I. — LE LÉVITE D'ÉPHRAIM ET L'ÉCRASEMENT DE BENJAMIN
Éphraïm se signalait entre toutes les tribus par quelque chose de désagréablement hautain à l'égard du reste des Israélites. A vrai dire, on serait presque tenté de l'excuser. Le premier à la bataille aux jours de la conquête, le premier établi en territoire ennemi, le premier à défendre l'esprit national contre la contagion païenne et les défaillances des Hébreux, il avait été d'abord reconnu le premier par tous les autres, qui avaient profité de ses succès et de son aide pour pénétrer en Canaan 1. Mais il devait voir pâlir peu à peu son prestige au fur et à mesure que certaines tribus secondaires se fortifiaient, s'isolaient, soignaient avec bonheur leurs propres intérêts, et sentaient monter en elles, en même temps que la conscience plus nette de leur personnalité, le goût
i. Éphraïm formait avec Manassé la « Maison de Joseph » dont la gloire est célébrée par la longue histoire de Joseph de Genèse, xxxvii-l, et spécialement par xlix, 22-27 (Bénédictions de Jacob) ; quant à Éphraïm en particulier, on se rappelle Jacob ie bénissant avant Manassé son frère en croisant ses bras pour mettre la main droite sur la tête d'Éphraïm qui devait être plus grand que son aîné : ibid., xlviii, 8-20.
de l'indépendance complète ou du moins l'horreur de toute hégémonie qui ne serait pas la leur. Aussi, quand un petit clan comme Abiézer de Manassé ou un groupe plus considérable comme les Galaadites réussiront à refouler d'eux-mêmes un envahisseur et se mettront à caresser l'idée de fonder un gouvernement local indépendant, Éphraïm interviendra aussitôt avec humeur et essaiera, au besoin par les armes, de maintenir intacte sa prééminence compromise 1. Ces dispositions peu conciliantes apparaissent déjà dans la tentative d'extermination de Benjamin, où Éphraïm pourrait bien avoir joué le premier rôle 2.
Un Lévite, établi comme gêr ou étranger domicilié dans la région nord de la Montagne d'Éphraïm, était allé chercher à Bethléem de Juda une de ses femmes qui, s'étant brouillée avec lui, avait regagné la maison paternelle3. Reçu à bras ouverts par son jovial beau-père, il se réconcilia. Après quatre journées perdues à manger, à boire et à causer, il se remit en route le cinquième jour avec sa femme et son serviteur, mais fort en retard et très pressé, car le soleil déclinait. Comme ils ne voulurent pas s'arrêter chez les étrangers de Jérusalem qui était toujours cananéenne, ils furent surpris par le soir avant d'avoir trouvé un gîte. Gabaa
i. Voir ci-dessous l'histoire de Gédéon au chapitre vu et celle dejephté au chapitre VIII.
2. Le lévite d'Éphraïm et l'écrasement de Benjamin. — Sources : Juges, Xix-xxi. Le livre des Juges se termine par deux appendices assez étendus. Le premier, chapitres xvn et xvm, raconte l'origine du sanctuaire de Dan qui eut pour occasion le déplacement d'une fraction de la tribu danite ; le second, xix-xxi, dans sa forme actuelle, raconte la guerre faite à Benjamin pour tirer vengeance du crime commis par les Benjaminites de Gabaa. Ce second récit, qui porte la trace de remaniements très importants, se divise de manière fort apparente en deux parties : la première xix et xxi, 15-23, présente à peu près sans retouches le récit ancien du voyage du Lévite, du crime des habitants de Gabaa, de l'appel à la vendetta et à la guerre sainte, puis, tout à la fin, de l'enlèvement des jeunes filles de Silo. Il semble être d'origine lévitique ; — la deuxième partie, xx-xxi, 14, est un remaniement sacerdotal peut-être assez récent du texte ancien à partir du moment où les Israélites se rassemblent pour écraser Benjamin ; elle renferme les diverses péripéties religieuses et guerrières des batailles livrées et la destruction de la ville de Yâbêsh dont les jeunes filles épargnées serviront d'épouses aux survivants de Benjamin. Le texte du récit ancien apparaît ici encore mais seulement par bribes ; la langue, les préoccupations religieuses, certaines expressions de l'ensemble sont celles qu'on retrouve dans les documents appartenant à l'école littéraire P.
