‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 79 sur 168 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

I. — L'enfance et les débuts de Samuel : — La famille de Samuel ; — le vœu d'Anne et la présentation de Samuel enfant au sanctuaire de Silo ; — décadence des prêtres de Silo et vocation prophétique de Samuel.

II. — Le péril philistin : — Pénétration des Philistins dans les territoires de Benjamin et d'Éphraïm ; — les luttes pour les points stratégiques ; — double victoire des Philistins et capture de l'arche ; — la démoralisation d'Israël. — La vengeance de l'arche captive ; — son retour chez les Hébreux. — La judicature de Samuel ; — il remporte un succès qui assure quelques années d'obscur repos.

III. — Les conflits d'opinion au sujet de la royauté : — Samuel n'apparaît plus comme l'homme de la situation ; — le peuple lui réclame un roi pour être dans le progrès et pour avoir un chef militaire ; — protestations des adversaires de la royauté ; — victoire des progressistes ; — Samuel se rend à un ordre d'en-haut.

La période des Juges, malgré les luttes intestines, — les guerres avec l'étranger, — l'anarchie intérieure, — se clôt par un grand effort d'union en présence du péril philistin et par l'institution de la royauté qu'elle a laborieusement préparée.

Personne ne ressemble moins à Samson que Samuel. Autant il y a d'insouciance chez celui-là, autant y a-t-il de contention d'esprit chez celui-ci. L'un est gai et malmène les Philistins comme en se jouant ; l'autre est austère, presque sombre, et serait resté enchevêtré dans les difficultés de la situation si Yahwè ne l'avait obligé à en sortir. Samson frappe de grands coups qui n'ont à peu près aucun résultat ; Samuel, qui n'a pas l'allure d'un chef d'armée, instituera la royauté dont les brillantes victoires délivreront Israël du joug philistin. Enfin, si tous deux sont de fidèles serviteurs de Yahwè, le héros populaire ne l'est pas sans faiblesses, mais le saint de Râmâ le sera avec une rigueur inflexible. La Providence sait respecter et utiliser la variété de caractère et de ressources des hommes qu'elle emploie.

La période des Juges. 14

Comme Samson pourtant Samuel fut un enfant de la prière. Il sortait d'une famille dont la vie pieuse s'épanouit en lui comme en un splendide rejeton x. Elqânâ, son père, Ëphraïmite ou Lévite du pays de Çouph, demeurait à Râmâthairn2. C'était un homme

i. Samuel. — Sources: I Samuel, i-viii. Les textes relatifs à la judicature de Samuel se réduisent, à proprement parler, aux chapitres vu et vin, qui se rattachent sans doute à l'introduction de Jephté, Juges, x, 6-16 ; ils pourraient avoir formé primitivement la suite d'une histoire des Juges différente de celle qui nous est parvenue ; ils présentent beaucoup d'affinités avec les procédés de l'école littéraire E. Les chapitres iv, v et vi, consacrés à l'arche ignorent totalement Samuel; leur origine lévitique n'est guère douteuse. C'est, au contraire, à l'école prophétique qu'il conviendrait sans doute d'attribuer la majeure partie des chapitres 1, 11 et m ; probablement il faut en chercher la suite au chapitre ix.

2. La question des origines d'Elqânâ est embrouillée et obscure. D'après I Samuel, 1, 1, qui indique d'abord, sembie-t-il, le nom et la situation de la ville où demeurait Elqânâ puis la généalogie de ce dernier, il paraît avoir appartenu à la tribu d'Éphraïm. Mais dans I Chroniques, vi, il est rattaché par une double généalogie, dont la première partie paraît surchargée, à la famille de Lévi.La première donnée qui fait de lui un Çouphite a pour elle qu'il se trouvait effectivement un «pays de Çouph » dans la Montagne d'Ephraïm et que là était la ville où parfois demeurait Samuel (I Samuel, ix, 6 et suiv.) ; mais elle a contre elle que Çouph n'est pas nommé ailleurs dans la descendance d'Éphraïm et ne semble pas désigner un clan. La seconde donnée ne saurait être écartée que si l'on admet l'inauthenticité de ia généalogie lévitique de Samuei ; c'est là une extrémité que l'on ne justifie point par des raisons mais par une défiance générale pour toutes les généalogies du Livre des Chroniques ; il est vrai qu'elles furent rédigées sans doute assez tard, mais rien ne se conservait plus facilement et plus jalousement qu'une généalogie. L'explication la moins mauvaise que l'on puisse fournir de cette difficulté c'est, en somme, celle qui a été donnée plus haut à propos du Lévite de Mikhâ: Elqânâ aurait été réellement Lévite, mais il demeurait dans un pays de Çouph situé dans la Montagne d'Éphraïm et méritait ainsi le nom d'Éphraïmite. Cette explication, toutefois, n'est pas entièrement satisfaisante en raison de la précision qui s'attachait aux dénominations indiquant une tribu.

