‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 40 sur 168 · III. — LES IDÉES DE L'AGRICULTEUR · texte numérisé non relu

III. — LES IDÉES DE L'AGRICULTEUR

A l'angoisse à peu près habituelle que la menace et les dévastations de la guerre causaient à l'ancien Israël établi dans la Terre promise, devait s'ajouter, dans les commencements surtout,

x, C'est seulement une situation générale qui est décrite ici ; pour les [faits particuliers, voir Juges, ni, 17-xvi et leur exposé dans le présent volume.

un regret plus ou moins ressenti du passé disparu. Du fond des déserts arides et désolés de la presqu'île du Sinaï, avec ses yeux de nomade émerveillé par le mirage d'une terre lointaine couverte de verdure et parsemée de sources, Israël avait vu Canaan « ruisselant de lait et de miel ». Ce charme qui, pour sa part, l'avait fait sortir du désert, n'avait pas tardé à perdre quelque peu de sa force. Canaan était fertile, mais il ne lui donnait rien sans travail. Il lui avait fallu s'attacher à cette terre pour la remuer sans cesse et lui prendre, au moment voulu, les fruits qui sortaient de son sein. Il avait dit adieu à la vie errante, abandonné les rêveries paresseuses du pasteur ; il vivait ployé sur la glèbe comme ces Cananéens épais qu'il haïssait tant. Qui saura dire combien le déconcerta ce réveil du nomade qui, un beau jour, se sent devenu sédentaire ? Tant qu'il ne fut pas totalement gagné par cette terre généreuse il lui arriva sans doute de songer avec mélancolie à sa vie d'autrefois. Les privations dont il avait alors souffert lui paraissaient maintenant légères au prix de l'indépendance dont il avait joui ; son mépris de Bédouin pour la culture se réveillait en son âme et le travail incessant et rude qui l'accablait pesait sur lui comme une malédiction divine. Il évoquait la piété d'Abel, le premier pasteur ; il s'indignait de la jalousie fratricide de Caïn, le premier agriculteur, et attribuait à ce maudit la construction de la première ville de pierres * ; il plaignait le premier homme qui, en châtiment de sa convoitise et de sa faiblesse, s'était vu infliger un labeur ingrat semblable au sien. On dirait que jamais Israël n'a pu oublier les temps antiques où il menait la vie pastorale. Quelques clans du sud, les Rékhabites entre autres, s'obstinaient encore à en vivre au VIe siècle avant J.-C, six cents ans au moins après la conquête de Canaan 2. Plus d'un prophète, élevant la voix contre le désordre religieux et la décadence morale dus en grande partie au contact d'une civilisation agricole corruptrice, semblera prêcher un retour au désert 3. Et la masse du peuple qui l'avait quitté

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