‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 63 sur 168 · CANTIQUE DE DÉBORA · texte numérisé non relu

CANTIQUE DE DÉBORA

(I. — ■ Avant la bataille)

Bénissez Yahwè !

Écoutez, ô rois ! prêtez l'oreille, ô maîtres !

1. On sait que les oracles ne se réalisent pas toujours selon le sens qui, à première vue, se dégage de leurs termes. Le lecteur entendait de Débora l'oracle de Juges, iv, 9, qui visait Yaël.

Il faut, comme pour Éhoudh, se placer au point de vue ancien pour juger, si l'on tient à juger, le meurtre d'un hôte qui était personne sacrée. On n'oubliera pas non plus d'observer que la bataille est à peine terminée, et que Sisara est un ennemi.

2. L'attribution du cantique à Débora ne peut évidemment pas se prouver ; mais elle paraît des plus probables et beaucoup de critiques la soutiennent. On sait, du reste, que la littérature arabe compte des femmes parmi ses meilleurs poètes, telles sont, par exemple, Oumm Amr et Khansa, des poésies desquelles on trouvera des extraits dans Machuel, Pages choisies des grands écrivains : Les auteurs arabes, pp. 126-128. Aujourd'hui encore, en pays arabe, des femmes composent des chants guerriers. Sur les arguments que d'autres font valoir contre cette attribution, voir, ci-dessous, p. 147, n. 7.

3. Le texte est particulièrement mauvais dans Juges, v, 7-11, 15, 21 et la dernière partie de 30 ; les deux dernières strophes qui sont si belles sont mieux conservées sauf à 30.

4. Voir Juges, v, 16, 19 b et toute la dernière strophe 28-30 où le poète imagine les propos, si peu en rapports avec la réalité, de la plus sensée des femmes ennemies.

5. Cette pièce poétique présente de grandes difficultés que chaque traducteur La période des Juges. 10

Moi, pour Yahwè, je veux dire un cantique ; Je chanterai pour Yahwè, le Dieu d'Israël !

Lorsqu'on garda sa chevelure longue, en Israël *

Qu'au combat se dévoua le peuple de Yahwè,

Lorsque tu sortis, Yahwè, de Seïr,

Que tu t'avanças des campagnes d'Édom 2,

La terre trembla, les cieux frémirent 3,

Les nuées laissèrent tomber leurs eaux,

Les montagnes ruisselèrent en face de Yahwè (..)>

En face de Yahwè, le Dieu d'Israël.

Aux jours de Shamgar, fils d'Anath 4, Aux jours de Yaël, plus de caravanes !

résout à sa manière. Le texte est désespéré en plus d'un endroit, ce qui a donné occasion à des retouches dont beaucoup sont simplement oiseuses. Pour ce qui concerne la distribution en strophes, le mieux paraît être de s'inspirer de la dernière partie du poème, v, 23-30, où il semble que l'on a une demi-strophe au vocatif suivie de deux strophes d'une dizaine de vers chacune et traitant chacune un sujet différent qui permet de les distinguer. La deuxième partie, 12-22, commencerait de même par une demi-strophe au vocatif suivie cette fois, de trois strophes de dix vers chacune. La première partie, 2- n, composée sans doute sur le même plan, comprendrait une demi-strophe au vocatif, 2b-3, suivie de trois strophes très mutilées dans notre texte. Sur cette distribution, voir Lagrange, loc. cit., pp. 107 et suiv. On trouvera également dans Burnev, loc. cit., pp. 94-175, une étude longue, minutieuse et parfois beaucoup trop ingénieuse de ce cantique.

Dans la traduction donnée ci-dessus, les mots omis sont indiqués par des points entre parenthèse ; les mots douteux de sens et de restauration, par des italiques ; les lacunes irrémédiables, par des points. On a déplacé les versets 2a reporté après 3, et 116 reporté après 12 ; on a omis 156 qui reproduit à peu près 166 par lequel on l'a remplacé et 276 qui, à un mot près, répète 27a. A part ces diverses corrections, on a suivi le texte actuel le plus près possible sans se dissimuler qu'il y aurait bien, ici ou là, quelques autres corrections à faire si l'on disposait de données pour les appuyer.

1. Le sens de ce verset n'est pas fixé d'une manière certaine en raison des significations diverses qui peuvent être données à l'expression m3H3 7133» La signification de « noble, chef » pour y~is, péra , n'est guère appu3^ée que sur l'arabe, mais elle a été choisie par un certain nombre de versions grecques, et elle marquerait bien la distinction des nobles et des hommes du commun que l'on retrouve aux versets 9 et 13. Mais 713 signifie habituellement « chevelure longue, boucles déliées », et l'on a pu voir dans ce vers la mention du vœu de la chevelure, c'est-à-dire du vœu que faisaient les guerriers, avant la bataille, de laisser pousser leurs cheveux jusqu'à la victoire. — Ce n'est pas sans hésitation que ces deux vers sont mis cidessus dans la même strophe que la théophanie de Yahwè.

