IV. — LES DIVINITÉS
Cette religion s'était notablement simplifiée par rapport à ce qu'elle était aux XVe et xive siècles avant J.-C. Pendant cette période, que les tablettes d'El-Amarna permettent de reconstituer d'une manière si vivante, l'étroit pays de Canaan apparaissait comme un carrefour populeux où se coudoyaient et se heurtaient les représentants des nations les plus diverses. Égyptiens et Babyloniens, Phéniciens et Hittites, Arabes et Syriens, Amorrhéens et Habirou, s'y disputaient le sol, les routes et les villes, aux dépens des indigènes cananéens. Dans cette confuse mêlée de peuples, à peu près toutes les religions de l'Asie Antérieure et de iÉgypte, depuis les montagnes qui ferment à l'est les bassins du Tigre et de l'Euphrate jusqu'aux sables du désert lybien qui bordent à l'ouest la vallée du Nil, se trouvaient représentées et pratiquées, et il serait facile de dresser un long catalogue des dieux et des déesses qui recevaient alors les adorations et les sacrifices des habitants.
Mais pendant la période des Juges, à en juger du moins d'après les documents actuellement à notre disposition, il semble qu'une certaine unité s'était substituée à cette confusion et que les Hébreux, établis à demeure en Canaan, ne le trouvaient plus partagé entre des peuples aux différences de race aussi nettement accusées, ni couvert d'autels élevés à des divinités aussi diverses. Les descendants des étrangers qui s'étaient fixés dans ce pays, portaient alors dans leurs veines un sang mêlé de sang indigène ; les occupations que les ressources du sol comportaient et imposaient, les conditions climatériques de la contrée, l'emploi d'une langue unique, plusieurs siècles d'histoire ou mieux peut-être
d'obscurité commune, le flot des immigrations qui s'était ralenti et ne troublait plus le mélange tranquille des éléments qu'il y avait autrefois jetés, tout avait contribué à favoriser la formation d'une nationalité nouvelle dont les origines enchevêtrées ne laissaient plus guère d'autres traces que des noms propres d'hommes et de localités à sonorités étrangères, quelques termes dans le parler usuel, quelques pratiques dans les mœurs, quelques aspirations divergentes dans les esprits et certaines antipathies instinctives par où s'exprimaient encore faiblement les âmes des morts qui s'étaient combattus.
Dans le domaine religieux, semblable nivellement paraît s'être opéré. A voir les choses en gros, comme durent les voir les Hébreux sortis depuis peu du désert et arrivés dans un pays si nouveau pour eux, on pourrait dire que les divinités étrangères s'étaient rapprochées, à la suite de leurs adoiateurs, des conceptions et des manières d'être cananéennes ; presque tous les dieux du passé semblaient être devenus des Baals ; presque toutes les déesses, des Ashêrâs ou des Astartés 1. Assurément, chacune de ces divinités ou, à tout le moins, les plus illustres et les plus puissantes de la période antique, conservaient encore, sous leur nouveau vocable, leurs particularités et leurs prérogatives premières ; l'une n'exauçait pas les mêmes prières que l'autre, elle n'agréait pas les mêmes sacrifices, elle ne formulait pas les mêmes exigences. Mais l'Hébreu, plutôt familier avec l'idée de l'unicité divine, demeurait ébloui devant une telle multiplicité ; il ne percevait
i. En tout cas la Bible ne désigne les divinités cananéennes que par ces noms ; les autres divinités qu'elle signale à partir du vme et surtout du VIIe siècle durent leur vogue à l'influence des Araméens et plus encore des Assyriens. Il semble que, pour elle, Ashêrâ était proprement cananéenne, car elle spécifie qu'Astarté était une déesse des Sidoniens ou Phéniciens (I Rois, xi, 5, 33 ; II Rois, xxiii, 13) et celle des Philistins (I Samuel, xxxi, 10) ; mais il y avait également des Astartés cananéennes, mentionnées d'ordinaire avec « les Baals » ou « le Baal » (Juges, 11, 13 ; x, 6 ; I Samuel, vu, 4 ; xn, 10) ; toutefois il convient d'observer que, dans ces derniers passages qui sont de rédaction relativement tardive, l'expression «les Baals et les Astartés » ressemble beaucoup à l'équivalent « les (faux) dieux et les déesses », ce qui confirmerait ce qui est dit ci-dessus du « nivellement » des antiques divinités ; il en était de même en Assyrien où ishtarâli, proprement «les Ishtars», signifie en réalité « les déesses » ; au singulier et mis en parallèle avec ilu, « dieu », ishlar désigne « la déesse » que sert tel individu. — Qu'Ashérâ fût une déesse syrienne, cela est attesté par sa mention dans une inscription d'Hammourabi « roi d'.Arrourrou » ou de l'ouest syrien ; par le nom d'un roi d'Amourrou à l'époque d'El-/nama : Abd-Ashirti, « serviteur d'Ashêrâ » ; par la mention d'Ashirat dans l'une des tablettes cunéiformes de Taanakh, (cf. Plessis, loc. cit., p. 196) et, on peut ajouter, par le grand nombre des pieux sacrés cananéens qui portent son nom.
