Voir, ci-dessous, chapitre xiii
2. Il ne manque pas d'historiens qui, faute de faire cette distinction que les faits imposent, ne voit nt plus que la religion populaire. Pour eux, elle était à elle seule tout le yahwéisme. C'est là une erreur profonde, et dont les conséquences rejaillissent sur tout le reste de l'histoire religieuse d'Israël. Elle empêche, en particulier, de comprendre exactement le rôle des prophètes, car ceux-ci n'eurent point à tirer un yahwéisme supérieur du yahwéisme très mélangé de la masse ; ils se défendirent au contraire toujours d'être des novateurs ; mais ils voulurent faire triompher dans le peuple tout entier le yahwéisme authentique qu'une élite seule avait continué à pratiquer au sein de la décadence religieuse quasi universelle. En pareille matière, le nombre n'est pas tout, et ce n'est Das la majorité qui doit seulement compter.
plus imposante, reportent à la présente période tout ce que les écrits postérieurs, et notamment les poésies des prophètes, contiennent d'allusions et de détails relatifs à l'influence des cultes cananéens sur la religion de Yahwè. Il y a là un raccourci de l'histoire religieuse de cinq ou six siècles qui donne évidemment de l'ampleur à la description d'une période de deux ou trois siècles obscurs, mais qui est fâcheux pour la vérité.
Sans doute, les transformations qui caractériseront le yahwéisme populaire au temps d'Osée ou de Jérémie commençaient déjà à s'opérer du temps des Juges. Mais elles n'étaient alors, et de beaucoup, ni aussi apparentes ni aussi générales qu'elles le seront plus tard. Les conditions historiques s'y opposaient : le souvenir des luttes passées comme l'âpreté des luttes présentes maintenaient encore debout, entre Hébreux et Cananéens, une barrière de défiance et de haine; la fusion des deux peuples, que tant de raison expliquaient et favorisaient par ailleurs, en était gênée ; l'acceptation inconsciente des pratiques condamnables, retardée. Du reste, les diverses conversions qui se produisirent assez souvent alors ne marquèrent pas seulement un temps d'arrêt dans la décadence religieuse ; elles montrent de plus que le yahwéisme de la masse n'avait encore perdu ni toute sa vigueur ni la connaissance de ses traits essentiels 1. Aussi, à se tenir aux textes qui nous renseignent sur cette époque des Juges et aux aperçus qu'ils peuvent ouvrir quand ils ne fournissent pas d'indications précises, on est porté à croire, d'abord, que les défaillances les plus marquées de ces temps troublés furent en réalité de l'idolâtrie pure et simple, c'est-à-dire une participation coupable aux
1. Ces diverses conversions coïncident, dans le plan du rédacteur du Livre des Juges, avec les « délivrances » qui y sont racontées. On trouve encore une conversion de ce genre dans l'histoire de Samuel qui, lui aussi, fut un Juge pendant la première partie de sa vie publique ; cf. I Samuel, vu. Il n'y a pas lieu de mettre en doute la réalité de ces retours ; ils purent être éphémères, mais c'était déjà beaucoup qu'ils se fussent produits. Par contre, autant que nos documents nous en instruisent, ces mouvements de conversion populaire vont en s'espaçant au fur et à mesure que l'on avance dans l'histoire d'Israël. On en trouve de spontanés ou du moins d'inspirés par les événements, comme, au temps de Jérémie, la libération des esclaves que l'on avait promise à Yahwé, et encore ne dura-t-elle que le temps du danger (Jérémie, xxxiv, 8-22) ! on en trouve surtout qui sont décrétés d'autorité par de pieux rois, un Asa (I Rois, xv, 12, 13), un Josaphat (ibid., xxn, 47), un Ézéchias (II Rois, xviii, 4), un Josias surtout (ibid., xxiii, 4 et suiv.) ; mais on sait le peu de résultats que ces rois obtinrent en dépit de la violence qu'ils purent parfois mettre en jeu. Au temps des Juges, il semble qu'Israël était plus sincère dans ses retours à la vraie religion.
