EPHRAIM ET L AUTEL DES BENE-RUBEN
Mais une fois établies et plus ou moins livrées à elles-mêmes, entraînées, du reste, par l'exemple de la multiplicité des autels cananéens, les tribus pouvaient bien être tentées de s'isoler dans leur culte comme elles s'isolaient sur leur territoire. Sans doute l'arche restait le véritable centre du culte national ; on lui avait construit un sanctuaire à Silo dans la Montagne d'Éphraïm ; elle était servie par un sacerdoce héréditaire qui rattachait ses origines aux tout premiers débuts du yahwéisme lévitique ; on venait chaque année en pèlerinage la vénérer par des sacrifices abondants et des fêtes joyeuses *. Mais chaque tribu avait aussi des autels particuliers ; les uns y étaient vénérés depuis l'époque patriarcale ; les autres, tout récents, gardaient le souvenir de quelque manifestation divine. Sans prétendre à supplanter le sanctuaire de l'arche, ils suffisaient aux villes et aux bourgades pour leur piété de tous les jours 2.
N'y avait-il pas à craindre toutefois que ces sanctuaires locaux n'en vinssent à dériver vers eux une bonne partie, la majeure partie peut-être, de la piété qui, avant l'établissement en Canaan, se concentrait tout entière sur l'arche ? On voit bien qu'Éphraïm qui possédait l'arche et son sanctuaire, qui en conservait les souvenirs glorieux, qui retirait quelque profit de leur présence dans son territoire, dut se poser plus d'une fois cette question et mettre en œuvre les derniers restes de son prestige déclinant pour arrêter cette multiplication des autels. Il intervint une fois au moins avec sa hauteur coutumière afin de faire avorter une tentative de ce genre.
Les tribus de l'Outre- Jourdain que leur situation au delà du fleuve amenait forcément à vivre plus ou moins à l'écart des tribus de l'ouest s'étaient décidées à ériger un grand autel 3. Comme il aurait pu passer pour le pendant de celai de Silo, les Éphraïmites indignés se préparèrent à défendre les armes à la main les prérogatives de leur sanctuaire et l'union religieuse d'Israël qu'il favorisait. Pourtant, avant d'en venir à cette extrémité, une
1. Juges, xxi, 21 ; I Samuel, i-iv ; voir, ci-dessous, l'histoire de Samuel, chapitre x.
2. Sur tous ces points relatifs à la religion, voir, ci-dessous, chapitres xn et xiv.
3. Sa situation devait être connue, mais les indications topographiques du texte actuel, Josuê, xxn, 11, sont fort embrouillées ; il se trouvait probablement sur la rive gauche du Jourdain, non loin du fleuve.
Il8 LUTTES INTESTINES ET DÉPLACEMENTS DE TRIBUS
députation qui avait à sa tête le prêtre de Silo s'en alla porter des représentations aux chefs de Ruben et de Gad. Intimidés ou sincères, ceux-ci déclarèrent que cet autel n'était pas ce que l'on pensait, que son nom de « Témoin » indiquait assez qu'il fallait n'y voir qu'un monument de leur fidélité à Yahwè, le Dieu de la nation, qu'il ne pouvait donc en aucune manière porter ombrage à l'autel national de l'arche l. Cette explication suffit aux messagers et calma les soupçons d'Éphraïm ; il remit au fourreau son glaive à demi-tiré et Silo resta le grand sanctuaire sans rival.