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pas des différences qui, par l'effet du temps et du milieu, n'étaient plus, à vrai dire, que des nuances ; il ne voyait partout que Baals, Astartés et Ashêrâs et ne mettait un peu d'ordre dans ce panthéon encombré qu'en ajoutant au nom générique de ces divinités le nom de la localité où chacune d'elles était spécialement adorée 1. Le « Baal », c'est, dans l'acception très simple du terme, le « possesseur » ou mieux le « propriétaire », et, si l'on peut dire, le propriétaire foncier. Il doit se distinguer des êtres divins doués d'une personnalité moins imposante, des esprits bienfaisants qui hantent l'arbre verdoyant, la source limpide et intarrissable, les sites riants et fertiles, comme des esprits malfaisants qui rôdent dans les endroits sauvages et dans les recoins sombres et se plaisent à jeter l'épouvante dans l'esprit du voyageur 2. Le Baal ne leur ressemble pas. Il n'est point un dieu frivole qui s'arrête à jouir de la poésie de la nature ou qui s'amuse méchamment à taquiner les humains. Il a de plus hauts et plus pratiques soucis. Sans doute il n'affiche guère qu'une majesté un peu vaine
1. Cela pourrait être le cas pour Ashtarôth-qarnaïm de Genèse, xiv, 5, déjà mentionnée, dont le nom «Astartés aux deux cornes » est communément compris de déesses aux cornes de bélier ou de vache, mais a pu être aussi entendu de déesses d'une localité « Qarnaïm » ainsi dénommée, par exemple, de deux sommets montagneux en forme de cornes ; cf. Encyclopaedia Biblica, col. 335, n.3 et col. 336, n. 3. Mais ces appellations sont surtout fréquentes avec le nom de Baal ; ou en citerait facilement une vingtaine : telles sont celles de « Baal de l'Hermon », « Baal de Peor », « Baal du Palmier » ; on en trouvera la liste dans les dictionnaires ; voir aussi Lagrange, loc. cit., à la table, p. 516, col. 2. Il n'en existe qu'une avec le nom féminin : « Baalath (maîtresse) du Puits », et deux où l'on a simplement soit « Baalâ », soit « Baalath », ce qui, pour les localités ainsi désignées, équivalait à un superlatif : « La Maîtresse » par excellence.
2. Il n'est pas vraisemblable que ces esprits inférieurs aient reçu le nom de « Baal ». Les noms comme Baal-Thamar ou « Baal du Palmier », Baalath-Beër ou 3 Maîtresse du Puits » ne visaient pas seulement un palmier et un puits mais s'appliquaient à des villes ou villages qui tiraient leur dénomination d'un palmier ou d'un puits, comme nos noms « Fontaine», « Fontainebleau », « la Chênaie », « If », etc. Les esprits ou génies inférieurs portaient en hébreu des noms divers et étaient considérés, soit comme des faux dieux ou démons (le dieu païen devient souvent pour l'orthodoxe un démon), soit comme des animaux plus ou moins fantastiques : voir les mots: h*hn, 'élîl, qui n'est peut-être pas sans rapport avec la racine Sn, *êl, et dé' signe des idoles ; — "Wfcr, se~îr, « velu », qui semble désigner des satyres aux pieds de chèvre, ou des démons au corps couvert de poils ; il s'applique aussi aux idoles ;
— *ntf, shêdh, qui désigne un démon, un génie malfaisant. A ces noms communs s'aioutent quelques noms propres comme rvb>b, Lîlîlh, un démon femelle qui rôde la nuit, — Asmodée, du Livre de Tobie, démon amoureux qui tue ses rivaux humains,
— et peut-être bTNT7, Azâzêl, à qui on envoyait dans le désert un des deux boucs choisis pour la fête de l'expiation {Lévitique, xvi), ainsi que nplby, *alouqâ, « sangsue » ou « vampire » de Proverbes, xxx, 15. Il est probable que ces divers démons et peut-être d'autres encore existaient ou avaient leurs pendants dans les croyances cananéennes.
quand il est le maître d'un sommet abrupt ou d'une montagne désolée qui domine au loin. Mais, propriétaire d'un canton assez bien délimité, d'une ville aux origines très lointaines et à l'histoire chargée de souvenirs, d'un petit État composé d'une place fortifiée et des bourgades qui en dépendent, il s'occupe principalement à faire valoir son bien 1. Les habitants de son domaine ne sont que ses tenanciers. Il se réserve la possession de ses terres et n'en transmet que l'usufruit. Encore le cultivateur, le maraîcher, le possesseur d'un verger et l'éleveur de bestiaux sont-ils tenus de marquer par l'offrande périodique de prémices et de redevances qu'ils tiennent tout de leur Baal, et le sol qu'ils cultivent, et leurs arbres, et leurs bêtes, et l'eau fertilisante de la source, des nuages ou des nuits, et la chaleur fécondante du soleil 2. S'ils l'oubliaient, si leurs offrandes devenaient plus rares ou moins bien choisies, le Baal les rappellerait à leur devoir en retirant ses biens, en envoyant la sécheresse, l'épizootie, la razzia, la guerre. Par contre, si l'on est fidèle à lui offrir sur son autel ce qu'il réclame et ce qu'il désire, il répond à cette générosité par une libéralité toute divine : il n'est que de lui donner beaucoup pour en recevoir beaucoup. « Maître » du sol, « Seigneur » du canton, dieu qui donne le branle aux forces célestes et terrestres propres à assurer la fertilité des terres et la fécondité des troupeaux, tel apparaît le Baal à ses fidèles cananéens 3.
Les dieux qui recevaient ce nom générique de «Baal)), parce que leur nom propre restait sans doute secret, étaient fort nombreux ; peut-être en existait-il autant que de sanctuaires ; en tout cas, d'une région à l'autre, malgré l'identité de leur nom,
i. Pour les domaines de diverse nature, villes, montagnes, pays, que revendiquent les Baals, voir les noms composés en Baal auxquels il a été fait allusion plus haut.
2. En dehors des noms de lieux mentionnés, des noms comme Baal Shamin ou « Baal du ciel », Baal Khamnon ou « Baal brûlant », c'est-à-dire le Baal-Soleil, montrent que certains Baals étaient considérés comme possédant un pouvoir sur l'atmosphère et sur le ciel dont la pluie et le soleil assuraient la prospérité de l'agriculture. De même le Baal des prêtres tyriens devait pouvoir, selon ceux-ci, faire tomber la foudre ; cf. I Rois, xvm, 24 et suiv.