Le nom et la situation de la ville d'Elqânâ sont incertains. Le nom d>S1S D>nmn, hârâmâthaim-çôphîm, ou « les Deux hauteurs çouphites », est grammaticalement sujet à caution ; on reconnaîtra du moins dans Çophîm, que le texte grec Vaticanus met au singulier, une allusion au pays de Çouph et dans Râmâthairn le nom plus ou moins déformé de la localité. Si l'on garde la forme Râmâthairn ou une forme voisine, on identifiera cette ville avec Ramathem de I Macchabées, xi, 34, et l'Arimathie du Nouveau Testament, et on la retrouvera à Rentis, à vingt-cinq kilomètres à l'est de Jaffa. Si, au contraire, on la rapproche d'une forme Râmâ ou Râmath on la retrouverait soit à Beit Rima, à deux lieues à l'est de Rentis, soit à Er-Râm, à un peu moins de deux heures au nord de Jérusalem. Mais si Er-Râm semble mieux convenir pour théâtre de l'activité de Samuel au temps de Saiil, il semble qu'une des deux villes situées plus à l'ouest conviendrait mieux pour les faits relatés dans I Samuel, 1 et ix. En effet, I Samuel, 1, 3, dit qu'Elqânâ « montait » de sa ville pour se rendre à Silo, ce qui répond à la situation de Rentis ou de Beit Rima qui sont à une altitude bien inférieure et non à celle d'Er-Râm qui est à une altitude à peu près égale à celle de Silo; de plus, dans I Samuel, ix, 4, 5, 16, 21, le texte parle du pays de Çouph comme distinct de celui de Benjamin et laisse entendre que, pour les habitants de la ville non nommée où est Samuel, les Benjaminites sont des

religieux et doux. Il avait deux femmes : Anne et Peninâ. Celle-ci lui avait donné des fils et des filles ; mais Anne, qui était sa préférée, n'avait pas encore eu d'enfant et vivait triste et humiliée, souvent en butte aux railleries insultantes de sa rivale plus heureuse. A ce foyer régnait une piété profonde. Chaque année, Elqânâ montait avec sa famille au sanctuaire de Silo pour offrir, près de l'arche, à Yahwè des armées, le sacrifice traditionnel 1. Ce pèlerinage était une vraie joie pour ces cœurs simples ; de mois en mois ils l'attendaient comme l'événement brillant d'une vie obscure. Mais pour Anne, il ramenait aussi une souffrance plus aiguë ; sa stérilité lui semblait plus lourde encore à Silo qu'à Râmâthaim ; au festin sacré, sa tristesse redoublait à voir Peninâ honorée à cause de ses nombreux enfants ; elle pleurait et ne voulait pas manger.

Un jour de pèlerinage qu'ils étaient attablés et comme Elqânâ, distribuant les portions du sacrifice, en donnait plusieurs à Peninâ mais n'en tendait qu'une seule à Anne, celle-ci, trop cruellement mortifiée, se mit à verser des larmes. « Pourquoi pleures- tu et pourquoi ne manges-tu pas ? lui dit Elqânâ. Pourquoi ton cœur est-il triste ? Est-ce que je ne vaux pas mieux pour toi que dix fils » ? Mais cette tendresse ne la consola point,

étrangers. Ramallah, qui est proposée par certains comme identique à Râmâthaim, est sans doute plutôt la « Gabaa de Dieu » de I Samuel, x, 5.

1. C'était surtout sous le vocable de « Yahwè des armées » que l'on adorait Yahwè présent dans l'arche. Cette dénomination, qui se retrouve onze fois dans les Livres de Samuel, paraît fort ancienne dans le yahwéisme;elle se rattachée l'expression « Guerres de Yahwè » qui désignait les guerres entreprises par Israël et qui étaient naturellement toujours des guerres saintes. Le sens primitif de ce vocable est incertain pour nous, mais il désignait probablement les forces de la nature, les éléments déchaînés, les agents atmosphériques, dont Yahwè, maître de l'orage, se servait à son gré pour venir au secours des siens dans la bataille. A la période ancienne il n'est guère question des esprits célestes qui, un peu plus tard, formeront autour de Yahwè une armée et une cour. Il pourrait donc se faire que le sens d'« armées célestes » ou même d'« armées terrestres » ne se soit ajouté ou substitué que dans le cours des âges au sens primitif probable que nous venons d'indiquer.

