‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 56 sur 168 · LES JUGES. OTHNIEL. ÉHOUDH. DÉBORA · texte numérisé non relu

LES JUGES. OTHNIEL. ÉHOUDH. DÉBORA

I. — Les Juges : — L'oppression ennemie châtiment de l'infidélité religieuse ; — des chefs inspirés raniment la foi et remportent la victoire ; — notion du « Juge » d'Israël ; — action locale et influence générale des Juges.

IL — Othniel.

III. — Ëhoudh : — La tribu de Benjamin et l'invasion moabite ; — meurtre du roi de Moab par Ëhoudh.

IV. — Débora : — La plaine de Yizreël envahie par les Hébreux et défendue par les Cananéens ; — Débora la prophétesse ; — le message divin à Baraq ; — les Hébreux confédérés ; — la bataille dans la plaine ; — le cantique de Débora ; — importance religieuse et politique de la victoire.

Le manque d'entente, que la jalousie et l'intérêt particulier entretenaient d'une manière trop habituelle entre les tribus, n'était pas seulement un obstacle à leur développement politique ; en confinant chacune d'elles dans la recherche égoïste de ses propres avantages, il dispersait aussi les forces de la nation et rendait celle-ci moins capable d'échapper aux dangers presque incessants que lui faisaient courir les étrangers qui l'entouraient et ceux qui vivaient au milieu d'elle. C'était cependant pour Israël une question de vie ou de mort que d'arriver à conquérir définitivement Canaan sur les indigènes nombreux et, en maints endroits, puissants qui s'y trouvaient encore, comme de défendre son territoire contre les tentatives de pillage ou de conquête venues du dehors. Cette double tâche était pressante. Dans un tableau synthétique qui résume sans doute des faits assez nombreux, la Bible nous montre ces ennemis se ruant tour à tour sur les tribus pour leur arracher une partie de leurs conquêtes ou

ravager la terre qu'elles exploitaient : Amorrhéens, Araméens, Moabites, Phéniciens, Cananéens, nomades d'alentour, Benè- Ammôn et enfin Philistins, se soulèvent ou accourent à la curée l. Les Israélites, après avoir d'abord plié sans courage, se défendent de leur mieux et souvent très bien ; ils s'imposent même d'oublier parfois leurs dissentiments pour s'unir par régions afin d'écraser les révoltés ou de repousser les envahisseurs. Mais si, dans l'ensemble, ils furent victorieux, ils ne remportèrent point, durant la période des Juges, une de ces victoires considérables qui mettent fin pour toujours à une situation incertaine. Au lendemain d'un succès obtenu grâce à l'aide de leur Dieu et à l'union de leurs forces, ils retournaient à leur isolement ombrageux avec l'espoir de jouir tranquillement de la sécurité reconquise ; puis un ennemi nouveau surgissait à un autre point et il leur fallait recommencer à souffrir et à se battre. Cette alternative incessante de paix éphémère et de luttes trop fréquentes jetait les esprits dans une inquiétude presque habituelle. On était las d'avoir si souvent à quitter la charrue pour empoigner le glaive ; on ne goûtait presque jamais la douceur si enviée de festoyer sans souci à l'ombre des arbres du verger 2 ; on ne savait pas d'avance quel malheur imprévu allait survenir, mais on éprouvait comme une certitude angoissante qu'il en viendrait sûrement un. Il y eut donc des heures très noires pour les Hébreux pendant ces deux ou trois longs siècles, où ils durent peiner et combattre encore pour s'assurer la possession définitive et la paisible jouissance de cette terre que leurs armes leur avaient ouverte. Que d'efforts, de souffrances et de misères, quand ils avaient cru qu'il leur suffirait de se présenter aux frontières pour que Yahvvè leur

1. Juges, x, 8-12 ; 1, 34, indiquent ces divers ennemis ; voir aussi les diverses attaques décrites en détail. Les Sidoniens ou Phéniciens du sud sont nommés parmi les ennemis et les oppresseurs d'Israël pour cette période dans Juges, x, 12 et peutêtre ni, 3 ; mais nous n'avons aucun renseignement sur leurs actes d'hostilité contre les Israélites. De même pour Mâôn, sans doute Ma'ân à l'est de Pétra ; mais au lieu de Mâôn, il s'agit peut-être de Madian, d'après la lecture de quelques versions dans Juges, x, 12.

Le fait que chacun des ennemis énumérés n'apparaît que dans un seul des événements racontés au Livre des Juges donne à croire que ie rédacteur de cet ouvrage n'a choisi dans les documents ou les traditions dont il disposait qu'un seul exemple des luttes engagées par Israël contre chacun de ces ennemis. C'est là un procédé synthétique d'exposition tout indiqué lorsqu'il s'agit d'établir une thèse.

