la vendange, la cueillette des fruits multipliaient mais variaient les occupations qui, de plus, changeaient en majeure partie d'une saison à l'autre. Puis, dans ce milieu où la religion tenait une si grande place, le retour des fêtes apportait quelques jours de soulagement qui coupaient l'incessant labeur : chaque semaine le sabbat 1, chaque mois la nouvelle lune, au printemps la pâque, à l'été la fête des moissons, à l'automne la grande fête du vin et des fruits ramenaient périodiquement tous les préparatifs méticuleux des diverses offrandes ; il fallait choisir les bêtes du troupeau, mettre à part les prémices, calculer les dîmes, préparer le vin, cuire les pains sans levain et les gâteaux de farine pétrie dans l'huile ; tout cela comportait mille détails précis que l'on se serait fait scrupule d'omettre et qui distrayaient l'esprit des travaux grossiers de la terre. Les fêtes religieuses, avec le luxe de leurs oblations, permettaient de plus à l'agriculteur et au berger de s'asseoir à quelques festins sacrés où, mêlant à leur piété naïve la bonne grosse joie des campagnes, ils s'efforçaient d'oublier une fois en passant qu'ils avaient fait trop souvent maigre chère ; ils n'étaient alors que trop empressés à suivre à la lettre le précepte qui leur disait : « Tu donneras ton argent pour avoir tout ce que tu peux désirer en fait de bœufs, moutons, vin, shékhâr, et en tout ce que tu voudras, puis là (dans le sanctuaire), tu mangeras devant Yahwè, ton Dieu, et tu seras en liesse, toi et ta famille 2 ». Ajoutons enfin que la vie porte à porte faisait naître une familiarité moins refroidie par la prudence soupçonneuse qui retient très habituellement le nomade. On
20-21, 26-27 ; xxiî, 2 b. Sur les esclaves hébreux et étrangers, voir aussi Lévitique xxv, 39-46.
1. Dans les temps anciens, le sabbat ne devait pas être observé avec la rigueur méticuleuse que lui imposèrent plus tard les scribes et les pharisiens ; mais l'institution en est trop ancienne pour qu'on puisse douter qu'il n'interrompît de façon notable les travaux qu'on pouvait suspendre.
2. Le sacrifice autre que l'holocauste apparaissait ainsi comme un repas pris en commun avec Yahwè; la part divine prélevée et les prêtres servis selon des règles précises, le reste en était consommé dans le voisinage de l'autel, souvent dans une salle spéciale, la nsùb, lishkâ, par celui qui l'avait offert, entouré de sa famille et de ses invités ; voir, par exemple, les scènes de I Samuel, 1, 4 et suiv. ; ix, 22 et suiv., et dans Deutéronome, xiv, 26, l'abondance et la joie que les prescriptions lévitiques autorisaient dans ces fêtes.
aimait s'arrêter à l'ombre des arbres pour deviser et pour jouir ensemble du repos ; à la porte des villages et des villes où l'on apprenait les nouvelles, où l'on témoignait aux procès ; près des puits et des sources d'où l'on tirait l'eau pour les besoins du ménage, pour abreuver les troupeaux, pour irriguer les vergers et les potagers; et là, s'engageaient souvent des palabres animées où l'on rappelait avec orgueil les prouesses des héros d'Israël1.
On aimait aussi voyager. La population était plus mêlée, à cette période antique, que nous ne le croirions de prime abord 2. L'Hébreu se mariait parfois assez loin de son village ; la nécessité de gagner sa vie, les tracasseries ou un retour offensif des indigènes dépossédés avaient obligé plus d'un Israélite déjà établi à chercher ailleurs une autre demeure ; et, comme les liens de famille gardaient encore une grande solidité, on n'hésitait pas à se mettre en route une fois ou l'autre pour revoir les siens, prendre part au foyer paternel à une fête de clan ou porter au tombeau des ancêtres le corps d'un parent mort au loin $. La religion, de son côté, favorisait ces déplacements ; tout bon serviteur de Yahwè allait bien au moins une fois l'an en pèlerinage à quelque sanctuaire renommé, soit pour obéir à des prescriptions ou à une coutume, soit par dévotion personnelle ou pour accomplir un vœu. Les personnages connus pour leur sainteté ou leur influence attiraient de même les visiteurs ; à l'époque des Juges d'Israël, Débora et Samuel tenaient ainsi de véritables cours de justice où l'on venait d'un peu partout.
Il y avait donc alors bien des voyageurs sur les chemins, marchant d'un pas pressé pour rattraper le temps perdu, ployant sous le faix d'un fardeau hétéroclite, piquant sans pitié le petit âne gris qui trottine sous sa charge, et se préoccupant toujours d'arriver à un gîte hospitalier avant que la nuit fût tombée. L'hospitalité était un devoir sacré, à charge de revanche naturellement ; elle était donnée pour l'ordinaire d'une manière affable, avec des démonstrations emphatiques, avec un empressement indiscret, avec une générosité qui se montrait un peu trop même
i« Juges, v, n, où le texte en mauvais état semble se rapporter aux conversations tenues près des aiguades.
2. Sur le mélange de la population, à la période des Juges, voir, ci-dessous, p. 347.