rites cananéens; puis, que le glissement du yahwéisme populaire vers la religion des Baals, qui était alors assurément commencé, se faisait d'une allure lente qui ne pouvait laisser présager à quelle chute il aboutirait ; et enfin, que l'époque de la royauté, avec le bouleversement des mœurs qu'elle occasionna et le bienêtre qu'elle procura, devait précipiter cette chute en favorisant, plus encore que dans le passé, l'éclosion des germes malsains que la fréquentation des Cananéens et le nouveau genre de vie imposé par la nature du pays avaient répandus dans les tribus établies. La grande faute de la période des Juges fut de n'avoir pas étouffé ces germes ; mais c'est la période des rois qui leur fit atteindre leur plein épanouissement.
Cette observation n'innocente pas la période des Juges, qui doit porter la responsabilité des fautes qui s'y commirent. La plus apparente fut d'avoir transféré à Yahwè la propriété de nombreux objets et lieux sacrés cananéens qui n'avaient pas été détruits1. On dirait que la vertu mystérieuse qui s'y attachait eût forcé la dévotion des nouveaux possesseurs. Des sanctuaires, des hauts lieux, des autels, des dolmens et des cromlechs, des arbres et des sources, des stèles et des pierres levées, auxquels une coutume immémoriale imprimait un caractère religieux, continuèrent à bénéficier de ce prestige à peu près ineffaçable dans un temps et parmi des populations où la croyance religieuse, quelle qu'elle fût, imprégnait profondément les esprits. Ils se faisaient vénérer par presque tous, d'une vénération à demi superstitieuse et crain tive d'abord, plus familière et plus confiante ensuite, indéracinable à la longue et plus chère que la vie. Les Hébreux nouveaux arrivés, pas plus sans doute que les indigènes, ne rendaient point un culte à ces objets ; ils n'adoraient ni les arbres, ni les sources, ni les
1. Il est fort probable qu'un bon nombre de sanctuaires cananéens furent saccagés par les Hébreux lors de la conquête. On croit pouvoir trouver la trace d'une destruction de ce genre à Beth-shémésh où les cinq pierres dressées semblent avoir été renversées en même temps puisque, gisant à terre, elles sont encore presque alignées ; cette destruction devrait être datée du commencement de la période israélite, fin du XIIe ou commencement du xi° siècle ; cf. Revue Biblique, 191 3, pp 97, 98.
monuments mégalithiques qu'ils avaient hérités des Cananéens 1 ; ils continuaient seulement, sans y trop réfléchir, les démarches traditionnelles et les gestes accoutumés en ces lieux saints et près de ces objets sacrés. Mais leur foi prompte et naïve changeait la destination de toutes ces choses, le sens des rites, Ja signification des offrandes et surtout l'orientation de la prière ; car s'ils perpétuaient là les formes extérieures de la religion des Baals, c'était pourtant Yahwè qu'ils prétendaient servir.