3. Le Baal n'est point méchant par nature comme le sont certains démons ; bien qu'il puisse passer pour capricieux, on considère en général que sa colère a été provoquée par une offense ; seulement, ses exigences sont si étendues, les rites de sa religion si nombreux et si impératifs que le fidèle s'accuse toujours de les avoir inconsciemment perdus de vue quand il ne s'explique point la colère de son dieu par une offense dont il ait conscience.
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ils devaient représenter des divinités distinctes, puisqu'ils étaient les dieux de groupes ethniques primitivement étrangers l'un à l'autre et fort souvent engagés dans des rivalités séculaires qui ne leur permettaient pas de s'associer dans une même religion 1.
Il en faudrait dire autant d'un autre dieu, dont probablement, toutefois, la vogue odieuse ne se développa que dans les siècles suivants 2 : le dieu Mélékh, ou plutôt Milk, que l'on connaît plus couramment sous le nom de Moloch. Cette appellation, comme celle du Baal, en cache peut-être le nom personnel, car elle signifie simplement « roi ». C'est à lui que l'on offrait pour victimes des enfants brûlés vifs. Cette particularité de son culte a donné à penser qu'il devait être une divinité chtonienne, c'està-dire de la Terre, ou mieux du monde souterrain ; mais ce caractère n'explique point l'atroce pratique de lui brûler des enfants, car il était possible de lui envoyer des sujets de choix sans recourir à ce raffinement de torture ; peut-être aurait-il été plutôt, du moins aux temps reculés, une sorte de dieu du Feu.
Nous ne sommes pas beaucoup mieux renseignés sur le caractère des deux déesses cananéennes, Astarté et Ashêrâ. Le nom d'Astarté, qui rappelle l'Ishtar assyro-babylonienne, l'Ashtar Camosh des Moabites, l'Atargatis des Araméens, le dieu Athtar des Arabes du sud, demeure incertain de sens ; du reste, son origine sémitique n'est pas absolument certaine 3. Le nom d'Ashê-
i. Aussi, pour la période qui nous occupe, la question de savoir si les nombreux Baals locaux n'étaient, en définitive, que des aspects d'un Baal unique n'a sans doute pas à se poser. Du reste, en pareille matière, il faut ne pas oublier que le nom générique « Baal » ne devait guère avoir d'autre force que notre nom « dieu » ; de ce que nous l'appliquons indifféremment à tous les dieux, au vrai et aux faux, on en concluera tout au plus qu'il exprime une idée unique, l'idée d'être divin supérieur aux hommes ; on n'en concluera point qu'il vise le même Être divin dans tous les cas où il est employé. Cette remarque aurait une grande importance si, comme on l'a suggéré plus haut, les Cananéens avaient substitué ce terme vague de « Baal » aux noms propres de dieux tout à fait différents les uns des autres.
2. A partir du vine siècle et notamment au vne chez les Hébreux ; la date tardive de cette vogue du culte de Moloch semble indiquer que ce culte n'était pas dû à l'influence cananéenne. On a déjà observé que les fouilles faites en Canaan n'ont révélé que très peu de victimes humaines passées au feu. Ce serait plutôt l'influence phénicienne occasionnée par les rapports internationaux de la politique des rois qui aurait, sinon introduit, du moins développé cette idolâtrie cruelle en Israël.
3. L'étymologie de mnTi/y, *Ashlart, « Astarté », n'est pas très claire. On voit assez que le n final, bien qu'il se soit conservé dans la transcription d'où dérive « Astarté », n'est que le signe du féminin ; mais ce n enlevé, il reste encore quatre lettres qui donnent l'impression d'être primitives, car le premier n ne peut guère être intercalé comme dans la forme vin en arabe où sa place serait après 7 et non
râ, si Ton y voit le féminin du nom divin Ashour, signifierait « la Salutaire » ; mais comme cette déesse paraît bien avoir été surtout une déesse de Syrie, il n'est pas invraisemblable que, dans ce pays, on ait interprété son nom d'après la signification qu'il pouvait avoir dans la langue cananéenne et qu'on lui ait donné le sens d'« Heureuse » ou mieux peut-être de « Dispensatrice du bonheur * ». Les relations de ces deux déesses avec les Baals, les ressemblances et les divergences qui existaient entre elles nous sont plus obscures encore2. Astarté devait présider, en Canaan, à la fécondité des troupeaux 3 ; Ashêrâ pourrait avoir procuré principalement l'humidité qui assure la germination et la pousse des plantes, soit qu'elle la produisît dans le sol, soit qu'elle la fît tomber du ciel pendant la nuit sous forme de rosée 4.
après xir, ni comme dans le hithpaël des verbes hébreux à sifflante puisqu'ici la première radicale est y et non pas tu. On propose divers artifices pour ramener ce nom à une racine trilitère ; mais aucun d'eux n'est bien satisfaisant. Sur cette question et les sens étymologiques d' Astarté, voir en particulier Zimmern dans Die Keilinschriften und das Alte Testament, 3e édition, pp. 420-421 ; Lagrange, loc. cit., p. 123, n. 2 ; Plessis, Ishtar-Astarté, pp. 1-14.
1. Autre chose, en effet, est l'étymologie savante, autre chose l'étymologie sacrée ou populaire. Ce que nous savons des usages orientaux, des usages hébreux particulièrement, en pareille matière doit nous faire prendre garde d'attacher trop d'importance à la première et de n'en pas attacher assez à la seconde. Quant à la véritable étymologie, la dérivation du nom divin « Ashour » vient assez naturellement à l'esprit ; mais étant donné qu' Ashêrâ ne tient aucune place dans le panthéon assyro-babylonien, on peut hésiter à admettre cette dérivation comme certaine. Peut-être pourrait-on entrevoir un point de contact entre « Ashêrâ » et 0 Asari », titre de Mardouk envisagé comme dieu « qui concède la plantation, qui établit l'enclos, — Qui crée les céréales et les plantes, qui fait naître la verdure », Poème de la création, vne tablette, 11. 1, 2, dans Dhorme, Choix de textes religieux assyrobabyloniens, p. 69 ; voir ibid. p. 68, la n. sur 1. 2, qui propose un rapprochement d' Asari avec Osiris, dieu de la végétation en Egypte.