La mention du sacrifice et du pèlerinage annuels montre qu'il existait, au moins dans la Montagne d'Éphraïm, un véritable attachement religieux à l'arche et aux rites que comportait son culte. Qu'Elqânâ fut éphraïmite ou lévite, sa fidélité s'explique, l'arche ayant toujours été en particulier honneur dans la Maison de Joseph et dans la caste lévitique. Mais les récits qui ouvrent le Ier Livre de Samuel donnent l'impression que les pèlerins venaient nombreux à Silo et appartenaient sans doute aussi bien aux autres tribus qu'à Éphraïm. Cette impression est d'ailleurs confirmée par le rôle que va jouer l'arche dans la lutte contre les Philistins : les Israélites recourent à elle, parce qu'ils la vénèrent encore avec foi et espèrent trouver en elle une puissance invincible.

et, n'y tenant plus, elle se glissa vers le sanctuaire. Un vieillard à demi aveugle, Héli, le prêtre de l'arche, était assis sur son siège adossé au montant de la porte du temple 1. Sans même l'avoir salué, Anne, le visage en pleurs et l'âme pleine d'amertume, lit à Yahwè le vœu de lui consacrer son fils s'il voulait lui en donner un. Longtemps elle pria en silence, remuant seulement les lèvres dans une supplication pressante et désolée. Cependant Héli l'observait, et, comme il lui arrivait de voir des pèlerins, surpris par l'abondance inaccoutumée du festin sacré, souiller d'une ivresse écœurante la dignité de la prière, il se méprit sur l'agitation d'Anne et interpella rudement la pauvre femme toute absorbée dans sa demande. Elle le détrompa par des paroles d'une modestie si pieuse que le vieillard ému la congédia avec douceur en lui souhaitant de voir exaucer son désir. Anne fut touchée de ces paroles comme elle eût pu l'être d'un oracle ; la figure rayonnante et l'âme remplie d'espoir, elle regagna la salle où mangeaient les pèlerins et, sûre que Yahwè la consolerait, se mit à manger aussi.

Yahwè entendit sa prière et exauça le souhait du prêtre. Anne mit au monde un fils et lui donna le nom de Samuel 2. Elle ne

i. Il y avait donc un véritable petit temple pour l'arche à Silo, c'est-à-dire un édifice sans doute construit en pierre, avec une porte que l'on fermait pour la nuit et une lampe que l'on allumait le jour par religion, I Samuel, ni, 15, 3. L'épisode qui nous montre le prêtre Héli dormant un peu à l'écart de l'arche semble indiquer que l'édifice comprenait plusieurs chambres, ibid., 2. Il est bien remarquable que David, après avoir amené l'arche à Jérusalem, la plaça sous une tente, comme pour restaurer plus complètement l'antique usage du désert, II Samuel, vi, 17 ; et cf. vu, 1-7. Dans le voisinage du temple de Silo se trouvaient un autel pour les sacrifices et une salle peut-être assez spacieuse où les pèlerins venaient manger le repas sacré, I Samuel, 1, 18, d'après le grec. La « tente de réunion où veillaient des femmes » (I Samuel, n, 22) est généralement supprimée comme appartenant à une glose inspirée d'Exode, xxxviii, 8 ; si l'on préférait la maintenir, on aurait là un détail bien curieux sur la part des femmes dans le culte officiel.

2. La signification de ce nom est obscure. L'étymologie qu'en donne Anne est des plus approximatives, et s'appliquerait bien mieux au mot blNtf, shâ'ûl, « le demandé », I Samuel, 1, 20, 28. Il est bien probable que le nom de Samuel existait déjà antérieurement au personnage qui nous occupe, tout comme le nom de Samson dont il a été parlé plus haut. On n'en a pas encore fourni d'explication grammaticale satisfaisante. Probablement, il faut y voir un nom antique Shemou-êl, composé comme Penou-êl le Visage de Dieu), Bethou-êl ?), et signifiant « Le Nom de Dieu » ; shemou serait alors un ancien nominatif état construit dont la voyelle aurait été maintenue par la présence du mot êl, deuxième élément du nom. Cette étymologie serait proprement hébraïque ou cananéenne. On trouve aussi des noms sabéens et des noms babyloniens où, par contre, l'élément soumou semble plutôt désigner une divinité : dans ce cas, le nom Shemou-êl aurait signifié à l'origine « Soumou (ou) Shoumou est dieu ».