Il n'est pas nécessaire d'énumérer ici tous les exemples de cette adaptation yahwéiste des lieux saints cananéens. Il suffit de parcourir l'histoire de la conquête de Canaan, de la période des Juges, des débuts de la royauté, pour trouver à plus d'une page la mention d'un arbre sacré, d'un monument mégalithique, d'un haut lieu, d'une ville sainte aux origines lointaines, qui étaient les témoins religieux d'une démarche pieuse comme un pèlerinage, grave comme le couronnement d'un prince, et qui avaient été trouvés en possession de leur sainteté antique par les Hébreux envahisseurs 2. C'est ainsi, pour ne rappeler que
1. Assurément les Hébreux de la période que nous étudions n'étaient point des fétichistes ; les divers objets que nous venons de mentionner n'étaient pas des dieux pour eux, mais des objets réputés sacrés qu'ils jugeaient indispensables à tout sanctuaire et qu'ils vénéraient comme appartenant à leur Dieu, comme participant à sa sainteté. Cela ne veut point dire que, dans les toutes premières origines, ces objets n'aient point reçu un culte plus directement adressé à eux ; il est bien vraisemblable, au contraire, que, sinon pour les Cananéens du moins pour leurs prédécesseurs, ils possédaient un caractère divin plus accusé, soit qu'ils fussent considérés comme des divinités, soit plutôt qu'ils eussent passé pour la demeure d'un dieu ou d'un esprit. Mais ce caractère primitif devait aller en s'effaçant, surtout en raison de la prise de possession de ces objets par une religion nouvelle où la personne du Dieu unique tenait une place si envahissante. On trouve ainsi dans les religions récentes qui se sont substituées à des religions antiques des rites, des formules, des fêtes, des termes, des objets, des personnages qu'elles leur ont empruntés, mais en se les assimilant et en leur imposant une signification nouvelle. Que de fois, par exemple, n'a-t-on pas découvert les restes d'un vieux sanctuaire païen sous une église chrétienne, constaté qu'un temple avait été transformé en église, comme le Panthéon de Rome, retrouvé le nom d'une idole ou d'un héros sous le vocable d'un saint chrétien ! Sur cette question, voir Delehaye, Les légendes hagiographiques, Bruxelles, 1906, chapitre vi, Réminiscences et survivances païennes, pp. 168 et suiv. Il n'est pas nécessaire d'observer que l'on commettrait un grossier contresens en interprétant tous ces vestiges selon la religion qui les a laissés et non selon celle qui les a gardés ; ce serait confondre la question d'origine et la question de signification.
2. Pour les arbres, voir Josué, xxiv, 26 ; Juges, iv, 5 ; vi, n ; ix, 6, 37 ; xx, 33 ; I Samuel, x, 3 ; xxn, 6 oh il s'agit du haut lieu de Gabaa d'après le texte grec ; xxxi, 13. — Pour les temples, voir Juges, ix, 4, 27,46, où il se pourrait qu'il s'agît d'un temple mixte fréquenté par la population mêlée de Sichem et connu sous le vocable d'El-Berith chez les Israélites, de Baal-Berith chez les Cananéens. — Pour
deux ou trois exemples significatifs à cet égard, que Josué et ses compagnons, ayant franchi le Jourdain sous la protection de l'arche, subissent la circoncision près du cromlech cananéen de Galgala de Jéricho, où se dressaient de grossières idoles, — que Josué cherche un grand arbre sur le Mont Ébhal pour établir en son voisinage un sanctuaire de Yahwè et dresser à son ombre la stèle commémorative du renouvellement de l'alliance, — que le haut lieu cananéen de Gabaon reste et est nommé couramment « le grand haut lieu », celui où Salomon viendra sacrifier à Yahwè au début de son règne. Sans doute, en plus d'un cas, on pouvait ne fréquenter ces lieux que comme nos paysans se rendent pour leurs affaires à certaines grandes foires qui n'ont plus, de nos jours, le caractère très apparent de pèlerinage qu'elles possédaient autrefois : lorsque David enverra Salomon recevoir l'onction d'huile sainte auprès de la source de Gihon qu'il avait prise aux Cananéens de Jérusalem depuis une trentaine d'années à peine, il n'entendait peut-être pas choisir par là un ancien lieu sacré pour être le théâtre de la consécration religieuse de son fils1. Mais même quand la survivance de la sainteté antique revêtait cette nuance très atténuée, combien de visiteurs des anciens
les fêtes, voir Juges, ix, 27, où il s'agit de la fête religieuse qui suivait la vendange, fête qui semble avoir été célébrée en commun par les Israélites et les Cananéens de Sichem dans le temple dont il vient d'être parlé. — Pour les hauts lieux, voir I Samuel, ix, 12, 14, 22 ; x, 4 ; xxn, 6 lire bâmâ't « haut lieu », d'après le grec ; I Rois, m, 4. — Pour les stèles, voir Josué, xxiv, 26, 27 ; Juges, ix, 6 après correction du texte ; I Samuel, vu, 12. — Pour les sources, voir I Rois, 1, 34, 38, 45 avec les observations qui vont suivre. — Pour les monuments mégalithiques, voir le rôle important joué par les divers Gilgals ou cromlechs, entre autres par le Gilgai ou Galgala de Jéricho, qui, à un rôle militaire, joignait un rôle religieux, car c'est là que les Israélites se circoncirent (Josué, v, 2-9), là aussi que demeura le Messager de Yahwè {Juges, 11, 1).