2. C'était le comble de la félicité rêvée par un Israélite ; cf. I Rois, iv, 20, 25.

livrât Canaan soumis d'avance et pour jamais à ses maîtres prédestinés 1 ! La déception était parfois douloureuse, et la masse du peuple ne se l'expliquait pas. Mais les âmes pieuses, restées fidèles à la religion révélée par Yahwè à Moïse, en indiquaient la raison : Israël abandonnait son Dieu ou joignait à son culte, dans un rapprochement monstrueux, les cultes des Baals, d'Astarté et d'Ashêrâ 2. Tous les malheurs qui s'abattaient périodiquement sur les tribus découlaient de cette infidélité religieuse ; revenir à Yahwè sans partage était donc la condition unique mais la condition nécessaire de la paix et de la prospérité 3. Les Baals répandaient tant de largesses, Astarté et Ashêrâ attiraient par tant de charmes que, tout d'abord, on n'en croyait guère ces preneurs importuns. Mais, à la longue, la situation allant s'aggravant et les tentatives faites pour y remédier restant immanquablement stériles, on écoutait d'une oreille moins distraite les objurgations des yahwéistes et l'écho de plus en plus distinct qu'elles éveillaient dans les âmes. On se rappelait les délivrances passées, qui n'avaient été dues qu'à l'assistance d'en haut ; l'idée de l'antique alliance entre Yahwè et son peuple reprenait de sa force ; on réclamait du Dieu de la nation l'aide qu'il lui devait dans les dangers et, pour l'obtenir, on maudissait les faux

i. On peut retrouver une trace de ce désenchantement dans l'application des écrivains sacrés à en chercher et à en définir les raisons, comme dans Juges, n, 20-m, 2, où l'on trouve trois motifs destinés à expliquer la survivance des infidèles dans la Terre promise.

2. C'est là la thèse historico-reHgieuse des rédacteurs de notre Livre des Juges. Était-elle aussi celle des Hébreux de cette période ? Il faut avouer qu'elle ne tient pour bien dire aucune place dans les récits anciens utilisés par la rédaction ; ils se bornent plutôt à raconter les événements, naturellement avec des préoccupations religieuses, mais non avec l'intention de souligner le caractère de châtiment, que les rédacteurs attachent, dans leurs introductions, aux diverses oppressions. Il n'y a guère que Juges, v, 8 : « il (on ?) choisit d'autres dieux ; alors la guerre était aux portes », qui pourrait, dans un texte ancien, servir à appuyer la thèse générale du Livre des Juges. Mais ce sens que ne suivent ni la Vulgate ni le syriaque n'est pas établi d'une façon sûre, car le texte est clairement en mauvais état. Toutefois si cette thèse n'est pas présentée par les anciens récits, il n'y a pas lieu de douter qu'elle était à la portée des esprits religieux de ce temps ; elle domine toute l'histoire de l'antiquité pour qui un fléau, de quelque nature qu'il fût, était un châtiment de la Divinité et pour qui il n'y avait qu'un moyen d'apaiser le courroux de celle-ci, à savoir : la mieux servir. Du reste l'idée de la rétribution du mal est suffisamment mise en lumière par un texte ancien, Juges, îx, 16-20, 56,57, à propos d'Abimélék et des Sichémites et c'est là un point de vue moral et religieux à peine différent de la thèse des rédacteurs plus récents du Livre des Juges.

3. Cette considération est développée dans l'introduction morale au Livre des Juges, Juges, 11, 6-iti, 6 ; c'est elle qui a inspiré la composition de ce Livre, où les faits racontés servent à en établir la vérité.

dieux et l'on revenait à Yahwè comme au seul Dieu qui comptât. La victoire sur les ennemis suivait cette conversion dont elle était la récompense.

A la tête de ces soulèvements religieux et nationaux dont le souvenir nous est parvenu dans le Livre des Juges se trouvait toujours un inspiré, yahwéiste fidèle que révoltait l'égarement de ses frères et patriote exalté qui souffrait de l'abaissement de son pays. Homme ou femme, chef de clan obéi ou banni méprisé, particulier sans renom ou héros adoré du vulgaire, il était suscité par Yahwè d'une façon soudaine et donnait tout d'un coup comme un point d'appui matériel aux aspirations jusque là vagues et timides de la foule qui tardait à se décider1. Tantôt, il se révélait par une action d'éclat, tel le meurtre audacieux d'un ennemi ; tantôt, il s'imposait comme un chef qui redonnait du cœur aux plus lâches ; tantôt enfin, il relevait l'espoir languissant par on ne sait quel rayonnement du divin qui l'animait. Presque tous ressemblèrent à des chefs militaires qui entraînaient subitement à leur suite les combattants d'une ou de plusieurs tribus ; quelques-uns toutefois se bornèrent à des prouesses individuelles. Leur œuvre accomplie, ils quittaient, en général, cette sorte de didacture qu'ils avaient exercée par inspiration divine et du consentement de tous. Mais ils gardaient, par suite de leur mission et en raison de leur succès, un prestige considérable. A une époque sans doute avancée de cette période, plusieurs acquirent môme une autorité très voisine du pouvoir royal héréditaire 2.