voulut pas remonter à Silo avec son mari avant d'avoir sevré son enfant, afin do pouvoir ainsi le consacrer à Yahwè et le laisser au temple selon sa promesse. Elle n'y retourna qu'au bout de quelques années avec son jeune fils et ce qu'elle destinait au sacrifice de l'offrande : un taureau de trois ans, un épha de farine et une outre de vin. Le sacrifice achevé, elle se fit reconnaître d'Pïéli, lui annonça avec des paroles de joie que sa prière avait été exaucée et qu'elle voulait accomplir son vœu, puis elle lui remit l'enfant et rentra à Râmâthaim. Le pèlerinage annuel ne lui coûtait plus maintenant. Quand elle revenait chaque année à Silo, elle apportait à Samuel un petit manteau qu'elle avait tissé en pensant à lui pendant leur longue séparation *. Le vieil Héli les accueillait toujours avec amitié, elle et son mari, et demandait à Yahwè de remplacer par d'autres enfants celui qu'elle lui avait prêté. Elle eut en effet des fils et des filles, tout comme Peninâ.

Quand Samuel eut grandi, il fut employé au service du sanctuaire ; par le vœu de sa mère, il y vivait presque en esclave de Yahwè. Il ouvrait la porte du temple, faisait son emploi des divers travaux qu'en nécessitait l'entretien ; la nuit venue, il allait dormir non loin de l'arche. Aux cérémonies, selon l'usage, il se ceignait les reins d'un éphod, l'antique pagne rituel de lin2.

1. Aux fêtes qui clôturent le jeûne du ramadan, les musulmans revêtent de même un vêtement neuf ou une partie du vêtement neuve. — Sur le cantique d'Anne, voir P. Dhorme, Les Livres de Samuel, pp. 31 et suiv.

2. L'éphod-vêtement, qu'il ne faut pas confondre avec l'éphod-oracle, était un vêtement liturgique. Il devait avoir à peu près la forme d'un pagne, sans doute de lin d'après l'usage, comme le montrent l'expression de « ceindre » qui est employée à propos de Samuel (I Samuel, 11, 18) et de David (II, Samuel, vi, 14), dans l'incident qui surgit entre celui-ci et sa femme Mikhal, choquée de voir le roi se dénuder en dansant devant l'arche. Aujourd'hui encore, au pèlerinage de la Mecque, les musulmans accomplissent certaines cérémonies vêtus sommairement de deux pièces d'étoffe, coton, lin ou laine, sans couture ni ornement ; l'une s'enroule autour des reins, l'autre se jette sur les épaules. Il est vraisemblable qu'ici, ccmme dans le vœu de la chevelure, l'usage religieux du pagne rituel rappelle l'époque antique ou les hommes ne portaient encore que ce vêtement sommaire. De même, sur le sarcophage peint de Haghia Triada en Crète, des hommes qui participent à une cérémonie sainte portent un vêtement à longs poils, lié à la ceinture, le buste restant nu ; cf. Dussaud, Les civilisations préhelléniques dans le bassin de la Mer Egée, 2 e édition, pp. 400, 403, 405. Le même demi-costume, mais en tissus ornés et plissés, se retrouve sur d'autres menus objets, bagues ou gemmes, porté par des prêtresses. Un demivêtement de ce genre se trouve représenté sur quelques monuments chaldéens, par exemple sur une plaque du roi Our-Nina, au Musée du Louvre ; cf. Heuzey- Sarzec, Découvertes en Chaldée, pi. 2 bis, n° 1, p. 168.