L'origine cananéenne de ces diverses choses n'est pas signalée par le texte ; mais on voit suffisamment que pour les arbres séculaires, le temple et la fête de Sichem, pour les hauts lieux et les divers cromlechs, les Israélites, quand ils ne s'approprièrent point simplement ce qui appartenait aux Cananéens, suivirent les usages de ceux-ci dans l'organisation de leurs sanctuaires.
1. I Rois, 1, 33 et suiv. Et encore pourrait-on peut-être soutenir que David songea effectivement à utiliser un ancien lieu de culte cananéen transféré à Yahwè pour cette cérémonie du sacre de Salomon. Car l'onction d'un roi revêtait, à n'en pas douter, un caractère sacré : c'était près du Chêne de la Stèle qu'Abimélék, le fils de Gédéon, avait été fait roi par les Sichémites (Juges, ix, 6) ; c'était devant Yahwè d'Hébron que David avait fait alliance avec les cheikhs d'Israël qui l'avaient ensuite oint pour leur roi (II Samuel, v, 3) ; et pour le sacre de Salomon célébré par Sadoq, le prêtre, assisté de Nathan, le nâbhi, on a bien soin d'apporter l'huile conservée près de l'arche. Il est même assez curieux que cette dernière cérémonie n'ait pas été célébrée en présence de l'arche de Yahwè.
lieux de culte n'y apportaient pas un vague sentiment de vénéîation et n'y continuaient pas, sans presque s'en douter, la pieuse démarche des adorateurs fervents qui y venaient jadis ?
Ce n'était pas seulement la religion, c'était aussi la superstition qui poussait les Israélites vers certains sanctuaires païens renommés pour quelque vertu particulière. Dans tous les pays, le peuple connaît et fréquente des lieux sacrés que ses prêtres ignorent ou condamnent et vient y demander une faveur, une guérison, avec autant de foi qu'il en met dans sa prière au dieu qu'il adore. En Canaan, des villes anciennes au nom significatif : Eshtaol, « le dieu où l'on interroge l'oracle »; Esthemôa, « le lieu où la prière est exaucée »; Eltôladh, « le lieu où l'on obtient des enfants », pourraient bien avoir attiré des Hébreux à leur tour1. A tout le moins ceux qui vivaient dans leur voisinage n'échappaient guère à cette sorte de magnétisme religieux que dégagent les sanctuaires en vogue : la femme de Manoé, un modèle de piété yahwéiste, qui habitait non loin de Beth-shémésh, « la Maison du dieu Soleil », donna à son fils prédestiné le nom de Samson, c'est-à-dire de e Solaire » ou de « Petit Soleil » ; sans le vouloir elle rendait ainsi comme un hommage au dieu de la contrée.
Dans quelques cas, l'occupation israélite des lieux saints païens ne dut pas se borner à une prise de possession tout extérieure. Il y a de la vraisemblance qu'elle s'étendait aussi parfois aux traditions de tel sanctuaire, à l'histoire de ses origines merveilleuses, de son nom symbolique, de sa vertu spéciale, peut-être même à la famille sacerdotale qui le desservait de mémoire d'homme et qui, pour n'êtie dépouillée ni de ses bénéfices ni de son prestige, consentait à mettre au service d'un nouveau dieu et de nouveaux clients sa longue expérience cultuelle2. Assuré-
i. Sur les noms d' Eshtaol, Eshtemôa et Eltôladh, les deux premiers en forme d'ifteal, le dernier en forme d'ishtafal, avec It pour shi comme en assyrien, des verbes shâ'al, « demander », shâma* « entendre », wâladh, « enfanter », voir le dictionnaire de Gesenius-Brown et l'article de C. F. Burney dans The Journal 01 theological Studies, xm, 1912, pp. 85, 84. Ces formes anormales en hébreu portent la marque d'une influence babylonienne ou peut-être arabe.
