LE PERIL PHILISTIN
tant l'heure n'était pas encore venue de recourir à ce moyen quasi désespéré. Yahwè, qui semblait avoir délaissé les siens en une heure décisive, allait relever les courages par d'opportuns prodiges, et Samuel, devenu un homme, allait faire fructifier pour le bien d'Israël ses dons d'enfant prédestiné.
Autant que nous puissions voir d'après des textes fragmentaires et enchevêtrés, les Philistins ne tirèrent pas de leur brillante victoire tout le parti que les Hébreux pouvaient craindre. Du temps de Samuel, ils ne paraissent pas avoir occupé encore très solidement la Montagne d'Éphraïm ; ils devaient en avoir gardé quelques villes, quelques bourgades et les points stratégiques qui leur eu facilitaient l'accès l. Mais comme ils étaient encore ou trop peu nombreux ou assez occupés à organiser la plaine, ils se bornaient à surveiller de loin les Israélites, à monter les razzier par représailles ou pour s'enrichir, et, s'il se formait ici et là un rassemblement insolite, à accourir en armes pour le disperser 2.
Du reste, bien qu'ils se fissent gloire de tenir en captivité le dieu d'Israël, ils n'eurent pas longtemps à se louer de la présence de leur trophée. L'arche prisonnière ne leur porta pas bonheur. Ils l'avaient d'abord placée, selon l'usage de ces temps-là, dans le temple de Dagon, à Asdod, comme un dieu vaincu aux pieds du dieu vainqueur. Mais on ne tarda point à chuchoter que Dagon avait eu fort à souffrir de ce voisinage : sa statue était tombée de son socle une première fois, puis, remise en place, était tombée de nouveau et s'était brisée. A ces mésaventures, dont les Hébreux se félicitaient et s'amusaient, vinrent bientôt s'ajouter une invasion de rats, qui ravageaient les cultures, et une épidémie éruptive, qui fit dans la population un grand nombre de victimes 3. Les gens d' Asdod virent bien vite que l'arche leur portait malheur et voulurent s'en défaire. Après délibération et comme il ne fallait
i. Cf. I Samuel, vu, 14, dans la conclusion du rédacteur relative à la judicature de Samuel.
2. I Samuel, vu, 7, 13, semble montrer que, à cette époque, les Philistins ne « montaient » qu'occasionnellement à la Montagne d'Éphraïm et, par suite, qu'ils n'y séjournaient pas comme ils le firent un peu plus tard.
3. Il est probable qu'il y eut un rapport entre l'invasion des rats et l'épidémie éruptive qui s'y joignit pour venger la captivité de l'arche. On sait, en effet, que les rats sont l'un des véhicules assez ordinaires de la peste.
pas se dessaisir d'un trophée aussi glorieux, ils l'envoyèrent aux gens de Gath, Mais le double fléau la suivit. On 1 expédia à Ëkron ; il en fut de même. S'en débarrasser et la retourner aux Hébreux semblait donc le meilleur parti ; les prêtres et les devins s'y rangèrent en l'appuvant de leurs raisonnements d'augures. On chargea l'arche sur un chariot avec des ex-voto d'or représentant des pustules et des rats, et, emmenée par deux vaches, sourdes aux appels de leurs veaux retenus à l'étable, elle reprit d'elle-même le chemin du territoire hébreu.
Sa première halte fut à Beth-shémésh, près d'une roche située dans le champ d'un certain Josué. Des sacrifices joyeux célébrèrent son arrivée ; la roche servit d'autel ; le chariot, de bois ; les vaches, de victimes. Mais, dans cet antique sanctuaire cananéen, tous ne se montrèrent pas très charmés de cette pieuse aubaine. Une famille, les Benè-Yekhonyâ, manifesta quelque humeur et perdit à son tour plusieurs de ses membres 1. L'arche dut reprendre sa pérégrination. Elle finit par être déposée à Qiryath-yearim. Cette ville, l'une des quatre de la confédération de Gabaon, se trouvait encore peuplée de Cananéens, peut-être en majeure partie, mais des Israélites y demeuraient aussi ; ils prirent l'arche et la déposèrent dans la maison de l'un d'eux, nommé Abinadab, sur la colline qui domine la ville vers l'ouest. Cet homme consacra son fils Éléazar pour la servir. Elle resta là jusqu'au moment où David, ayant enfin refoulé et vaincu les Philistins, put la reprendre et l'amener à Jérusalem. Cette coïncidence entre l'exaltation de l'arche et la défaite des Philistins donne à supposer que ceux-ci, tant qu'ils furent les maîtres d'Israël, eurent l'œil sur ce trophée sacré qu'ils ne renvoyaient qu'à regret et ne permirent pas aux Hébreux de lui redonner la place à laquelle il avait droit. Qiryath-yearim, avec ses Cananéens qui partageaient leur aversion pour Israël, leur paraissait comme un terrain neutre assez éloigné de chez eux pour éviter la colère de Yahwè, assez peuplé d'Hébreux pour que Yahwè y reçut le culte qu'il exigeait et ne déchaînât pas ses fléaux, mais aussi assez soumis à leur contrôle pour que l'arche ne fournît pas à ses fidèles un point de ralliement politique ou un foyer
i. D'après le texte grec ; les victimes furent 70 d'après l'hébreu primitif, mais un glossateur en a ajouté, assez incorrectement d'ailleurs, 50.000.