2. Le scribe de la lettre d'El-Amarna 65, 3, identifie Ashêrâ à Astarté, exemple du « nivellement » des divinités signalé ci-dessus, p. 252. Bien que la Bible mentionne assez habituellement ensemble les Baals et les Astartés ou les Ashêrâs, on ne sait au juste si les Cananéens les envisageaient comme des divinités parèdres. Cela est assez vraisemblable, si l'on peut faire entrer en ligne de compte F Astarté-Camosh de Mésha, et la dénomination d' Ashêrâ dans une inscription d'Hammourabi comme a jeune épouse du roi des cieux ». Mais, pour être parèdre, Astarté n'avait pas nécessairement le second rang ; à Byblos de Phénicie elle est supérieure à El ; à Sidon, elle l'est au Baal. Voir Baudissin, loc. cit., pp. 22-25.
3. Cf. « vénères gregis » de Deutéronome, vu, 13 ; xxvm, 4, 18, 51, où miPiTOT, ashtârôth, « les Astartés », désigne les brebis mères ou plutôt les « jeunes » du troupeau ; cette expression indiquerait qu' Astarté présidait à la fécondité du petit bétail. Elle donnait des présages d'après la tablette 1 de Taanakch.
4. On pourrait le conclure tout au moins de l'hypothèse que le pieu sacré aurait représenté un arbre vivant. Burney, loc. cit., pp. 197, 198, serait assez porté à croire qu' Ashêrâ aurait pu aussi présider à l'heureuse délivrance des mères, comme Ishtar muallidat ; mais la correction textuelle de Genèse, xxx, 13, qui est à la base de cette interprétation apparaît au moins superflue.
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Mais, quoi qu'il en puisse être de ces dons précieux pour l'homme d'un pays de culture et d'élevage, les deux déesses devaient plus encore revêtir à ses yeux le caractère féminin de la divinité. A côté du Baal pratique et intéressé qui assurait à ses fidèles la subsistance, le bien-être et le contentement vulgaire de gens bien repus, à côté de Moloch entre les mains duquel on acquittait avec un affreux déchirement de cœur le tribut d'une destinée toujours misérable par quelque endroit ou le prix que la Némésis réclamait d'avance pour éloigner une calamité menaçante, la déesse, de quelque nom qu'on l'appelât, satisfaisait avec une facilité accueillante à ces besoins de tendresse et de volupté que l'homme antique, plus aveuglément religieux que nous et en même temps plus docile aux suggestions d'une nature plus effrénée, lui demandait, d'une âme haletante de désirs, de bénir et d'apaiser *.
« Volupté des hommes et des dieux », la déesse pourrait bien aussi avoir personnifié aux yeux des Cananéens qui, tout en obéissant à leurs sens, cherchaient à satisfaire les besoins de leur esprit, la Fécondité et la Vie de l'humanité et de la nature, dont le flot toujours en mouvement amène et emporte peu après les êtres vivants du néant à l'existence et de l'existence à la mort 2. Les pratiques de la prostitution sacrée, en effet, ne sauraient guère être envisagées simplement comme une grossière pâture jetée à des sens avides: la polygamie, qui était sans doute chose assez courante, et la prostitution vulgaire, qui florissait pour le
i. En d'autres termes, les déesses cananéennes semblent bien avoir été des déesses de la volupté. C'était là un des caractères d'Ishtar, leur pendant babylonien, qui était pourtant de plus une déesse des combats. Ce dernier caractère pourrait avoir été quelque peu marqué chez l'Astarté des Philistins, car c'est dans le temple de cette déesse et non dans celui du dieu Dagon que sont déposées les armes de Saiil, l Samuel, xxx, 10. Du reste, Ashêrâ, dans l'inscription d'Hammourabi mentionnée pus haut est expressément qualifiée de « maîtresse de la volupté procurée par la femme ( kuzbu ; sur le sens de ce mot, cf. Jensen, Die keilinschriftliche Bibliothek, t.vi, p.427, 1. 22;Dhorme,C/io^ de textes, p. 192, n. sur 22) et de l'allégresse ».
2. On retrouvera ce double caractère, attribué à Vénus par Lucrèce dans les premiers vers de son De rerum natura :
.flïneadum genetrix, hominum divomque voluptas, Aima Venus...
...per te quoniam genus omne animantum Concipitur visitque exortum lumina solis ;... Quae quoniam rerum naturam sola gubernas, Nec sine te quicquam dias in luminis oras Exoritur, neque fit laetum neque amabile quicquam.