2. Cette observation n'est pas déduite des textes, mais elle découle assez de tout ce qui a été dit iusqu'ici et de l'analogie avec ce qui se passa pour d'autres religions dans des circonstances semblables. En ce qui concerne particulièrement les prêtres, on pourrait peut-être apporter à titre d'indication ce qui est dit de Jéroboam Ier qui choisit des prêtres « dans tous les rangs du peuple » (I Rois, xm, 31), bien que l'auteur eût sans doute simplement voulu dire que les Lévites ne furent pas exclusivement
ment, tout cela subissait une sorte de retouche yawhéiste ; mais le fond primitif cananéen pouvait bien survivre d'une manière aussi tenace que les arbres séculaires et les autels de pierre indestructibles 1.
Les Israélites peu difficiles installés dans les sanctuaires cananéens et même certains Israélites à demi fidèles qui ne fréquentaient que des sanctuaires authentiques de Yah\vè,mais croyaient plus avantageux de recourir au rituel en usage dans le pays, commencèrent, une fois établis à Taise en Canaan, à introduire dans le culte du Dieu d'Israël certaines pratiques du culte des Baals et des Ashêrâs. C'était presque une fatalité dès lors qu'on ne s'en tenait plus, avec une rigueur sans faiblesse, au rituel ancien. Dans ces cultes antiques où les offrandes faites à la Divinité étaient de beaucoup plus multipliées qu'elles ne le sont de nos jours, dans ce pays de Canaan où il n'y avait, ni dans le sol, ni en circulation, une quantité appréciable de métaux, mais où toute la richesse consistait en fruits de la terre et en bétail que l'on tenait directement de la libéralité divine, le principal acte religieux était d'apporter au sanctuaire, pour les offrir au dieu et les partager avec lui et avec ses prêtres, des bêtes du troupeau, des fruits du verger et des produits des champs. La quantité de l'offrande devait être fixée par les rituels ; mais l'on peut bien penser que les pèlerins s'appliquaient pour la plupart à la dépasser afin
choisis. Mais on pourrait penser avec plus de raison que certains Israélites de la période des Juges raisonnèrent comme les païens amenés de Babylonie par les Assyriens pour repeupler le royaume d'Éphraïm dévasté. Ces gens, inquiétés par les lions qui s'étaient multipliés par suite du manque d'habitants, obtinrent qu'un prêtre israélite déporté vînt leur apprendre comment il fallait servir le dieu du pays pour échapper à ce fléau, II Rois, xvn, 24-33. Que des Israélites de notre période aient pu penser comme eux, cela est hors de doute ; qu'ils les aient imité au besoin, cela reste vraisemblable.