Ceux d'entre eux dont les Livres saints nous ont gardé le souvenir nous sont connus d'une manière très inégale ; des uns nous savons les exploits ; des autres nous ne connaissons guère que le nom3. Tous portent dans l'histoire le nom de shôphét, qui rappelle celui des « suffètes » de Carthage et que l'on traduit par « Juge »4.

1. Cependant Jephté est choisi directement par les cheikhs du Galaad qui viennent lui demander de les sauver et Jephté n'accepte qu'après avoir posé des conditions, Juges, xi, 5-1 1. Naturellement cela n'exclut pas l'intervention providentielle ; mais ici elle apparaît enveloppée dans ses moyens humains.

. 2. Avec Gédéon et Jephté, comme on le verra ci-dessous. Samuel, le dernier Juge, avait aussi fait Juges ses deux fils : I Samuel, vin, 1, 2.

3. Ces derniers sont les « Petits Juges », ainsi appelés parce que nous ne savons à peu près rien de leurs hauts faits. Voir, ci-dessous, chapitre vin.

4. Le verbe losur. shâphat, dont TDSitf , shôphêt, est le participe actif qal, signifie « juger conformément au droit ; trancher un différent selon le droit ; protéger ou

La période des Juges. 9

Cette traduction usuelle pourrait, si Ton n'y prenait garde, donner une idée peu exacte de leur véritable caractère. Qu'ils aient pu rendre la justice, comme l'indique le sens que nous donnons à ce terme de « Juge », cela ne paraît pas douteux ; le rôle d'arbitre est souvent joué en Orient par celui que des qualités éminentes : sainteté, bravoure, finesse, connaissance des usages traditionnels, désignent au choix des plaideurs. Mais cette magistrature, quand les Juges l'exercèrent, n'était en réalité qu'une conséquence secondaire de leurs hauts faits x. Leur nom de shôphêt indique avant tout qu'ils furent de ces hommes qui prennent en main et qui font triompher la cause de la justice, et, dans leur cas, cette cause était d'assurer l'écrasement des oppresseurs d'Israël et la libération de ce peuple. L'idée essentielle du titre de «Juge», qui semble leur avoir été spécialement approprie par l'un des rédacteurs sacrés, apparaît avec plus de netteté pour nous dans l'appellation de « sauveur » qui se trouve dans les textes anciens2. Ainsi les « Juges » furent des « Libérateurs » ou, mieux encore peut-être, des « Dictateuis ».

Nous les verrons apparaître tantôt dans une tribu, tantôt dans une autre, un peu au gré des besoins. Si leur action pouvait intéresser par contre-coup l'ensemble du peuple, elle avait surtout pour résultat principal d'en tirer une portion plus ou moins nota-

condamner selon la justice ; régir, gouverner selon le droit » ; c'est avec le sens de « protéger selon la justice », que semble devoir être entendu ce terme appliqué aux Juges. Si je ne me trompe, cette appellation ne fut peut-être pas celle que les contemporains des Juges leur donnaient. Il est bien remarquable, en effet, qu'elle n'est employée ni pour Éhoudh, ni pour Débora avec ce sens (voir la note suivante), ni pour Gédéon, qui semblent avoir fourni la matière d'un premier Livre des Juges ; elle n'apparaît qu'avec la seconde partie du Livre des Juges qui commence à Thôla, x, i ; c'est probablement le rédacteur de cette seconde partie qui l'introduisit dans le préambule général, n, 16, 17, 18, 19. Dans sa pensée, le terme de shôphêt pourrait avoir voulu désigner le chef intermédiaire entre le cheikh de la tribu et le roi du peuple.

1. Il conviendrait de faire une exception en faveur de Débora. Dans Juges, iv, 4, il est dit de cette prophétcsse qu'elle « jugeait » Israël ; or cette sorte de magistrature judiciaire, elle l'exerçait avant d'avoir délivré les tribus du nord de l'oppression cananéenne, c'est-à-dire avant qu'elle fût « Juge » au sens de « Libératrice » ; il convient donc de laisser ici au terme « juger » son sens courant de « rendre la justice », et cela d'autant plus qu'il se trouve dans un texte ancien qui ignore encore le sens récent de « Juge-libérateur » attribué à shôphêt ; au v. 5, du reste, on a le terme iss^a, mishpât, qui ne peut s'entendre que de l'acte ou de la sentence judiciaires.

2. Par exemple Juges, vi, 14 (Gédéon) ; vin, 22 (Gédéon) ; xiit, 5 (Samson), où c'est du moins le verbe « sauver » qui désigne leur intervention libératrice en faveur du peuple.

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