La période des Juges. ijr
moins autant que celle dont les alentours des sanctuaires étaient le théâtre, pouvaient suffire à elles deux pour calmer ces désirs. La prostitution sacrée devait donc avoir une signification religieuse 1. Dans ses rites plus ou moins transformés, elle n'était probablement qu'une survivance de certains usages matrimoniaux d'une époque très ancienne2 ; mais, pour elle aussi, avait dû arriver ce qui arrive pour toutes les pratiques qui ne sont, dans la religion, qu'un vestige du passé : comme on n'en connaît plus l'origine et qu'elles tranchent sur les usages en cours, on les interprète. De là tant de mythes ridicules ou gracieux, de là ces symboles laborieux, ces cosmogonies enchevêtrées et ces fables ingénieuses où la fantaisie des prêtres des générations plus avancées a brodé sans fin sur quelques faits antiques mal compris ou sur des usages invétérés et inexpliqués. Il est donc bien vraisemblable que des mystères religieux s'étaient élaborés dans les sanctuaires de Canaan ; en pareille matière, l'Oriental a des hardiesses infatigables et un besoin presque incoercible, surtout s'il est écouté comme l'étaient les prêtres si fiers de leur sanctuaire et que les pèlerins assaillaient de questions. Nous n'avons point de renseignements sur ces mystères de Canaan. Mais si l'on se reporte aux mystères de la Nature nés dans ces régions, à celui d'Adonis, par exemple, qui était phénicien d'origine et par conséquent propre au groupe cananéen des Sémites, il est permis d'imaginer que les mystères d'Astarté et d'Ashêrâ, deux déesses dont les rapports avec la Vie de la nature sont, il est vrai, peu précis mais encore assez apparents, n'étaient pas sans leur ressembler. Créés et développés dans un pays où la culture, au défaut de l'humidité du sol, dépend très étroitement de la pluie et de la rosée, ils devaient sans doute essayer de rendre à leur manière les péripéties d'une végétation qui ne prospérait que par la bienfaisance divine et y rattacher la destinée des hommes comme celle
1. Cela découle aussi nettement, comme on l'a dit plus haut, du sens des termes qedhêshâ et zfinâ qui distinguaient la courtisane « sacrée » de la simple débauchée.
2. Sur la vraisemblance de cette dernière hypothèse et sur d'autres hypothèses moins probables relatives à l'origine de la prostitution sacrée, voir F. Cumont, Les Religions orientales, note 39, pp. 286-288. Peut-être que la mutilation des hiérodules hommes avait la valeur d'un sacrifice comme l'avait l'acte d'abandon des vierges ; mais elle passait pour une action inspirée par une sorte de folie religieuse et provoquait plus de dégoût que d'admiration.
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des troupeaux, qui ne vivaient, ne s'accroissaient, ne se perpétuaient que dans les limites des ressources que leur départissait la terre.
Personnification divine de la Vie universelle, de la Fécondité sans limite et, en tout cas, de la Volupté instinctive, la déesse cananéenne, Astarté ou Ashêrâ, devait paraître très bonne, car elle était très aimée. A relire les objurgations des prophètes et des législateurs hébreux qui en réprouvent le culte, à retrouver dans les fouilles des villes de Canaan disparues la multitude de ces plaquettes qui ne peuvent guère que la représenter, on a l'impression qu'elle se mêlait étroitement aux pensées et à l'existence de ces antiques populations 1. I! n'y avait peut-être pas une maison, pas une hutte, qui n'eût son Astarté ou son Ashêrâ. Fixée sur un support, dressée dans une niche ou accrochée au mur par une cheville, son image présidait à la vie du foyer : elle était un vrai porte-bonheur. Dans les sanctuaires et dans les temples, Ashêrâ se dissimulait sous la forme grossière du pieu sacré qui portait son nom ; si peu parlant que fut son emblème, il suffisait à rappeler qu'il n'y avait point de vraie religion sans elle et que toute prière, quand elle ne s'adressait point à elle, devait cependant pour ainsi dire l'effleurer. Les femmes surtout sans doute la suppliaient avec ferveur, si c'était la déesse qui procurait aux épouses le privilège enviable et passionnément désiré de la maternité2. Elles portaient peut-être son image comme une amulette capable de les rendre fécondes 3. Quelques-unes parmi elles s'abandonnaient à ses fidèles ou déposaient peut-être déjà leurs cheveux dans son sanctuaire. Peut-être aussi que, dans le
1. L'attachement qu'on avait pour elle devait ressembler beaucoup à celui que les Hébreux du temps de Jérémie témoignaient à « la Reine du ciel » et qu'ils affichaient avec cynisme ; voir Jérémie, xliv, 15-19.
2. Il semble bien que c'étaient les femmes qui montraient le plus de dévotion à cette déesse, car les deux seuls passages de la Bible où se trouve un peu plus qu'une simple mention d'Ashêrâ, mettent en cause des femmes ; cf. I Rois, xv, 13 et II Rois, xxiii, 7.
3. On a dit ci-dessus que quelques images de la Déesse étaient placées debout ou accrochées au mur ; mais la majorité d'entre elles n'ayant ni tenons pour les assujettir sur un support ni trous pour y passer un fil afin de les suspendre ou de les accrocher, il est vraisemblable que l'on s'en servait parfois comme amulettes personnelles, par exemple en les déposant près d'un lit ou en les portant dans un sachet. Les plaquettes de la Déesse nue devaient être considérées comme ayant une action sur les rapports sexuels, action magique due à la puissance divine, action psychique due à la nature des images qu'évoquait la nudité de la représentation.
pays de Canaan comme au Mont-Liban, elles célébraient par ces sacrifices et par des lamentations mêlées de larmes les mystères de ses douleurs, soit au printemps, quand la nature languissante, semblant revenir un instant à la vie sous la tiédeur de ses caresses, se parait de verdure et de fleurs qui succombaient en peu de jours, blessées à mort par les rayons du soleil destructeur; soit en été, quand la faucille tranchait la tige de blé mûre qu'elle avait nourrie d'humidité et que, à la joie de la remercier pour sa libéralité inlassable qui assurait la vie humaine, on joignait le regret d'avoir à l'offenser par cette atteinte portée d'une main impie et cruelle à l'œuvre de sa fécondité créatrice1. En servant de la sorte leur chère déesse, les femmes de Canaan la faisaient à leur image et l'on s'attachait à elle par les liens de la reconnaissance, car elle se montrait bonne, secourable, généreuse, compatissante, accessible à la douleur et au plaisir, prodigue de maternités, se pliant au caprice, toujours disposée à servir et à aimer.
