Juges, v
4. Nous ne savons où se trouvait cette Mêrôz dont les habitants s'attirent des malédictions, Juges, v, 23. Elle était sans doute israélite puisqu'on lui reproche de n'être pas venue « a l'aide de Yahwè », et devait se trouver sur le passage de Sisara en fuite vers Harosheth puisque sa mention précède immédiatement le récit de l'accueil qui va être fait à ce général. Il est intéressant de noter que quelques fractions du peuple établies dans la plaine refusaient de faire cause commune avec la masse, soit par égoïsme, soit par crainte des Cananéens. Voir l'attitude semblable de Penouël et de Soukkôth dans l'histoire de Gédéon, ci-dessous, chapitre vu, p. 163.
144 DEBORA
était longue ; les Israélites battaient les chemins et les champs ; il était épuisé de fatigue et mourant de soif, lorsque, près de Cadès de la plaine, il rencontra un douar de nomades qênites que les Cananéens autorisaient à circuler et à camper sur leurs terres Ii De l'une des tentes une femme sortit — c'était Yaël, épouse de Héber le Qênite — et elle dit au prince fugitif :
— Viens donc, Seigneur, viens donc vers moi ; n'aie pas peur.
Il se détourna vers elle, sous la tente, et elle le couvrit du tapis. Puis il lui dit :
— Donne-moi donc à boire un peu d'eau, car j'ai soif.
Elle ouvrit l'outre de lait, lui donna à boire et le recouvrit. Mais il lui dit encore :
— Tiens-toi à 'ouverture de la tente, et si l'on vient te demander : a Y a-t-il un homme ici » ? tu diras : « Non ».
Et Yaël, femme de Héber, prit un piquet de tente, empoigna le maillet, et, s 'approchant doucement de lui, lui planta le piquet dans la tempe en se précipitant à terre 2, alors qu il dormait profondément de fatigue ; et il mourut.
Et voici que parut Baraq, toujours à la poursuite de Sisara. Yaël sortit à sa rencontre et lui dit :
— Viens que je te fasse voir l'homme que tu cherches.
Il entra vers elle et voici que Sisara était étendu, mort, avec le piquet dans la tempe 3.
Ainsi se réalisait la parole mystérieuse de la prophétesse
i. Les Qênites avaient leur principal habitat jusqu'au sud des territoires judéens; dans la plaine de Yizreël, ils sont fort loin des leurs et de leur pays et s'y mettent sous la protection des Cananéens qui y sont donc bien les maîtres.
La Cadès dont il s'agit ici doit s'identifier probablement, en raison de la situation dépeinte par le texte, avec Cadès d'Issahkar (I Chroniques, vi, 57) et se chercher à Tell Abou Qdeis, entre Megiddo et Taanakh. Ce dernier point n'est pas trop écarté du chemin d'un fuyard qui, du centre de la plaine, veut en gagner le débouché vers l'ouest en suivant les collines où il pourra aisément se cacher au besoin. Toutefois, dans le récit en prose qui seul mentionne le lieu où campaient les Qênites, il est précisé que Héber avait dressé sa tente « jusqu'auprès du chêne de Beça'anaïm, qui est près de Cadès ». Cet arbre, d'après Josué, xix, 33, se trouvait sur la frontière méridionale du territoire de Nephtali ; la Cadès dont il est question n'est donc pas la Cadès de la haute Galilée, mais doit plutôt se placer à Khirbet Qadish, non loin du rivage du lac de Génésareth, à six ou sept kilomètres au sud de Tibériade. Il y aurait donc lieu de la distinguer également de la Cadès représentée aujourd'hui par Tell Abou Qdeis, dont il a été question ci-dessus. On voit que cette dernière identification supposerait, si elle est exacte, quelque confusion dans notre texte actuel, à moins que Juges, iv, n, indique d'une façon générale le point extrême des déplacements des Qênites, sans relation avec l'épisode de l'hospitalité offerte à Sisara sous l'une de leurs tentes.
2. On pourrait rapporter à Yaël les mots y-|N3 rusm de Juges, iv, 21, au lieu de les entendre du piquet qui « aurait pénétré en terre ». Le verbe nJ2t, çânafy, n'est employé qu'une autre fois, dans Juges, 1, 14 et le passage parallèle Josue, xv, 18, avec le sens que nous proposons de lui maintenir ici.
3. Ce passage du récit en prose est traduit d'après Juges, iv, 18-22.
qui avait prédit que Sisara périrait non de la main de Baraq mais de la main d'une femme 1.
Ces faits héroïques et sanglants ont été chantés par un poète qui les avait vus, qui s'y était trouvé mêlé, sans doute par Débora elle-même 2. Le « cantique de Débora » compte à juste titre parmi les plus anciens et les plus parfaits monuments de la littérature hébraïque. Malheureusement les mutilations du texte, le désordre de quelques vers, l'obscurité de certains mots, en effacent pour nous plus d'un trait et voilent en partie sa beauté 3. Les restaurations que l'on en a tentées n'ont pas réussi à relever toutes ses ruines. Pourtant, même avec ses lacunes irrémédiables, cette ode triomphale laisse encore admirer l'ordre harmonieux de sa composition, sentir son inspiration toute débordante d'enthousiasme national et religieux, goûter son pittoresque d'un réalisme qui sait reproduire les gestes et rendre la vie, deviner enfin à deux ou trois traits d'une ironie indignée ou cruelle 4 le mépris du poète pour ceux qui n'ont pu se résoudre à prendre part au combat et sa joie à savourer la défaite, le meurtre et le désespoir qui viennent de désoler les ennemis d'Israël.