‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 94 sur 168 · EN ISRAËL · texte numérisé non relu

EN ISRAËL

I. — Les causes du fléchissement religieux : — L'attrait de la civilisation cananéenne en général ; — la fertilité et ses causes religieuses ; ■ — ie respect des divinités locales ; — la défiance à l'égard du pouvoir de Yahwè en matière agricole ; — l'imitation des rites cananéens. — Le fléchissement commença de bonne heure, mais il ne fut d'abord ni général ni très rapide.

II. — Le rapprochement extérieur des deux religions : — dans les lieux et objets sacrés, — les souvenirs locaux, — le culte, — les hauts lieux.

III. — Le rapprochement intime des deuî: religions : — dans la notion de Yahwè ; — traces de prostitution sacrée, — de fabrication des idoles, — de sacrifices humains, — de sorcellerie.

Élaboration lente et inégalement achevée de ce rapprochement dans l'ensemble du pays hébreu.

Quelles qu'aient été les causes des échecs partiels subis par les Hébreux dans la conquête de la Terre promise, ceux-ci n'avaient débarrassé Canaan ni de ses habitants, ni de sa civilisation, ni de ses sanctuaires, ni de ses dieux. En s'y installant à demeure, ils ne pouvaient donc plus se développer exclusivement selon leurs traditions particulières, comme cela leur avait été possible durant leur séjour dans la presqu'île du Sinaï, grâce à l'isolement moins incomplet de la vie nomade. Ils vont vivre désormais dans un milieu nouveau, qui leur est en partie étranger et en plus d'un point contraire. Ils en subiront inévitablement l'influence, ils s'y adapteront, ils s'en approprieront le genre de vie, puisque telle est la revanche habituelle de la civilisation sur la brutalité des armes. Aussi pour sauvegarder leur esprit national et plus encore la religion que Dieu leui avait confiée, leur faudra- t-il

en trepr endre une guerre morale qui, comme la guerre sanglante, devait être sans quartier. Dans la réalité, elle ne le fut pas davantage. Les Cananéens n'avaient pas disparu de leur pays conquis par les Hébreux ; le yahwéisme ne parviendra pas non plus à étouffer la religion païenne. Imparfaite dans le domaine religieux, la victoire d'Israël sera ternie par de nombreuses et regrettables compromissions. Le peuple élu, son Dieu, sa religion et ses aspirations nationales garderont, au sein d'un groupe fidèle d'âmes incorruptibles, leurs caractères essentiels fixés par la révélation ; mais la religion de la masse subira des transformations, les unes superficielles, les autres plus profondes, qui étaient de nature à contrarier l'œuvre de Moïse et à compromettre la destinée d'Israël.

Les Hébreux avaient trop désiré Canaan, cette terre de la promesse, de la fertilité édénique et de la vie heureuse, pour ne pas en subir le charme quand ils y furent devenus sédentaires. Sans doute, la réalité possédée et vue de près n'atteignait pas tout à fait ce qu'ils avaient rêvé : le sol, pour être généreux, réclamait d'eux bien des soins, et la survivance de nombreux Cananéens hostiles mêlait quelque inquiétude à leur joie. Pourtant ils se laissaient aller à l'orgueil de leur cupidité assouvie ; ils se sentaient grandis, haussés au-dessus de leur ancienne condition, et, entrant la tête haute dans leurs nouveaux biens, visant à ne point paraître inférieurs aux agriculteurs aisés et aux riches marchands qu'ils venaient de déposséder ou au milieu desquels ils vivaient, ils étaient portés à reproduire, avec une bonne volonté appliquée, ces mœurs étrangères empreintes d'une facilité attirante. La religion cananéenne participait, elle aussi, à cette séduction du bon ton. Elle déployait aux yeux des Israélites l'attiait de sa nouveauté et l'attrait non moins engageant de ses rites variés faits pour plaire aux sens. Elle montrait parfois une ferveur sombre et cruelle mais aussi très impressionnante ; elle étalait le plus souvent une joie sans frein qui épanouissait l'homme tout entier. La gourmandise trouvait largement son compte dans les ripailles des festins sacrés. Les chants, les cris, les danses

faisaient oublier au laboureur les longues journées passées sur la glèbe ; au berger, la monotonie des soins abjects et de la garde interminable que réclame le troupeau. Baal se montrait la plupart du temps un dieu débonnaire, libéral, très accessible, tandis qu'Astarté et Ashêrâ, avec leur charme provoquant et leur culte voluptueux, encourageaient et déchaînaient toutes les sensualités. Il apparaissait en tout cela quelque chose de facile et d'ample qui donnait par contraste un air étriqué, mesquin, presque inhumain aux mœurs nomades et à la religion de Yahwè que Ton apportait avec soi du désert. Il était trop naturel que l'on voulût se dégrossir, secouer sa rudesse et goûter à cette civilisation savoureuse qui promettait si haut des jouissances inconnues1.