Quelque difficulté, quelque répugnance que nous éprouvions à admettre que des croyances capables d'autoriser et même d'imposer des pratiques cruelles et ignobles, constituaient une religion véritable, nous devons penser que les Cananéens étaient cependant profondément, imprégnés de sentiments religieux : ils n'auraient jamais eu l'impiété d'outrager leurs divinités par de semblables rites si ceux-ci n'avaient, en quelque manière,
i. Sur les fêtes d'Adonis, voir Lagrange, loc. cit. pp. 302-308, et Revue Biblique, 1912, pp. 119-121. La date de ces fêtes semble avoir été plus généralement fixée au solstice de juin, où elles étaient célébrées en l'honneur de la mort du jeune dieu, symbole de la végétation mourant sous les atteintes du soleil. A Byblos, elles pourraient avoir été plutôt célébrées au printemps ; peut-être en était-il de même pour quelques sanctuaires babyloniens, le mois de janvier étant désigné sous le nom de « mois de fête de Dumuzi », c'est-à-dire de Tammouz, le pendant babylonien d'Adonis, dans un texte cité par Kugler, Stemkunde und Sterndienst in Babel, Buch II, 1, pp. 176 et suiv. On trouve dans Isaïe, xvn, 10, une allusion aux « jardins d'Adonis », qu'on paraît avoir planté au printemps. Il n'est pas invraisemblable que, dans certaines régions, en Canaan peut-être, Adonis ait été le dieu de la végétation du printemps à la fois si rapide, si gracieuse et si éphémère ; à cette saison, les lamentations auraient pu vouloir pleurer le bel adolescent plein de vie qui meurt sans laisser de postérité. Cette même idée se retrouve dans les lamentations destinées à commémorer en Israël la mort de la fille de Jephté, sacrifiée par son père avant qu'elle eut été mère ; cf. ci-dessus p. 183. n. 2. Suv Adonis, dieu du printemps, cf. Baudissin, Adonis und Esmun, pp. 166-169.
exprimé leur foi. Du reste, ces pratiques qui nous révoltent n'étaient pas les seules; nous aurions tort de leur donner une place prépondérante pour cette seule raison qu'elles nous paraissent plus étranges que les autres. C'est donc en prenant la religion cananéenne comme un ensemble où tout n'avait pas la même valeur, mais où tout avait sa signification, que nous essaierons de dégager les idées religieuses des Cananéens. Parmi eux, comme chez les autres peuples, la nasse n'en avait qu'une connaissance fort peu explicite ; elle pratiquait sa religion par devoir national, par l'effet d'un usage traditionnel, par un attachement instinctif à des rites qui répondaient trop bien au caractère de la race et à l'histoire du peuple pour ne pas apparaître comme aussi indispensables à l'existence que le commerce ou l'agriculture. Mais à côté de la masse, il y avait les prêtres, les hiérodules, les nâbMs, les membres de ces confréries religieuses que l'Orient a toujours connues, pour lesquels la profusion des sanctuaires, la nature des victimes et des offrandes, la liturgie et les formules de prières, les noms et les qualités des dieux et des déesses se revêtaient, se chargeaient de significations1. Peut-être ne se tromperait-on pas trop si l'on pensait que cette religion tout à la fois intéressée et généreuse, voluptueuse et cruelle, était pénétrée par une seule idée singulièrement forte et active, l'idée de la Nature féconde où circule perpétuellement la Vie.
Ces Cananéens, qui subsistent la plupart des produits d'un sol
i. L'inscription phénicienne de Larnaka dite des « Comptes de Citium » {Corpus inscriptionum semiticarum, i, 86) donne un aperçu du nombreux personnel d'un temple phénicien ; on y trouve mentionnés : des huissiers (?), des portiers, des « hommes demeurant (là) pour la fonction sacrée », des jeunes serviteurs, des sacrificateurs, des gens préparant (?) des gâteaux, des barbiers, des ouvriers, des hôtes étrangers, des « maîtres des jours », c'est-à-dire des prêtres en fonction ou mieux des prêtres fixant les dates des fêtes (?), des esclaves, des jeunes filles ou des aimées, des « chiens » ou hiérodules hommes, et quelques autres mal identifiés. On entrevoit sans peine qu'un personnel aussi nombreux n'était pas là uniquement pour accomplir les rites d'une manière machinale sans avoir aucune idée. Malheureusement nous n'avons que fort peu de renseignements sur les systèmes religieux élaborés dans ces temples. On trouvera dans Lagrance, loc. cit., pp. 396-437, une étude sur «les mythes phéniciens», qui donnera quelque aperçu des préoccupations religieuses chez des Cananéens d'une civilisation avancée. Nous n'avons rien de semblable pour les Cananéens concitoyens des Hébreux ; j'essaierai simplement dans ce qui suit de dégager les idées qui pouvaient donner une inspiration religieuse aux pratiques et aux rites qui nous sont connus. En pareille matière, on ne peut procéder qu'avec une extrême réserve ; on devrait en particulier éviter de confondre les idées primitives avec les systèmes tardifs et ne pas juger à première vue que des rites analogues, en usage dans des sanctuaires divers et chez des peuples différents, y avaient toujours une signification religieuse identique.