2. Yahwè réside de préférence au Sinaï, le berceau de la révélation mosaïque ; pour venir en Canaan il est censé franchir les pays montagneux qui l'en séparent et notamment les régions voisines de l'Arâbâ. C'est là que s'étendait le pays d'Édom. Les monts de Seïr s'élevaient à l'est de l'Arâbâ ; mais « Seïr » désignait aussi quelques régions de l'ouest et servait même de synonyme à Édom.

3. Lire iviD2, «s'ébranlèrent », d'après le grec, plutôt que 13idj, « coulèrent, versèrent », qui se retrouve dans le vers suivant.

4. Sur Shamgar, fils d'Anath, signalé comme Juge dans Juges, 111, 31, voir cidessous, chapitre vin. La mention d'un Juge qui lutta contre les Philistins dans ce cantique où il n'est question que de Cananéens reste assez étrange. On a proposé de voir en Shamgar un oppresseur d'Israël ; mais il faudrait aussi dans ce cas modifier

DEBORA 147

Les passants des sentiers passaient par (.) des détours, Les villages étaient vides en Israël, bien vides 1, Jusqu'à ce que tu te sois levée, Débora ! Que tu te sois levée, mère en Israël.

pour cinq villes 2 ;

Aurait-on pu voir un bouclier, une lance Parmi les quarante milliers d'Israël ?

Je pense à ceux qui commandaient Israël,

A ceux qui se dévouaient, du peuple ( . ) de Yahwè 8.

Ils étaient montés sur des ânesses brunes,

Ils étaient assis sur des chariots couverts 4,

Ou s'en allaient à pied sur la route en songeant 5.,

Aux cris des rangs qui se formaient 6 entre les puits

Où l'on commémorait les bontés de Yahwè,

Les bontés pour ses villageois d'Israël.

(IL — Les combattants et la bataillé)

Éveille-toi, éveille-toi, Débora !

Éveille-toi, éveille-toi, dis un cantique 7 !

ou supprimer « Yaël » du vers suivant ; il n'y a aucune donnée précise pour appuyer ces deux conjectures.

1. Le terme pns n'est pas clair pour nous. Par comparaison avec des mots hébreux similaires, on lui donne le sens de « village, hameau, paysans », qui concorde assez bien avec le présent contexte où est décrite la désolation du pays ; il se retrouve au verset ir où ce sens ne paraît pas aussi heureux. D'autres préfèrent lui attribuer le sens de « chef, direction », qui lui est donné dans le grec Vaticanus.

2. Deux vers dont le mauvais état reste sans remède. « Pour cinq villes » avec un simple regroupement de lettres proposé par M. Lambert dans Revue dea Études juives, t. xxx, p. 115.

3. 1313, « bénissez », pourrait avoir été introduit ici par imitation du verset 2, car il allonge le vers.

4. Sens conjectural d'après le grec A, Xa|X7rr)vâ)V ; on traduit plus habituellement par « tapis » ; mais les chariots, non pas encore les chars, semblent bien avoir été employés à la guerre un peu plus tard, du temps de Saùl ; cf. I Samuel, xvu, 20 ; xxvi, 5.

5. Lire peut-être irp\m au lieu de vnty ; ce verbe signifie « songer à ; causer de ».

6. Pas de sens certain au mot D'SSîriD» Du reste, toute la deuxième partie de cette strophe est obscure. Si l'on considère la composition générale du cantique, cette strophe 9-1 1 semble décrire le soulèvement des chefs et des volontaires qui se rejoignent pour gagner le lieu de la bataille, plutôt que l'enthousiasme des combattants après la victoire.

7. Parce que Débora est interpellée dans ce verset comme elle l'avait déjà été au verset 7, on en conclut souvent qu'elle ne peut être l'auteur du cantique. C'est vouloir régenter l'inspiration poétique et c'est aussi méconnaître un procédé que l'on retrouve dans la poésie arabe ; sur ce dernier point voir, par exemple, Nôldeke, Deleclus carminum arabicorum, p. 5 et note sur le vers 4. Du reste, dans la poésie hébraïque on remarque fort souvent un passage brusque de la deuxième à la troisième personne ou inversement, et nombreux sont les cas de ce genre où l'on veut maladroitement rétablir par des corrections textuelles une uniformité plus conforme

Debout, Baraq, montre-toi fort l,

Et prends ceux qui t'ont pris, ô fils d'Abinoam

Alors descendit aux portes le peuple de Yahwè ;

Alors le réchappé descendit vers les nobles,

Le peuple de Yahwè descendit vers les preux.

D'Ëphraïm, il y eut des chefs dans la Vallée 2 ;

Ton frère Benjamin fut parmi tes gens ;

De Makhir descendirent des commandants.

De Zabulon, ceux qui tiennent le bâton d'enrôleur a 5

Et les princes d'Issakhar furent avec Débora,

Et Nephtali, fidèle à Baraq,

Dans la Vallée se lança sur ses pas.