Ces sollicitations paraissaient d'autant plus pressantes à l'Israélite qu'elles venaient, pour une grande part, de la vie agricole qu'il devait mener à son tour. Or la Terre fertile, qui le nourrissait, lui donnait le bien-être et épanouissait ses sens, était comme baignée dans une atmosphère religieuse qu'il respirait sans cesse. Tous les sentiments qu'elle éveillait en lui : contentement, reconnaissance, joie de vivre, sensualité, s'imprégnaient d'une sorte de couleur mystique et souvent l'égaraient loin du Dieu de ses pères 2. Car il se trouvait amené presque contre son gré à reconnaître la puissance séculaire de ces forces divines qui, bien avant que lui et Yahwè, son Dieu, fussent établis dans le pays, prodiguaient à foison ces richesses agricoles qu'il avait tant admirées et désirées de loin. Les Baals, les Astartés et les Ashêrâs, ces divinités jadis si bienfaisantes, avaient-elles vraiment perdu tout pouvoir ? Puisqu'il les avait épargnées si souvent en conquérant leur domaine, et que leurs fidèles, épargnés eux aussi, continuaient en maints sanctuaires à célébrer leur culte, ne voudraient-elles pas répondre à cette tolérance en ne suspendant pas, s'il les en suppliait, leur bienveillante libéralité ?

Il était poussé dans le même sens par ses conceptions religieuses. La notion du dieu territorial était profondément ancrée dans son

1. L'attrait et le danger de la richesse et du bien-être qui se substituaient à Finquiétude et à la misère du désert sont signalés dans Deutéronome, vm, 7-20 : Israël, établi en Canaan et y vivant à l'aise, serait exposé à l'orgueil et à l'idolâtrie.

2. Sur l'influence mystique de la Terre, voir ci-dessus, chapitre iv, p. 107.

espiit l. On croyait communément, en ces temps reculés, que chaque nationalité, chaque groupement autonome avaient leurs divinités particulières. En pénétrant dans le pays d'un dieu étranger, on savait bien que Ton ne devenait pas tout à fait l'un de ses serviteurs, car on ne reniait pas, pour être hors de chez soi, le dieu que l'on servait dans sa propre patrie. On se sentait du moins tenu à certains égards envers ce maître invisible comme on pouvait avoir à rendre hommage, le cas échéant, aux autorités humaines du pays. C'était pour le moins une convenance religieuse, de laquelle beaucoup n'osaient point s'affranchir; quand les séjours et les contacts se prolongeaient, elle finissait par mêler les croyances et par contaminer la foi. L'Israélite ne s'y déroba pas plus que les autres. Il trouvait les autels païens toujours debout et toujours fréquentés en de nombreux sanctuaires ; souvent il se crut obligé d'y porter ses offrandes.

Le souci de ses intérêts l'y conduisait aussi. Car il se demandait avec quelque inquiétude si son Dieu saurait, aussi bien que les Baals qui le faisaient depuis des siècles, le guider dans le discernement des terrains, le choix des semences, la prévision du temps, l'ordonnance des travaux, la préservation des récoltes. Jusqu'alors Yahvvè s'était, si l'on peut dire, révélé et comporté en dieu du désert. C'étaient des semi-nomades qu'il avait élus pour son peuple ; on se rappelait ses hésitations et ses résistances quand il n'avait consenti que comme à regret à les suivre dans leurs migrations ; on croyait qu'il résidait toujours de préférence sur les hauteurs du Sinaï 2 ; l'objet le plus vénérable de son culte,

1. Pour saisir combien la notion du dieu territorial était tenace, il suffit de se reporter à Deutéronome, xn, 30 ; Ruth, 1, 16 • I Samuel, xxvi, 19 (David); II Rois, v, 17 (Naaman l'Araméen) ; xvn, 25-33 (les Samaritains).