ni trop avare ni très fertile, ne peuvent pas ne point sentir qu'ils sont à la merci de la terre ; c'est d'elle qu'ils vivent, eux, leur famille, leur troupeau, et même le commerce qui enrichit leurs grandes villes se réduirait à bien peu de chose, si les fruits du sol venaient à lui manquer. Toute sa vie, le Cananéen la passe courbé sur cette terre qui aime à se faire prier pour livrer ses richesses ; elle seule l'intéiesse, le stimule, l'absorbe. Et encore s'il pouvait la contraindre à produire selon ses désirs ou même selon ses besoins ! Mais il n'en est pas le maître ; il n'en est que l'esclave. L'artisan qui modèle ses poteries, celui qui travaille ses métaux tiennent aussitôt entre leurs mains le vase ou le hoyau qu'ils ont façonnés. L'agriculteur, lui, a beau travailler avec acharnement, il ne récolte en définitive que ce que la Nature lui donne. Car à quoi peuvent servir les rudes travaux du labour, si la pluie du ciel ne vient pas gonfler et nourrir la semence ? A quoi, la taille et l'émondage de la vigne, les soins prodigués aux arbres du verger, le choix méticuleux des graines, si une gelée tardive emporte la fleur, si les sauterelles dévorent les feuilles et les tiges encore vertes, si la sécheresse empêche les fruits de se rouer ou si la nielle noircit l'épi déjà formé ? A quoi, enfin, tant de peines que l'on se donne pour le bétail, si une maladie, que rien ne saurait arrêter, le frappe et le décime1 ? Contre tant de fléaux que la Nature peut faire s'abattre sur le Cananéen et qui ruinent ses espoirs, le condamnent à la misère, l'exposent à mourir de faim, il ne trouve en lui-même aucun moyen de défense ; il doit en subir l'écrasante fatalité. Mais la Nature n'est pas une abstraction pour lui ; les forces bienfaisantes dont il a besoin comme les forces malfaisantes qu'il redoute, il sait que ce sont ses dieux et ses déesses qui les détiennent ou qui les déchaînent. Aussi n'y a-t-il aucune action de sa vie d'homme des champs qui ne présente quelque caractère religieux ; il prie pour que la pluie tombe à point nommé, abreuve ses terres, remplisse ses citernes ; il prie pour que son troupeau se multiplie, pour que sa semence fructifie, pour que ses greniers soient pleins. Si un malheur le menace, il gémit et se fait suppliant ; il promet, il donne aux dieux
i. Il suffit de lire les prophètes, en particulier Amos, Osée, Isaïe, Jérémie, Joël, pour saisir la terreur que provoquait chez les agriculteurs de Cauaan, la menace de ces fléaux agricoles ; voir les références ci-dessus, p. 101, n. i.
tout ce qui peut leur faire plaisir et apaiser leur colère ; il donne non seulement tout ce qu'il leur doit puisqu'il n'est que leur tenancier, mais la meilleure bête de son troupeau, le meilleur de sa farine ou de son vin, et même son enfant qu'il chérit, s'il pense qu'il lui en faut malgré tout venir à cette extrémité.
De cette disposition constante de crainte à la pensée du fléau trop connu qui, à tout instant, est levé sur lui, comme du sentiment de son entière dépendance à l'égard de ses dieux, naissaient une sorte de fièvre de la prière et du sacrifice, un ritualisme compliqué et scrupuleux, une promptitude à donner où se mêlait presque toujours l'appréhension de ne pas donner assez. De là, aussi, quand les dieux avaient accordé au temps voulu et la pluie, et la chaleur, et la rosée, quand la moisson et la vendange étaient abondantes et que le troupeau prospérait, une joie sans limite et sans retenue, la joie de soulagement d'un homme qui a porté longtemps un fardeau pesant, retourné sans cesse dans son esprit une préoccupation obsédante, et qui, s'en déchargeant enfin tout d'un coup, se reprend à souffler à son aise et savoure un instant le repos et la paix si longtemps attendus. C'est pourquoi la liturgie cananéenne réunissait d'une manière si étrange les débordements sensuels qui marquaient les festins sacrés et cette ferveur sombre qui inspirait les sacrifices humains et les mutilations. Le banquet sacré était comme le repas plantureux qui clôture la moisson ou la vendange ; le Baal propriétaire mangeait à la même table que son fermier cananéen. Mais quand le dieu se montrait dur et intraitable, le fidèle terrifié n'était plus qu'un homme misérable qui s'humilie et se torture pour apaiser son maître irrité.
Au delà de cette conception, en somme assez égoïste, de la Nature dispensatrice des biens nécessaires à la vie, peut-être pourrionsnous entrevoir une idée moins étroite, plus haute et plus abstraite, que devait éveiller, chez le Cananéen d'une religion moins vulgaire, le spectacle de la fécondité universelle et comme fatale de la Nature1. Est-ce qu'il pouvait ne pas rapprocher dans une seule vue les innombrables manifestations de la Vie avec lesquelles
1. En employant ici ce mot « Nature » qui nous est familier, nous devons nous garder de lui donner le sens très ample qu'il a pour nous ; peut-être quelque penseur antique put-il l'embrasser ; mais il est plus prudent de croire que la plupart des Cananéens, rétrécissant leur religion à leur nationalité, n'avaient pas des conceptions si vastes qu'elles eussent pu renfermer l'universalité du monde.
son existence d'agriculteur le mettait journellement en contact ? La graine qu'il semait et celle que semait le vent germaient dans ses sillons comme sur les sommets des montagnes et jusque dans les steppes incultes; ses arbres et ceux de la forêt, à chaque retour du printemps, regorgeaient de sève, et, des bourgeons qu'elle faisait éclater sortaient les feuilles, s'épanouissaient les fleurs, ces frêles abris de la jeune graine où s'emmagasinaient de nouvelles forces pour les reproductions futures ; les oiseaux du ciel, les bêtes des champs, les animaux sauvages aussi bien que son troupeau se multipliaient d'année en année ; l'homme lui-même n'échappait pas à ce mouvement de la vie qui jaillit soudain, croît, se communique, décline et disparaît.