Aux ruisseaux de Ruben, comme on se creuse l'esprit ! Pourquoi es-tu resté entre les deux clôtures 4

A écouter siffler les flûtes des troupeaux ? ( )

Galaad vit chez lui au delà du Jourdain ;

Et Dan ? Pourquoi vit-il au loin sur des navires ?

Aser s'est établi sur le bord de la mer

Et vit chez lui près de ses criques.

Zabulon ! c'est le peuple qui se rit de sa vie, prêt à mourir,

Ainsi que Nephtali, sur les monts de la plaine.

Ils sont venus les rois, ils ont posté leurs rangs 5.

Alors ont combattu les rois de Canaan

A Taanakh, auprès des eaux de Megiddo :

Ils n'ont pas reçu l'argent mal gagné !

Du haut du ciel, combattirent les étoiles ;

De leurs orbites, elles se battirent avec Sisara.

Le torrent du Kishon les a emportés, (.)

à notre goût. On trouvera précisément à la fin de ce cantique un exemple de cette anomalie à laquelle certains critiques se hâtent de porter remède.

1. « Montre- toi fort » ou une expression équivalente serait à restituer d'après le grec svta^uov de quelques versions ; celles-ci ont aussi en propre un vers appliqué à Débora : « fais lever des myriades dans le peuple », qui pourrait être original et serait à placer à nap ; mais l'hébreu actuel paraît en somme acceptable.

2. Si l'on peut se permettre de lire pays DHttf, au lieu de « leur racine en Amaleq ».

3. « Enrôleur » essaie de traduire l'hébreu isd, sf.phér, « écrivain, scribe » ; ce personnage porte, comme les surveillants égyptiens, un bâton ou sceptre qui est l'insigne de son autorité. Il semble, d'après son nom, avoir eu pour charge de tenir « les rôles » ou « contrôles » des combattants. La mention de cet usage de l'écriture dans une armée de volontaires que l'on s'imaginerait plutôt comme une troupe sans ordre, mérite d'être remarquée. Sur l'emploi de l'écriture à cette date, voir, ci-dessous, chapitre xvi.

4. La forme duel a>rewo rendrait aussi assez vraisemblablement le sens de « foyer à deux pierres pour supporter la marmite » qui a été proposé entre plusieurs autres.

5. « Ils ont posté leurs rangs » avec e grec irapExà^avxo, au lieu de « ils ont livré la bataille » qui se retrouve dans le vers suivant. Ce verset est ici placé dans cette strophe comme dixième élément ; il va bien, la correction proposée étant faite, dans la strophe qui décrit la formation des armées ; celle du combat commence ainsi par « alors » comme la première strophe de cette seconde partie.

DEBORA 149

Il les a balayés 1, le torrent du Kishon.

Tu foules aux pieds

Alors frappaient comme des marteaux les sabots du cheval Que, lancés au galop, au galop, poussaient les plus fougueux.

(III. — Après la victoire)

Maudissez Mêrôz, a dit (.) Yahwè ; Maudissez, maudissez ses habitants, Parce qu'ils ne vinrent pas à l'aide de Yahwè, A l'aide de Yahwè parmi les héros.

Bénie soit-elle entre les femmes, Yaël,

L'épouse de Héber le Qênite 2 !

Entre les femmes de la tente, qu'elle soit bénie !

Il a demandé de l'eau : elle a donné du lait ;

Dans la coupe des nobles, elle a offert du lait aigri.

Sa main (gauche), elle la jette sur le piquet,

Et sa droite, sur le marteau des ouvriers.

Elle a martelé Sisara, elle a écrasé sa tête,

Elle a fracassé, transpercé sa tempe ;

Entre ses pieds, il s'est affaissé, étendu, couché : ( )

Là où il s'est affaissé, là il s'est étendu, ravagé.

Par la fenêtre, elle s'est penchée pour mieux voir, La mère de Sisara, par le moucharabieh.

— « Pourquoi son char hésite-t-il à rentrer ?

« Pourquoi ses chariots tardent-ils dans leur marche » ? La plus sensée de ses princesses lui répond, Et elle aussi se répète ses paroles :

— « N'est-ce pas qu'on les trouverait au partage du butin ? « Une femme, deux femmes par tête d'homme !

« Une part de robes teintes à Sisara !

« Une part de robes teintes, une robe à couleurs !

« Une robe teinte, deux robes à couleurs pour son cou 3 » !

(Envoi)

Périssent ainsi tous ceux qui te haïssent, ô Yahwè ! Mais ceux qui l'aiment, qu'ils soient comme le lever du soleil puissant !

1. Dans la traduction, le 2e bna est supprimé et il en reste encore deux dans le même vers ; on suppose une forme D^rp qui signifierait « pousser devant soi ». Le P. Lagrange propose de lire « le torrent de Cadès » d'après une interprétation de la 'ecture de certains textes grecs qui supposent D'U^p, qedhôshîm, et non D»DTTp, qedhûmîm du texte hébreu actuel, et il supprime le 3e bna. Le reste du vers est inintelligible.

Page 1