2. Sur la prédilection de Yahwè pour le Sinaï, cf. Deutéronome, xxx, 2 ; Juges, v, 4, 5 (Yahwè accourt du Sinaï au secours de son peuple) ; I Rois, xix, 8 et suiv. (pèlerinage d'Élie à l'Horeb-Sinaï où Yahwè se manifeste à lui) et Habacuc, m, 2. Cette croyance est à rapprocher des hésitations de Yahwè à accompagner personnellement les tribus dans leur traversée du désert et leur marche sur Canaan. D'après Exode, xxiii, 20 et xxxiii, 2-5, Yahwè annonce à Moïse qu'il enverra « devant lui un messager » ou un ange qui le guidera jusqu'à la Terre promise, mais qu'il ne veut point monter en personne au milieu d'Israël de peur d'avoir à sévir trop souvent contre l'entêtement de ce peuple. Cette même idée réapparaît, mais atténuée, dans Exode, xxxiii, 12-17, où Yahwè, sur les instances de Moïse, consent du moins à ce que sa « Face » accompagne son serviteur. Cette « Face » n'est, à vrai dire, qu'une manifestation personnelle de l'Être divin, si bien que, en définitive, Yahwè cède à la prière de Moïse, mais par une voie détournée. Ce n'est pas le lieu de nous arrêter à étudier ces idées ; pourtant il convient de signaler en passant ces efforts de la pensée

l'arche, n'était qu'un simple coffre de bois, semblable, à la richesse et aux dimensions près, à ceux que le nomade emploie pour serrer à la hâte ses quelques objets précieux; enfin, c'était sous une tente que, même encore du temps de David et jusqu'au jour où l'on enfermera l'arche dans la cella du temple de Salomon, il avait coutume de s'abriter1. Qu'allait faire, se demandait-on, ce Dieu d'humeur si nomade pour son peuple devenu sédentaire ? Yahwè pouvait ébranler la terre; saurait-il la contraindre à produire ? Il amoncelait les nuées et déchaînait la tempête; saurait-il faire verser au nuage une pluie fécondante et soulever la brise tranquille qui sépare le grain de la paille ? Le Dieu terrifiant du désert inculte voudrait-il être un Dieu bienfaisant de la terre fertile ? L'Israélite croit bien que son Dieu est fort puissant; mais sa foi intéressée d'agriculteur pratique redoute vaguement l'insuffisance et la maladresse de qui n'a pas fait ses preuves dans les conditions nouvelles ; il est pressé, puisqu'une récolte manquée ne se retrouve jamais, et il est tenté d'aller au plus sûr. Sans doute il ne manquera point, si les temps sont mauvais pour son peuple, de prier Yahwè afin qu'Israël triomphe de ses ennemis ; il reste attaché à sa nation ; pour rien au monde, il ne voudrait abandonner ni les siens, ni son Dieu, afin de passer aux Cananéens2. Mais s'il s'agit de la fertilité de son champ et de la fécondité de son troupeau, comme deux sûretés valent mieux qu'une, il pourra bien, un jour

hébraïque, gênée par une langue trop concrète, et embarrassée dans des concepts imparfaitement élaborés, pour arriver à rendre tout ce qu'elle sent qu'il existe d'immatérialité et de transcendance dans la notion de Yahwè.

1. Pourtant, à Silo, au temps du prêtre Héli, l'arche, avec ou sans sa tente, — on ne saurait préciser ce point, — avait été placée dans un temple ou maison de pierre ; cf. I Samuel, 1, 9. Mais, au temps de David, nous retrouvons l'arche abritée simplement sous une tente, tout comme pendant la traversée du désert, alors qu'il ne manquait point de salle dans Ville-David où l'on eût pu la déposer. Bien plus, Yahwè lui-même refuse, par l'intermédiaire du prophète Nathan, « la maison de cèdre » que David avait eu un instant la pensée de lui édifier ; cf. II Samuel, vu, 1-7, et voir notamment les versets 6 et 7.

