LE LEVITE DE MIKHA
rester, lui promit beaucoup de considération et, mieux encore, lui offrit pour salaire annuel dix pièces d'argent, le vêtement, le vivre et le couvert. C'était une aubaine que le Lévite accepta en attendant d'être repris par son humeur errante ou par l'espoir de trouver mieux ailleurs ; consacré prêtre par Mikhâ, il mit au service de son nouveau maître sa science des rites sacrés et principalement son expérience dans le fonctionnement et l'interprétation des sorts. Le sanctuaire y gagna en importance ; comme il était sans nul doute ouvert au public, son propriétaire en tira quelques bénéfices ; mais celui-ci était plus heureux encore de pouvoir se dire : « Maintenant je sais que Yahwè me fera du bien puisque le Lévite est devenu mon prêtre * ».
Les cinq espions danites, ayant passé la nuit chez Mikhâ, qui devait être le gros personnage de l'endroit à qui incombait la charge de donner l'hospitalité aux voyageurs, ne furent pas peu surpris, le lendemain avant leur départ, de reconnaître à la voix le Lévite qu'ils avaient vu passer dans leur pays à la recherche
léem de Juda, du clan de Juda ; c'était un Lévite, et il y était gêr ». Il y a dans ce verset un passage fort clair, c'est la finale : ce Lévite demeurait comme métèque à Bethléem, il n'y était qu'un hôte, le gêr hébreu, qui élisait domicile à certaines conditions et avec certains droits dans le territoire d'une tribu à laquelle il n'appartenait pas. Ce jeune Lévite n'était donc pas judéen de naissance. Il n'était qu'un étranger domicilié à Bethléem, comme il le devint ensuite en Éphraïm dans la maison de Mikhâ. Il n'y a aucune raison de sacrifier ce détail très clair en faveur de la première partie du verset qui l'est beaucoup moins, car elle est incontestablement surchargée ; en effet, les mots « du clan de Juda » ne sont pas des mieux attestés : ils manquent dans le texte syriaque hexaplaire et le grec Vaticanus les applique non pas au Lévite mais à Bethléem «du peuple (clan) de Juda» qu'il veut distinguer par là d'une autre Bethléem qui existait en Zabulon, non loin de Nazareth. De plus, dans Juges, xvin, 30, d'après une généalogie qui a été ajoutée comme complément au récit, ce Lévite, qui s'appelait Jonathas, est donné comme descendant de Moïse et n'appartenait donc pas à la tribu de Juda. Par suite, les premiers mots du verset : « Or, il y avait un jeune homme de Bethléem de Juda... » devront s'entendre comme indiquant qu'il demeurait dans cette ville et même, si l'on veut, qu'il faisait partie des habitants auxquels il était agrégé en qualité de gêr. Sur l'origine des Lévites, voir Burney, The Book of Judges, pp. 436-441.
On aura remarqué que le Lévite d'Ephraïm était, lui aussi, gêr dans cette tribu et que, comme le Lévite de Mikhâ, il était en relations avec Bethléem où il avait pris une de ses femmes. Ce détail relatif aux rapports des Lévites et de Juda est de la plus haute importance pour l'histoire du yahwéisme.
z. Le Lévite entre au service de Mikhâ surtout pour assurer l'heureux fonctionnement des sorts sacrés ; il est le ministre de l'éphod plutôt que celui de l'idole. Sans doute, en acceptant cette situation et ce contact, il n'apparaît pas comme un observateur fanatique des prescriptions yahwéistes sur l'absence de toute image ; mais, si l'on peut dire qu'il n'était pas des plus scrupuleux sur ce point (et l'on va voir qu'il n'était pas scrupuleux non plus sur le respect de la propriété d'autrui et des engagements pris), il ne faut pas lui imputer le crime de culte avec idole qui est le fait de Mikhâ et de sa mère.
d'un emploi 1. Ils renouent connaissance, apprennent de lui les détails de son engagement, le montant de son salaire ; ils obtiennent même de sa complaisance une consultation divine, et, comme il leur répond que leur voyage est sous l'œil de Yahwè, ils reprennent leur route d'un pas allègre et l'esprit plein d'espoir. De fait, ils découvrent bientôt dans la région septentrionale de la Galilée, près de l'une des sources du Jourdain, une ville appelée Laïsh, dont les habitants vivaient « comme des Sidoniens » au sein de l'abondance et dans une pleine sécurité. Ils jugèrent tout de suite qu'ils avaient trouvé leur affaire : Laïsh, située à l'écart des populations phéniciennes et syriennes qui les entouraient, serait une proie aussi facile qu'avantageuse à prendre 2.
De retour à Soreâ et à Eshtaol, ils racontèrent merveilles de cette découverte à leurs concitoyens et les encouragèrent à partir malgré l'éloignement de cette nouvelle patrie. Six cents Danites bien armés, emmenant femmes, enfants et bagages, se mirent en route sous la conduite des cinq espions 3. Ils s'arrêtèrent d'abord au Camp de Dan, à l'ouest de Qiryath-yearim 4, puis s'engagèrent dans la Montagne. Naturellement, leurs guides les rirent passer chez Mikhâ, de l'accueil duquel ils avaient gardé bon souvenir. Ce n'était pas la reconnaissance qui les y amenait, car pendant que le Lévite liait conversation avec les émigrants
i. C'est là l'interprétation naturelle du fait que les espions reconnaissent le Lévite rien qu'à l'entendre parler et sans le voir, Juges, xvm, 3. Peut-être pourraiton supposer que nous n'avons ici qu'un fragment d'un récit plus complet où il était parlé des premières relations du Lévite avec les Danites. De même dans l'histoire de Samson (Juges, xv, 9 et suiv. ), on voit que Dan et Juda avaient entre eux des rapports assez suivis.
2. Dans Juges, xvm, 7 et 28, lire qin, 'arâm, « Aramée, Syrie » au lieu de CTN, 'ddhânt, « homme » ; sur ce changement de lettre, voir, ci-dessous, p. 132, n. 2.
3. Il y a tout lieu de croire que ces 600 hommes ne représentaient qu'une partie des Danites, et non toute la tribu comme on le prétend quelquefois. En effet, le cantique de Débora (Juges, v, 17) signale des Danites employés comme mercenaires sur des bateaux, et cela suppose qu'ils sont encore au voisinage de la mer, et donc plutôt dans la région de Jaffa que vers les sources du Jourdain ; et comme l'épisode de Débora doit se placer très vraisemblablement assez longtemps après la migration de Dan, cette tribu devait avoir simplement essaimé vers le nord. De plus, Juges, xvm, n, parle simplement du départ « d'une partie du clan danite de Soreâ et d'Eshtaol » ; on peut bien penser que ces deux villes ne représentaient pas à elles seules les possessions de la tribu. Enfin la famille de Samson vivait dans cette région bien après la migration des 6oo hommes, et elle était d'origine danite.
4. Il existait un camp de Dan entre Soreâ et Eshtaol, Juges, xm, 25 ; celui-ci, s'il est différent, se trouvait plus à l'est, au couchant de Qiryath-yearim. Il pouvait exister plusieurs anciens établissements. On connaît nombre de camps de César en France.