‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 36 sur 168 · Juges, xix · texte numérisé non relu

Juges, xix

3. Juges, xix, 22 et suiv., et voir, ci-dessous, pp. 113 et suiv.

tard, dans des entreprises commerciales vastes et lointaines. Les Cananéens avaient réussi à se réserver presque tout le commerce intérieur ; c'était à ce point que « Cananéen » devint synonyme de « marchand » ; ils avaient conservé les meilleures villes des plaines, où passaient les grandes routes, et en faisaient tout autant d'entrepôts défendus par de solides murailles * ; s'ils perdirent celles de la plaine du littoral, notamment ce grand marché qu'était Gaza, à l'extrême sud de Canaan, ce furent les Philistins et non pas les Hébreux qui les leur enlevèrent. Le commerce international par caravanes était une entreprise dont s'occupaient surtout des étrangers d'origine nomade, Arabes, Ismaélites, Madianites2. Enfin le commerce maritime et la grande pêche étaient accaparés par les Phéniciens, les Égyptiens, les Égéens et les Philistins.

Il est vrai que certains Israélites des tribus établies au voisinage de cette via maris qui, traversant la plaine de Yizreël et longeant à l'ouest le haut Jourdain, reliait l'Egypte à la Phénicie, à Damas et à la Syrie septentrionale, essayèrent assez tôt probablement de prendre part au trafic intense de cette contrée : Zabulon et Issakhar devaient « sucer l'abondance des mers et les trésors cachés dans le sable » ; Aser possédera des criques sur le rivage au nord de la ville d'Acre ; Dan s'engagera comme rameur ou matelot sur les navires étrangers ; Issakhar, « âne aux os solides, qui tend l'épaule au fardeau », pourrait avoir fourni des porteurs aux caravanes qui traversaient son territoire 3.

1. Sur les villes restées longtemps cananéennes, voir Juges, 1, 27-33 ; parmi elles, les plus importantes se trouvaient dans les plaines.

2. Pour les Ismaélites, cf. Genèse, xxxvn, 25 ; xxxix, 1; — pour les Madianites, Genèse, xxxvn, 28, 36 et ci-dessus chapitre ni. Pour les Minéens auxquels il conviendrait de joindre les Sabéens, leur grande activité commerciale doit se placer plus tard ; mais ils avaient sans doute commencé de bonne heure à circuler en Canaan, car nous trouvons, au Xe siècle, une reine des Sabéens en rapport avec Salomon, I Rois, x, 1 et suiv. Sur la controverse minéenne, voir Revue Biblique, 1902, pp. 256 et suiv. Les Minéens sont assez souvent mentionnés dans les Septante, où Mivatot traduit divers mots qui n'ont rien à faire avec lui ; ce fait montre au moins que les Minéens étaient fort connus vers les 111e et 11e siècles avant J.-C, quand on commença à traduire en grec les livres saints hébreux.

3. Sur Zabulon et Issakhar, voir Deutéronome, xxxin, 18, 19 (Bénédictions de Moïse) ; sur Aser et Dan, Juges, v, 17 (cantique de Débora) ; sur Issakhar, Genèse, xlix, 14, 15 iBénédictions de Jacob), tous passages poétiques qui représentent une situation plus ou moins ancienne. Ajoutons qu'il n'est pas invraisemblable que l'on ait joué parfois sur le nom de la tribu d'Issakhar, dont la véritable étymologie n'est pas connue, en lui donnant le sens de "Dto ur>N, 'ish sâkhâr, c'est-à-dire d'« homme à