2. L'idée du dieu national était tellement fondamentale pour les esprits antiques que l'apostasie devait être très rare ; seulement, tout en gardant la foi au dieu de la nation, on pouvait le négliger pour les besoins plus personnels de l'existence : on n'abandonnait pas le dieu de son peuple, mais l'on servait d'autres dieux en même temps. Les Hébreux eux-mêmes ne fourniront que trop d'exemples de ce syncrétisme au cours de leur histoire religieuse ; mais, dans les périodes où la décadence fut le plus profonde, ils gardaient encore le culte de Yahwè et comptaient toujours sur lui pour ce qui concernait leur destinée nationale. On verra comment les prophètes, Amos, Osée, Isaïe, Jérémie, essayèrent de redresser sur ce point capital les folles espérances de leurs coreligionaires.

ou l'autre, se glisser vers l'autel du Baal ou vers le sanctuaire d'Ashêrâ.

D'autres Israélites, plus étroitement attachés que celui-là au Dieu de leur peuple, mais aussi préoccupés que lui par le désir de voir leurs travaux bénis, réfléchissent que Yahwè se montrerait sans doute aussi prodigue des biens de la terre que les idoles qu'ils méprisent, s'il recevait de ses fidèles autant que celles-ci reçoivent des leurs. Une sorte d'émulation cultuelle les tourmente ; la générosité des païens stimule la leur ; ils ne veulent pas que leur culte soit si parcimonieux quand celui des autres dépense sans mesure. Ils se mettent alors à mieux examiner les Cananéens qui s'empressent à tout instant autour de leurs autels rustiques répandus partout à travers la campagne ; ils répètent les gestes, redisent les prières, imitent les offrandes, copient les sanctuaires de ces gens détestés, mais qui savent mieux qu'eux comment on arrive à tirer de la terre les richesses qu'elle renferme ; les femmes cananéennes qu'ils ont peut-être épousées les encouragent, les entraînent, leur montrent comment il faut s'y prendre l, et les Cananéens eux-mêmes, s'ils ne sont pas trop jaloux de ces rivaux, consentent à leur révéler le secret des rites et des formules infaillibles capables d'obliger un dieu à exaucer la prière qui lui est adressée. Ils ne comprennent pas que toutes ces choses empruntées à la religion cananéenne n'ont rien à voir avec le yahwéisme ; ils les dépouillent inconsciemment de leur signification païenne et n'y voient plus que des moyens plus efficaces de se rendre leur Dieu favorable. Ils restent yahwéistes de toute la conviction de leur âme, mais ils sont en passe de devenir Cananéens par tout l'extérieur de leur religion 2.

1. L'insistance des auteurs sacrés à prohiber les mariages mixtes entre Israélites et païens montre assez l'influence néfaste de ces unions sur la religion yahwéiste. L'exemple pouvait venir des Hébreux déjà touchés, mais le connubium agissait d'une manière plus intime et plus efficace ; cf. Deutêronome, xm, et, ci-dessus, chapitre Ier. Sur l'influence religieuse des femmes cananéennes, cf. Exode, xxxiv, 16 ; Josué, xxm, 12 ; Deutêronome, vu, 3.

2. Il faut prendre garde de confondre cette «canaanisation » du yahwéisme avec l'idolâtrie pure et simple. Dans le premier cas, l'Israélite restait fidèle exclusivement à Yahwè, mais le servait selon le rituel des païens ; dans l'idolâtrie, d'autres divinités partageaient avec Yahwè les adorations de l'Israélite perverti. Dans leur zèle pour la pureté du yahwéisme, certains prophètes, comme Amos et Osée, ne s'attarderont point à établir cette distinction capitale ; mais il convient de l'avoir présente à l'esprit aussi bien dans l'étude de cette période primitive qu'en lisant les protestations des prophètes des siècles suivants.

La période des Juges. xg

Telles sont les causes principales du fléchissement religieux des tribus après leur établissement dans le pays de Canaan. L'attrait de la civilisation cananéenne qui est supérieure à la leur, la séduction d'une terre qui les émerveille par sa fertilité, une vague superstition à l'égard des dieux agricoles honorés dans le pays, une pointe de défiance à l'égaid des aptitudes de Yahwè pour tout ce qui concerne les choses de la terre, l'espoir qu'en servant Yahwè à la manière d'un Baal on l'obligera à être aussi généreux que ce dieu vaincu, enfin, comme on l'a suffisamment insinué, le charme pervers des pratiques licencieuses du culte de la Nature et de la Fécondité, toutes ces causes semblent se concerter, s'unir, s'entr'aider, pour livrer de toutes parts un assaut tenace à la conscience religieuse d'Israël.