3. La cause de la brouille est, dans l'hébreu, l'inconduite de la femme ; dans le grec A et L suivi par plusieurs versions, un mouvement de colère de sa part. Ceci serait peut-être à préférer, l'expression hébraïque étant incorrecte moins à cause de la forme non apocopée naTEfl, wattiznà, qui a plusieurs équivalents dans les récits relatifs à Élie et Elisée, qu'en raison de l'emploi de V au lieu de fû après n:T.
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de Benjamin apparaissait non loin du chemin ; ils y entrèrent pour y passer la nuit1. Arrêtés sur la place, ils attendaient qu'on leur offrît l'hospitalité ; mais personne ne les invita. Pourtant un vieil Éphraïmite domicilié en cette ville, qui rentrait des champs et qui s'inquiéta de les voir exposés à passer la nuit dehors, les recueillit sous son toit. L'obscurité était tombée et ils se réjouissaient ensemble lorsque les hommes de Gabaa vinrent assiéger la maison en réclamant que le Lévite leur fût livré. Le vieillard eut beau protester auprès d'eux au nom des droits sacrés de l'hospitalité ; il offrit même de leur abandonner sa fille encore vierge ; rien ne put apaiser leur insistance bestiale2. Pour y couper court, le Lévite livra sa femme. Toute la nuit, elle servit de jouet à ces brutes. Au petit jour, s'étant traînée jusque vers la maison, elle s'affaissa devant la porte. Peu après, le Lévite, qui sortait pour continuer sa route même sans elle, l'aperçut étendue à terre, les mains sur le seuil. « Lève-toi, lui dit-il, et allons-nous-en ». Point de réponse ; la femme était morte. Alors il la chargea sur son âne et s'en alla chez lui. A peine arrivé, il prit un couteau, et, dépeçant le cadavre, en fit douze morceaux qu'il envoya dans tout le territoire d'Israël pour réclamer vengeance3.
1. La Gabaa dont il est question ici n'est pas identifiée avec certitude en raison de l'emploi fréquent de son nom hébreu Gibh a qui, signifiant « colline isolée », a servi à désigner plusieurs localités. L'identification la plus courante de cette « Gabaa de Benjamin », la même sans doute qui fut appelée plus tard « Gabaa de Saiil », se réfère à la colline de forme conique nommée aujourd'hui Tell el-Foûl, à une heure au nord de Jérusalem, et dont la situation correspond à peu près à la distance « d'environ trente stades » de Jérusalem, indiquée par Josèphe, De bello judaico, v, 2, 1 ; (mais dans Antiquitales judaicae, v, 2, 8, il semble dire : « vingt stades »). Toutefois, bien que l'on y ait trouvé des débris de poterie hébraïque {Palestine Exploration Fund Quaterly Statement, 1913, pp. 132-137), on hésite à affirmer qu'il y eut là une ville très antique. Aussi d'autres localités ont-elles été proposées pour le site de cette Gabaa ; cf. L. Féderlin, Revue Biblique, 1906, pp. 266 et suiv. avec une bonne carte et des arguments heureux en faveur de Khirbet es-Sikké et Khirbet eç-Çom a, au sud de Tell el-Foûl ; Burney, loc. cit., pp. 464-466 ; Biblica, 1920, pp. 341 et suiv. ; 518 et suiv., où L. Heidet propose le site de Sha'fât au sud-est de Tell el-Foûl. Faute de données toponymiques et de fouilles, il n'est guère possible d'assurer son choix.
2. Le texte dit que le vieillard propose de livrer non seulement sa fille mais la concubine du Lévite ; il semble que ce détail doit être supprimé ; le texte paraît grammaticalement surchargé, et ce serait, de la part de l'hôte, violer l'hospitalité qu'il veut exercer malgré tout. Il est moins indiqué de transformer la finale de Juges, xix, 22, en faisant réclamer non pas le Lévite, mais sa femme, par les gens de Gabaa.