De même, Éphraïm à Sichem et à Béthel, Juda et ses alliés édomites à Hébron ne se désintéressèrent point du commerce que ces villes à la fois saintes et marchandes voyaient depuis longtemps prospérer grâce à leurs pèlerinages et à leurs foires K Mais la plupart de ces allusions antiques montrent assez que les Hébreux ne prêtaient encore que leur aide à un trafic dont les revenus restaient, pour la plus grande part, aux mains des indigènes. Une des visées les plus apparentes des efforts politiques de la période des Juges et de celle des trois premiers rois, depuis le XIIe siècle jusqu'au Xe, sera précisément de conquérir les villes et les routes dont la possession permettra de se lancer dans le grand commerce ; c'est un David, c'est un Salomon surtout qui apprendront à Israël à jeter un regard conquérant au delà de son étroit domaine sur les richesses du vaste monde. Pour le moment, l'Hébreu ne pratique guère, en général, que le modeste commerce d'échange ; il fournit du blé, de l'orge, de l'huile, du vin, de la laine, des fruits, du bétail, et reçoit en retour ce qui lui est indispensable et qu'il ne peut produire luimême : des objets en métal, de la poterie fine, des vêtements meilleurs ou plus riches que ceux que lui tissent ses femmes. Cantonné dans ses montagnes ou perdu aux confins du désert, son principal souci est d'achever la conquête, de s'appliquer à l'exploitation de cette terre de Canaan qui suffit à le faire vivre mais à laquelle il ne sait ni ne peut encore demander la richesse. Il n'est donc guère alors qu'un homme de la terre et les incidents de sa vie sont ceux de la vie des champs 2 ; une bête

gages », ou d'homme qui se loue moyennant salaire ; cf. Genèse, xxx, 18 : 'Icrffa^àp, o eaxtv fjuaôoç ; cette interprétation populaire répondrait à Genèse, xux, 14, 15 et à la situation indiquée ci-dessus ; toutefois ce dernier passage pourrait s'entendre de la soumission à la corvée, mais comme les maîtres, des Cananéens, étaient surtout marchands, cette corvée impliquait une participation au commerce.

1. Hébron, encore possédée, à la période des Juges, par la tribu de Caleb, alliée et bientôt simple portion de Juda, était un lieu de pèlerinage important, car on y vénérait les tombeaux d'Abraham et de Sara, et un centre de ravitaillement fréquenté par les semi-nomades et les nomades des pays voisins. Il semble de même que, en ce qui concerne Zabulon et Issakhar, la participation de ces tribus aux richesses de la mer était dans quelque rapport avec des assemblées religieuses instituées par elles sur une montagne (Genèse, xxx, 18, 19) et où « les peuples » étaient convoqués : il s'agit là probablement d'un pèlerinage occasion de foire. Toutefois ce que nous savons par ailleurs de la situation de cette tribu à la période des Juges donne l'impression que ces fêtes religieuses et commerciales ne durent exister qu'assez longtemps peutêtre après cette époque.

2. Incidents énumérés également par le Livre de l'alliance, Exode, xxi, 28-xxn, 15. La période des Juges. 7

tombe dans une citerne que l'on a négligé de fermer ; un bœuf méchant blesse ou tue un voisin à coups de cornes ; un champ est gâté par vengeance ou brouté par un troupeau mal surveillé ; un incendie s'est communiqué des épines qu'on brûlait aux gerbes entassées pour le dépiquage ; un voleur a percé le mur ou forcé la porte d'une maison ; un dépôt de meubles, d'argent ou de bétail a disparu.

Alors les plaintes, les récriminations, les menaces éclatent parmi des paroles et des gestes de colère. Mais, dans le « Livre de l'Alliance », où l'on reconnaît la main de Moïse, il y a des taras ou décisions suffisamment précises pour trancher tous ces cas 1. Ce n'est pas la sentence qui est difficile à prononcer, c'est le délit qui reste malaisé à établir, tellement accusé et plaignant sont habiles à défendre chacun sa cause, tellement les juges, amis ou ennemis des parties, sont exposés à se laisser influencer et même corrompre ! Le tribunal se réunit à la porte de la ville où se groupent les citoyens; les cheikhs, qui siègent au premier rang, leur sceptre de bois à la main, se font sans doute assister de quelque homme encore plus versé qu'eux dans la connaissance du droit 2. Les citoyens servent de témoins, les cheikhs, de juges; ces derniers prononcent la sentence, ou plutôt elle s'impose d'elle-même car le délit est, pour ainsi dire, tarifé d'avance. La peine est généralement fixée par la loi du talion ; elle consiste en une amende pécuniaire lorsqu'il s'agit de blessure, en la libération s'il s'agit d'un esclave maltraité. C'est à la condition toutefois qu'il n'y ait eu qu'accident involontaire ; car si la préméditation ou une négligence grave est établie, la peine infligée est notablement plus élevée ; elle peut aller jusqu'à la

i. Les tords étaient les instructions ou directions divines communiquées par les Lévites.