Un charme d'idylle émane de ces scènes gracieuses qui, après les âpres récits de la période des Juges, reposent enfin l'esprit comme ferait une oasis pour le voyageur qui arrive d'un désert inhospitalier et morne. L'histoire des Juges n'évoque trop souvent que la sauvagerie des combats, l'inquiétude de la vie journalière, l'incertitude du lendemain, l'égoïsme de la lutte pour l'existence, la jalousie, la haine, la convoitise et comme un goût pour le sang. Elle avait été trop troublée pour avoir laissé dans les esprits un souvenir moins sombre. Mais quand la royauté va paraître, achever la conquête de Canaan et procurer enfin la paix, il se produit une détente et l'espérance point dans les cœurs. Tout un côté presque entièrement caché de la vie d'Israël nous apparaît alors et l'on s'étonne presque à découvrir ainsi la paisible simplicité des mœurs familiales, l'attachement tendre du mari et la fierté des mères. On entrevoit aussi cette forte piété des foyers les plus modestes, heureuse réserve de foi yahwéiste au milieu des misères de la situation politique et parmi les scandales des défaillances religieuses. L'homme reste fidèle aux dévotions nationales ; chaque année il accomplit avec sa famille le pèlerinage dont sa religion lui fait un devoir. Mais la femme a sa piété aussi, une piété personnelle toute pénétrée d'une affectueuse confiance et qui la pousse à venir exposer à Yahwè sa tristesse et ses misères, à l'implorer avec larmes, à lui parler comme si elle le voyait de ses yeux, à n'attendre que de lui seul la fin de son humiliation ; et sa foi est si parfaite que la certitude d'être exaucée dissipe pour jamais, en un instant, la désolation qui, depuis des années, lui rongeait le cœur. Ajoutons qu'en laissant à Silo son fils encore jeune, Anne pouvait bien souffrir dans sa tendresse de mère, mais elle devinait aussi qu'elle aidait à mieux servir son Dieu. Quand ils voyaient le petit Samuel à la longue chevelure de naziréen s'empresser auprès du vieux prêtre décrépit, les pèlerins, se répétant son histoire et sensibles à la grâce ingénue de sa jeunesse, ne devaient-ils pas sentir que leur dévotion se faisait à son tour plus confiante et plus douce ? Sans y songer encore, cet enfant travaillait déjà à mieux attacher à Yahwè l'âme souvent hésitante d'Israël.

Les prêtres, malheureusement, ne se conduisaient pas de manière à développer ces sentiments. Heli avait deux fils, Hophni et

Pinhas *, dont la cupidité et le sans-gêne étaient un scandale. Une coutume en vigueur au sanctuaire de Silo autorisait les prêtres à envoyer leur serviteur muni d'une longue fourchette piquer au hasard dans les marmites où cuisaient les viandes du sacrifice ; le morceau qu'il retirait était censé attribué par Yahwè à ses ministres 2. Mais les fils d'Héli préféraient choisir ; ils réclamaient même de la viande crue qui n'était pas encore vraiment offerte : c'était se servir sans Yahwè et, bien pis, réduire sa part. Les pèlerins avaient beau protester ; le serviteur n'entendait pas leurs récriminations ou menaçait de prendre par force ce qu'on lui refusait. On se plaignait à Héli 3, qui adressait des remontrances à ses fils, leur reprochant de détourner le peuple de Yahwè et de pécher contre Dieu. Mais il était vieux, pacifique et faible ; il était presque aveugle ; ses fils ne l'écoutaient pas.

Aussi l'affection des fidèles allait toute à Samuel. Ils le voyaient déjà prenant naturellement auprès de Yahwè et du peuple le rang et l'influence dont les prêtres se rendaient indignes, et se chargeant, au défaut de ces chefs discrédités, de conduire plus énergiquement Israël dans la voie de l'organisation politique et de la ferveur religieuse où il n'avançait plus qu'à pas défaillants. Yahwè voulut corroborer lui-même ces pronostics ; il élargit en faveur de Samuel le cours de ses révélations qui, en ce tempslà, étaient peu fréquentes 4. On connaît cette scène d'une piété

i. Ces deux noms sont d'origine égyptienne, comme le nom de Moïse ; Pinhas signifie « Le Noir » et la signification probable de Hophni est « le Têtard ». Comme Pinhas est le nom du petit-fils d'Aaron (cf., par exemple, Exode, vi, 25) et que la famille du prêtre Héli est attachée au service de l'arche qui était particulièrement chère aux Lévites, il est plus que probable que cette famille sacerdotale de Silo était d'origine lévitique. On la retrouvera encore au temps de David avec des attributions exclusivement sacerdotales.

2. C'est par des détails de ce genre que l'on juge bien à quel point notre esprit diffère de l'esprit de ces anciens. Là où, par habitude, nous voyons un pur hasard, l'ancien, surtout s'il est très religieux, — et il l'était pour l'ordinaire, — voyait une intention expresse de Dieu. C'est la doctrine de la Providence poussée à son extrême rigueur. On trouve une expression typique de cette disposition d'âme dans le Livre de l'alliance, Exode, xxi, 13, à propos de l'homicide involontaire ; dans cet accident, c'est Dieu qui a présenté la victime à la main du meurtrier malgré lui. — On remarquera que cette façon de procéder pour le prélèvement de la part du prêtre dans les offrandes n'a aucune attache avec les diverses prescriptions mosaïques où le casuel du prêtre est tarifé avec précision.

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