Cette pensée simple et vaste, où se rassemblaient et se résumaient les mille impressions que faisait sur lui ce qui était son univers, pourrait bien avoir effleuré son esprit et s'y être révélée comme le mystère fondamental des choses. Car il envisageait la fécondité de l'homme et celle de la nature comme provenant également d'un même pouvoir divin : la circoncision, quelle qu'en puisse être la véritable origine, ressemblait à un sacrifice préliminaire que réclamait de lui et de son fils le mystère de la génération humaine ; s'il offrait à la divinité son fils premier-né, il lui présentait aussi les premiers-nés de son troupeau avec les prémices de ses champs et de ses arbres fruitiers ; et s'il célébrait les fêtes de la végétation renaissante ou parvenue à la maturité, en même temps ses sanctuaires étaient le théâtre de la prostitution sacrée et des mutilations, qui prétendaient symboliser les joies et les tristesses de la Nature féconde. Ainsi, tout ce qui touchait aux premières manifestations de la vie lui paraissait convenir bien plus aux dieux qu'à l'homme.
C'est pourquoi, dans sa mystique à la fois charnelle et relevée, il glorifiait l'énergie inépuisable du Baal avec l'incessante fécondité d'Astarté ou d'Ashêrà, et que, par ses rites, il célébrait l'opposition harmonieuse des deux principes ainsi que leur rapprochement. Toutes les puissances que surexcitait la propagation de la vie, toutes les unions qu'elle provoquait : désirs profonds, poussée des sèves, appel des sexes, vigueur des pères, tendresse des mères, élans, étreintes, voluptés de la vie fécondante et de la vie fécondée, toutes ces choses lui paraissaient divines et saintes.
Peut-être était-ce là ce qui pouvait donner quelque signification religieuse à ces aberrations sensuelles dont il souillait, à notre idée, le culte de ses dieux. Non seulement comme époux, mais comme fidèle, il avait la conscience plus ou moins nette d'entrer pour sa part dans ce tourbillon universel de la vie transmise et reçue ; de tenir sa place, même infiniment petite, dans la série continue des êtres engendrés et engendrant à leur tour ; de s'immoler, s'il en avait la ferveur, à cette Fécondité qu'il grandissait de toute sa déchéance; en un mot, de se perdre dans la Nature en s'offrant pieusement à elle pour perpétuer avec elle l'œuvre mystérieuse de la vie.
Avec cette conception qui rapprochait en un unique Tout l'ensemble des êtres vivants, l'individu devait peu compter. L'organisation de la société par familles et tribus amoindrissait déjà notablement son importance ; ces vues religieuses la diminuaient encore. Sa naissance, sa vie, sa mort étaient moins envisagées par rapport à lui que relativement au groupe dont il faisait partie et à la Nature vivante dont il n'était qu'un très minime élément. Pour une bête du troupeau, pour un enfant, pour un homme qui disparaissaient, la Vie inépuisablement féconde en pouvait produire des milliers qui les remplaceraient. Aussi, le sacrifice d'une vie individuelle, l'effusion volontaire du sang, la mutilation spontanément accomplie exprimaient peutêtre avant tout autre sentiment celui d'une foi intense, la foi absolue aux forces et aux réserves infinies de la Vie qui n'a pas besoin du concours misérable de tel ou tel individu, qui se suffit à elle-même, qui comble les vides, qui efface et fait oublier la n ort et qui se joue de la destruction, parce qu'elle dispose de richesses que l'homme ne saurait ni calculer ni comprendre. On conçoit qu'après un tel acte de foi, celui qui sacrifiait une bête de son bétail, son enfant nouveau-né, sa fille adolescente et encore vierge, se croyait autorisé à attendre de la Vie divine une riche compensation.
Si la tristesse de la mort se trouvait par là notablement atténuée, ce n'est pas à dire qu'elle ne fût pas ressentie : les brisements qu'elle entraîne émeuvent toujours ceux qu'elle sépare. Les rites funéraires des Cananéens exprimaient donc, sans aucun doute, la douleur. Mais ils traduisaient aussi un profond sentiment de
foi en la Vie. Le souffle vivant, en quittant le corps qu'il animait, ne se dissolvait pas. C'était parce que l'on croyait à sa survivance que l'on entourait de soins les cendres des morts, que l'on déposait auprès des cadavres des aliments, de l'eau, la menue vaisselle nécessaire à un repas. Les vivants se sentaient toujours liés à ceux qu'ils avaient perdus ou sacrifiés. Ils venaient périodiquement manger sur leurs tombeaux les repas funéraires 1 ; s'ils les craignaient parfois, parce que tout mort oublié rendait en tracasseries l'indifférence que les siens lui témoignaient, ils comptaient aussi sur leur protection. Le cadavre de la victime enterrée vivante dans le mur ou à la porte de la ville y retenait l'esprit qui, par force, en défendait ainsi les approches. Le petit enfant caché près du seuil en éloignait les esprits malins, causes des maladies. Le héros, la victime, l'ancêtre, inhumés ou brûlés dans l'enceinte sacrée, augmentaient la sainteté du sanctuaire.
Sans se confondre avec les dieux de la Nature et de la Vie, ils prenaient donc place à leurs côtés dans la confiance et la vénération du peuple. Les sanctuaires où ils reposaient attiraient l'afîîuence des pèlerins à qui ils dispensaient prodiges et bienfaits : ils étaient une bénédiction et une force pour tout un pays. C'était vraiment comme un nouveau triomphe de la foi en la Vie, car ces morts, subsistant par delà le tombeau, s'occupaient de leurs descendants, en entendaient les prières, leur témoignaient de l'intérêt, les servaient de tout leur pouvoir. Ils prêtaient ainsi leur concours à l'œuvre créatrice et à la providence infatigable de l'étemelle Vie.
Telles paraissent avoir été, dans la mesure où nous les pouvons saisir encore, les idées fondamentales de la religion cananéenne. On ne peut se défendre d'un mouvement de gêne pour avoir évoqué tant d'horreurs et remué tant de fai.ge. Faut-il que la pauvre humanité ait été parfois si voisine de la brute la plus immonde et la plus cruelle, même quand elle s'approchait de ses dieux pour les honorer ! Mais, en abordant leurs hiérodules répugnants ou leurs prêtresses lascives, en égorgeant, en brûlant,