3. Saiil, voulant décider ses compatriotes à lui prêter main forte pour délivrer Yâbêsh du Galaad assiégée par les Benè-Ammôn, dépèce une paire de bœufs et en envoie partout les morceaux avec menace d'en faire autant au\ bœufs de ceux qui ne répondraient pas à son appel ; cf. I Samuel, xi, 7. Le Lévite n'agit pas avec la même
La période des Juçes. 8
Cet attentat révoltant aux mœurs et à l'hospitalité y apparut comme l'un de ces crimes inouïs que la conscience du peuple ne pouvait supporter, qui souillaient son renom d'une tare honteuse, qui outrageaient à la fois le souvenir des ancêtres et la religion de Yahwè : Israël tout entier fut soulevé de dégoût et de colère1. Éphraïm ne fut sans doute pas le dernier à crier sus à Benjamin dont le développement, secondé par une singulière entente des choses de la guerre, menaçait de très près son territoire et sa suprématie.
D'un peu partout des Hébreux s'assemblèrent en armes à Miçpâ2 pour tirer vengeance des Benjaminites qui, selon l'usage, avaient tous pris fait et cause pour leurs compatriotes de Gabaa. Bien que l'attaque n'eût été engagée qu'après les cérémonies religieuses 3, elle échoua plusieurs fois contre la vaillance et la fougue des adversaires. Mais, au bout de quelques jours, les assaillants réussirent à les attirer par une fuite simulée assez loin vers l'ouest de Gabaa, tandis qu'une embuscade postée au nord-est, du côté de Géba 4, s'élançait tout à coup, pénétrait dans la ville dégarnie de ses défenseurs, massacrait ce qu'il y restait d'habitants et y allumait l'incendie. La colonne de fumée
autorité que Saiil, mais lui aussi veut provoquer un soulèvement des tribus contre ceux qui l'ont si honteusement outragé. Il y réussit et cela prouve que les Israélites possédaient une idée très nette de l'honneur national.
i. Ce crime est qualifié de nbnJ, nebhâlâ ; sur le sens de cette dénomination, voir, ci-dessous, p. 2)7 et n. 3.
2. Miçpâ de Benjamin n'est pas identifiée avec certitude. A cause de la signification du mot : «B^llevua, lieu de guet», on le place à Nébi Samouîl, à deux heures et demie au nord-est de Jérusalem, sur une colline haute de près de 900 mètres d'où l'on peut apercevoir la Méditerranée et la Mer Morte. Mais il est plus probable que là se trouvait le grand haut lieu de Gabaon ; la sainteté de l'endroit s'est conservée dans le sanctuaire du tombeau prétendu de Samuel. Aussi, en raison de la similitude des noms, quelques exégètes placent-ils Miçpâ à Tell-Naçbé, à trois heures au nord de Jérusalem.
3. D'après le remaniement sacerdotal du récit ancien, c'est à Béthel que tout Israël vient consulter Yahwè ; l'arche s'y trouve, ce qui est bien possible, étant donné qu'Éphraïm pourrait avoir joué le premier rôle dans cette affaire et l'arche était aux mains d'Éphraïm ; mais on voit que le rédacteur sacerdotal ne pouvait négliger de mentionner la présence de l'arche pour exphquer la célébration des cérémonies religieuses dans un sanctuaire qui, plus tard, fut un sanctuaire maudit. On n'oubliera pas non plus de remarquer dans le récit remanié le nombre très élevé des combattants ; 400.000 pour les assaillants (Juges, xx, 17) et 26.000 pour les Benjaminites, sans compter les habitants de Gabaa Juges, xx, 15). De quelque manière qu'on veuille expliquer ces chiffres, addition de glossateur, erreur de scribe (erreur qui grossirait toujours et ne diminuerait jamais les nombres) ou enfin procédé littéraire, on ne fera aucune difficulté d'admettre qu'ils dépassent sûrement la réalité.