Jérémie, xiv
infidélités, n'avait guère de remède que le recours à Yahwè. Mais il lui semblait encore moins dur de tomber entre les mains de son Dieu qu'être livré entre les mains des hommes. Aussi, aurait-il mené, somme toute, une vie assez paisible et assez heureuse, si, pendant cette période des Juges, sa quiétude n'avait été souvent troublée par les razzias et par les guerres.
Un. jour, c'étaient les pillards nomades qui surgissaient à l'improviste sur l'horizon. Ils arrivaient comme un orage que l'on n'a pas prévu, tantôt par petits groupes qui disparaissaient en toute hâte une fois fait leur mauvais coup, tantôt en hordes nombreuses qui se répandaient sur tout un canton, installaient leurs tentes près des sources et faisaient paître leurs chameaux dans les champs. La panique éclatait alors parmi tous ces fellahs pacifiques qui avaient désappris le maniement du glaive à tenir la charrue. Ils s'enfuyaient sur les collines, s'enfonçaient dans les trous des rochers, se terraient dans leurs silos qu'ils ne rempliraient pas cette année-là, sortant à peine la tête pour regarder de loin le pillage tranquille de leurs maisons et de leurs récoltes. Quand la razzia était partie, ils rentraient chez eux, contents d'avoir échappé à un péril qu'ils grossissaient pour s'excuser d'avoir eu peur, navrés au spectacle des dégâts et du désordre, mais encore tout heureux de retrouver tant de choses échappées à la rapacité des pillards et à la voracité de leurs troupeaux.
D'autres fois cette calamité durait plus longtemps. Ici les Cananéens, là les Moabites, ailleurs les Benè-Ammôn ou les Philistins s'installaient à demeure sur les terres de l'Israélite, vivaient constamment à ses côtés avec des airs de conquérants, le molestaient de mille manières, lui extorquaient des présents, lui imposaient des redevances périodiques. Intimidé et n'osant pas se défendre de peur d'aggraver sa misère, il végétait dans la gêne et l'humiliation et attendait pendant de longues années un secours qui ne venait pas. Puis, un beau jour, quand il n'y croyait plus guère, il entendait soudain retentir la trompette et voyait passer le messager hors d'haleine qui allait de village en village crier l'appel à la guerre sainte. Peu après, il apercevait des bandes d'Hébreux, hier mornes et timides, aujourd'hui exaltés et braves, qui débouchaient de tous côtés ; un homme qu'il ne connaissait peut-être pas s'était levé au nom et avec la force de
Yahwè et avait fait ce miracle. Aussitôt, saisi à son tour par l'enthousiasme, il prenait pour arme ce qui lui tombait sous la main : un vieux glaive à demi rouillé, un aiguillon à bœufs, sa faucille, une fronde, un bâton, et, sans y plus réfléchir, il se jetait dans les rangs de ses frères enfin révoltés. A moins qu'un échec subi à la première rencontre ne l'eût fait courir chez lui plus effrayé que jamais, il se battait en héros avec rage et cruauté, et tuait de son mieux pour assouvir sa rancune recuite et se venger des vilenies sans nombre qu'il avait essuyées. Après la poursuite de l'ennemi en déroute, après le répit de détente à la suite du combat, après les discussions hargneuses du partage du butin, il rentrait à sa maison avec sa part de dépouilles qu'il montrait glorieusement : une bonne arme prise à un cadavre ennemi, des vêtements chamarrés et couverts de broderies, une esclave peut-être qui allégerait le travail des siens, et des bibelots de bronze, d'argent ou d'or dont il ne tirerait pas grand parti mais qui seraient un témoignage de sa bravoure inattendue. Il reprenait ensuite sa vie laborieuse, plus tranquille, plus confiant, plus étroitement attaché au Dieu d'Israël qu'il avait naguère un peu négligé, enfin très sûr de lui maintenant qu'il a fait ses preuves et voulant espérer qu'aucun ennemi n'oserait venir désormais troubler sa paix et l'empêcher d'être heureux. Après les grandes victoires, son espoir n'était pas vain ; le pays respirait peut-être l'espace de sa génération. Mais ses fils ne vivaient pas plus tranquilles que lui. Un ennemi écarté, un autre se dressait ; les avanies se renouvelaient, la guerre se déchaînait de nouveau, fléau terrible qui frappait tantôt à coups légers, tantôt à coups pesants, et qui, même s'il restait un instant levé, apparaissait toujours comme une menace obsédante que l'on ne saurait jamais parfaitement conjurer1.