II. — LE PÉRIL PHILISTIN
On s'acheminait, en effet, vers de graves événements. Les Philistins dominaient toujours, en dépit des prouesses de Samson, la partie septentrionale de Juda ainsi que le territoire des Danites où, par la grande vallée qui le traversait, ils pénétraient jusqu'à Qiryath-yearim. Mais, de plus, ils commençaient maintenant à étendre leur pénétration du côté de Benjamin et de la Montagne d'Éphraïm. Ici, toutefois, l'envahissement pacifique ne leur réussissait pas aussi bien. Les Benjaminites et les Éphraïmites, qui avaient sans cesse vécu sur le qui- vive pendant ]a première portion de la période des Juges, étaient pour eux des adversaires aguerris et résolus. Cette fois, force fut aux Philistins de recourir aux armes. Des rixes, des escarmouches se produisaient à tout instant le long de la frontière commune, principalement aux points qui commandaient les chemins de Ja Plaine à la Montagne. Les Philistins, pour leurs coups de main de quelque importance, se massaient ordinairement à Aphek, près des dernières hauteurs occidentales de la Montagne d'Éphraïm x ; de là ils arrivaient parfois à entrer assez avant dans l'intérieur du territoire hébreu. Mais les Israélites, qui faisaient bonne garde, se jetaient sur eux et les pourchassaient.
A la longue les envahisseurs finirent par l'emporter. Dans une bataille rangée qu'ils livrèrent aux Israélites vers les têtes des vallées qui aboutissent au voisinage de Béthel, ils infligèrent une sérieuse défaite à leurs adversaires. Ce succès leur ouvrait le cœur du pays. Aussi les Israélites, comprenant trop bien le danger, se résolurent-ils à faire un nouvel effort pour reconquérir cette importante position. Comme ils redoutaient d'avoir à jouer leur
i. Aphek n'est pas identifiée, mais sa situation en bordure de la Montagne et de la Plaine se déduit naturellement des divers contextes où elle est mentionnée. En la plaçant à peu près à la hauteur de Jaffa, on ne s'écarterait sans doute pas beaucoup de la réalité. Cette localisation approximative concorde avec Josué, xn, 18, « Aphek du Saron », corrigé d'après les Septante, et avec les indications fournies par les listes de Touthmosis III et par Josèpfie, De bello judaico, il, 19, 1. Elle montre que les possessions des Philistins débordaient notablement le territoire de leur pentapole et que, en fait, ils occupaient ou dominaient, avec leurs congénères, les Zakkalas de Dôr, les deux plaines du littoral, la Shephêlâ et le Saron.
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dernière chance d'échapper à l'occupation étrangère, ils recoururent à une ressource suprême en laquelle ils avaient plein espoir : sur le conseil des cheikhs, ils firent apporter de Silo à leur camp l'arche de Yahwè des armées, dans l'assurance que ce palladium encore resplendissant de souvenirs merveilleux leur donnerait immanquablement la victoire. L'arche vint donc parmi eux, portée par les deux fils du vieux prêtre Héli. Ainsi appuyés sur leur Dieu, ils se croyaient déjà vainqueurs ; les Philistins, informés du fait par les cris de triomphe anticipés de leurs ennemis, se voyaient déjà battus. Mais après une résistance opiniâtre où les deux prêtres, jusque là peu exemplaires, moururent à leur poste, Israël vaincu fut mis en déroute, et l'arche capturée, emportée par les Philistins comme un trophée glorieux.
Ce désastre, cet échec inexplicable de Yahwè jetèrent Israël dans la consternation. Héli, assis près de la porte de Silo, cherchait à explorer la route de ses yeux éteints pour savoir si un coureur n'apporterait pas quelque nouvelle, « car son cœur était dans les transes à cause de l'arche de Dieu ». Un Benjaminite arriva en effet, hors d'haleine, les vêtements en lambeaux, la tête couverte de poussière. Il venait de la bataille et annonça la déroute. Aussitôt ce ne furent que cris et gémissements par toute la ville. Héli, torturé par l'angoisse de son incertitude, demanda anxieusement la cause de cette clameur soudaine ; le soldat lui apprit tout : la fuite d'Israël, le grand nombre des victimes, la mort de ses deux fils et la capture de l'arche. En entendant parler de l'arche, le vieux prêtre tomba de son siège à la renverse, se brisa la nuque et mourut. Sa belle-fille, la femme de Pinhas, saisie par la nouvelle subite de tous ces mameurs, mit au monde prématurément l'enfant qu'elle portait, et, comme elle allait mourir, oubliant sa propre infortune pour ne penser qu'à l'arche, elle rassembla ses forces expirantes pour prononcer le mot qui devint le nom de son fils : Ikâbôdt c'est-à-dire « Pas de Gloire» ! car la Gloire d'Israël s'en était allée en captivité.
La foi coûtait la vie à ces vrais croyants. La foi de ceux qui ne les valaient pas fut ébranlée. Déçus par la défaite présente qui jetait comme un voile sur le souvenir des triomphes du passé, plusieurs doutèrent de leur Dieu et sans doute songèrent déjà à se donner un roi qui saurait ressaisir la victoire infidèle. Pour-