L'attaque était rude ; la défense fut trop souvent défaillante. Dès les premières heures, la contagion entama les tribus. Le groupe principal de leurs hordes migratrices n'était encore que dans les Plaines de Moab, à l'est du Jourdain, et déjà s'y affichait une ferveur cynique pour le Baa! de Peôr dont le culte impur exerça les plus honteux ravages 1. Ce fut pis encore, une fois le contact bien établi avec Canaan. La période des Juges, qui brilla d'éclatants faits d'armes, fut aussi souillée de nombreuses fautes religieuses2. L'idolâtrie proprement dite fit alors des victimes : le Baal, Astarté, Ashêrâ surent se gagner une place à coté de Yahwè dans le cœur et la dévotion de certains Israélites, tant ces divinités disposaient de moyens pour écartei leur austère rival 3. Mais ce crime, si universellement commis qu'on se plaise à le croire 4,

i. Nombres, xxv. La première partie du récit, 1-5, parle des filles de Moab ; la suite, 6-18, ainsi que xxxi qui en est l'épilogue, parle des femmes madianites, mais la divinité étrangère est le Baal de Peôr dans les deux cas, et elle ne devait pas beaucoup différer des divinités cananéennes.

2. L'installation d'Israël en Canaan marquait pour les prophètes le commencement de la décadence religieuse ; cf. Osée, ix, 10 ; x, 1 ; xi, 1 et suiv. ; xm, 5 et suiv. ; Jérémie, 11, 1-3 ; Ezéchtel, xx, 28.

3. L'idolâtrie est souvent mentionnée dans le Livre des Juges ; elle est indiquée dans les diverses introductions rédactionnelles comme la cause principale des malheurs et de l'oppression qui écrasaient périodiquement les Israélites. Cette indication très générale reste forcément un peu vague ; pourtant nous avons un exemple précis d'idolâtrie dans le culte rendu au Baal par certains Hébreux d'Ophra, la ville de Gédéon ; cf. Juges, vi, 25-32. Aussi, convient-il d'appliquer aux termes de ces formules rédactionnelles qui sont de date relativement récente l'observation qui vient d'être faite ci-dessus.

4. Ici encore, nous aurons garde de prendre au pied de la lettre les formules générales du rédacteur sacré. La généralisation est l'un de ses procédés littéraires

n'aurait pas eu d'effets très durables, à supposer du moins qu'il eût laissé le yahwéisme indemne de tout alliage. Malheureusement, le yahwéisme allait se trouver exposé à un péril, moins grave en apparence, mais en réalité plus perfide, et dont les conséquences irréparables devaient peser désormais sur toute la vie religieuse d'Israël. C'était, soit dans les milieux touchés par l'idolâtrie, soit dans ceux qui s'en étaient gardés, l'adaptation du yahwéisme populaire à la religion de Canaan. Il se passa pour lui ce qui se passait pour les mœurs : les contacts entre Israélites et Cananéens étaient trop multipliés et souvent trop étroits pour qu'il ne s'établît point à la longue, dans cette population mêlée, une sorte de religion hybride qui restait bien un certain yahwéisme, mais qui s'était en même temps chargée d'idées et de pratiques empruntées au milieu païen et ne peut être envisagée que comme une déformation de la religion révélée par Dieu à Moïse.

On peut donc dire qu'en réalité il existait deux religions de Yahwè. L'une, dont nous constaterons sans peine l'existence dans quelques milieux choisis ou, au pis aller, chez quelques individus isolés, demeurait conforme à la véritable tradition ; c'était le yahwéisme authentique 1. L'autre, pratiquée par la masse du peuple, bien que dans une mesure que nous ne pouvons évaluer, n'était plus qu'un yahwéisme abâtardi 2.

Mais il faut bien prendre garde de considérer la formation de ce yahwéisme populaire comme accomplie tout d'un coup et d'une manière d'abord définitive. On serait induit à le croire en lisant certains historiens qui, pour arriver à construire une synthèse

les plus apparents, aussi bien en ce qui concerne les défaillances du peuple qu'en ce qui regarde le rôle national des divers Juges. Il est bien sûr que ces derniers, entre autres, une Débora, un Gédéon, un Samson même étaient restés fidèles à l'exclusivisme religieux que Yahwè réclamait de son peuple, et que, par suite, la décadence religieuse n'était pas absolument générale.

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