2. Les bNlty* »JpT, ziqnê Yisrâêl, les « cheikhs » ou « anciens » d'Israël, étaient les chefs des familles anciennes; ils formaient la noblesse de la tribu, puis le corps des notables dans les cités après l'établissement en Canaan; voir, ci-dessous, chapitre xv. Il semble que Moïse songea à réduire quelque peu leur autorité quand il forma la nation hébraïque d'une réunion de tribus, car il organisa une sorte de magistrature qui n'était pas recrutée nécessairement parmi eux, mais parmi les hommes pieux, intègres, entendus, qui étaient préposés à mille, à cent, à cinquante, à dix hommes. Ces hommes de bien purent assister les cheikhs et partager ainsi en quelque mesure leur autorité ; cependant l'histoire des périodes qui suivirent montre à l'évidence que les cheikhs, ordinairement bien vus et respectés de leur clan, gardèient longtemps leur antique pouvoir judiciaire ; voir, par exemple, Ruth, iv, 2-12. Sur l'institution de Moïse signalée ici, cf. Exode, xvm, 13-23 et Deutéronome, 1, 9-18.

mort. On tue le coupable à coups de pierres ; c'est de même en le lapidant qu'on abat le bœuf qui a causé la mort d'un homme 1. Si malgré les efforts des parties, en raison de l'indécision des juges et des contradictions des témoins, le cas soumis au tribunal de la porte demeure obscur, on a recours aux prêtres du sanctuaire voisin. Ce sont des Lévites ; mieux que tout autre ils connaissent les tôrâs de Moïse, celles qui en sont dérivées par interprétation et celles que les sorts sacrés ont permis d'établir dans des cas que le législateur ancien n'avait pas prévus ; ces prêtres peuvent, pour l'ordinaire, trancher le litige en suspens. Mais s'ils se trouvent eux aussi dans l'embarras, ils défèrent accusé et plaignant au jugement de Dieu en leur imposant le serment imprécatoire ou en recourant à la décision des sorts sacrés 2.

La porte des villes n'était pas seulement le tribunal où l'agriculteur lésé venait se faire rendre justice. La place qui s'étendait entre et devant les saillants fortifiés de la porte était le vrai centre de la vie de la cité, l'équivalent du forum ou de l'agora. Une animation plus ou moins intense selon les jours et selon les heures y rassemblait incessamment du monde pour toutes sortes d'affaires. Les oisifs venaient s'y accroupir pour passer leur temps, sommeiller à l'ombre, retrouver les habitués, apprendre les nouvelles, questionner les passants 3. Des vendeurs y étalaient leurs marchandises 4. Le voyageur qui n'avait point d'hôte y arrêtait son âne et attendait qu'un habitant curieux mais charitable l'invitât à passer la nuit sous son toit 5. On y traitait les questions municipales 6. On y débattait un marché sur lequel les citoyens présents par hasard ou mandés tout exprès disaient leur mot en qualité de témoins et de répondants 7.

1. Sur le tarif des peines encourues, cf. le Livre de l'alliance, Exode, xxi, 12xxii, 16.

2. Sur le jugement de Dieu prescrit parle Livre de l'alliance, sans mention explicite du recours aux Lévites, voir Exode, xxn, 8, 9. Le rôle judiciaire des Lévites est expliqué dans Deutéronome, xvn, 8-12.

3. Genèse, xix, 1 ; Jérêmie, xvn, 19 ; Proverbes, 1, 21 ; vm, 3.

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