1. Il devait exister des rapports entre les traditions hébraïques et les traditions cananéennes, comme il en existait dans tout le reste de la vie matérielle et de la vie religieuse des Israélites et des Cananéens. Mais dans ce domaine des souvenirs, les rapports mutuels nous échappent faute d'une connaissance suffisante du patrimoine traditionnel des Cananéens. La théorie qui veut voir dans les patriarches d'anciens héros cananéens hébraïsés est plus facile à imaginer qu'à prouver. Elle a en particulier le grand tort de méconnaître la valeur historique de la perspective traditionnelle qui distingue si nettement l'âge de la conquête et l'âge de la première migration. Du moins existe-t-il quelques indices qui suffisent à établir qu'il devait y avoir des souvenirs communs aux Cananéens et aux Israélites. Tels sont les souvenirs relatifs à Sichem, à la tentative d'établissement du connubium entre les Benè-Hamôr d'une part et Lévi et Siméon d'autre part, à l'érection de ce temple d'El-Berith ou de Baal-Berith dont le double vocable pourrait bien trahir l'origine mixte, Genèse, xxiv ; Juges, vm, 33 ; ix, 46 et suiv. A Sichem, en raison de l'impor-
de piquer la générosité de leur dieu et d'obtenir de lui des bénédictions plus abondantes ; quand l'émulation, l'ostentation ou la ferveur y aidaient, on voit tout de suite à quelle profusion pouvaient arriver les offrandes. Aussi le caractère agricole des rites du yahwéisme s'affirma-t-il plus encore que dans les anciennes prescriptions mosaïques x ; le dévergondage liturgique, si souvent attaqué par les prophètes, commença dès lors à s'afficher dans les sanctuaires. Le calendrier des fêtes suivit avec une rigueur plus méticuleuse la série régulière des récoltes ainsi que le mouvement de la lune, cet astre bienfaisant qui facilitait la garde nocturne du berger et déversait sur la terre l'humidité fécondante sans laquelle la végétation aurait dépéri. Les assemblées revêtirent un aspect champêtre plus marqué. La pâque, repas commémoratif de nomades migrateurs ou fugitifs qui immolent un nouveau-né de leur troupeau, se surchargea des rites d'une fête des premiers fruits de la terre et coïncida avec l'ouverture de la moisson des orges ; sept semaines plus tard, on fêtait la moisson des blés, et, à l'automne finissant, lorsqu'on avait cueilli les fruits des arbres et vendangé la vigne, une joie bruyante accompagnait la dernière fête, le hâgk par excellence, qui mettait lin à Tannée agricole en épanouissant les âmes et en débridant les sens à cause des travaux arrêtés et des bienfaits reçus 2. On se plaisait aussi à enjoliver les sanctuaires et à compliquer les offrandes 3. L'autel traditionnel de mottes de terre ou de
tance de l'élément cananéen survivant, le mélange des souvenirs pouvait mieux s'opérer. On entrevoit que quelque chose d'analogue a pu se produire ailleurs.
1. Les trois grandes fêtes annuelles sont déjà mentionnées, mais très sommairement, dans le Livre de l'alliance, Exode, xxiii, 14-17.
2. On trouvera dans Nombres, xxviii, 16-xxix et dans Lévitique, xxiii, 4-43, un exemple du développement des réglementations relatives aux trois grandes fêtes, et dans Juges, ix, 27-29, quelques détails sur le banquet sacré de la vendange à Sichem, qui suffisent à montrer que l'on ne s'y livrait pas exclusivement à un exercice de piété.
3. Il dut se passer pour la religion populaire ce qui se passa pour la loi écrite. Dans cette loi, la comparaison des diverses réglementations relatives aux offrandes permet de suivre l'épanouissement de la générosité des fidèles que les prêtres, collaborateurs, continuateurs de Moïse et interprètes autorisés de sa pensée, s'appliquèrent à soutenir par des tords de plus en plus compliquées. Dans le Livre de l'alliance, il est simplement prescrit d'offrir à Yahwè les prémices de l'aire et du pressoir, le premier-né des fils, le premier-né du gros et du petit bétail, les prémices des premiers fruits du sol, Exode, xxn, 28, 29 (Vulgate, 29, 30) ; xxiii, 19 ; aucune indication pratique n'accompagne l'énoncé de la loi. Mais, par contre, soit dans la législation du Deutéronome, soit dans celle du Code sacerdotal disséminées dans le Lévitique et les Nombres, des indications nombreuses et précises fixent la nature des victimes,
pierres brutes fut parfois remplacé par l'autel construit en pierres d'appareil ou formé d'un bloc sur lequel « on avait promené le 1er » pour le tailler x. Aux modestes victimes tirées du troupeau de petit bétail, moutons et chèvres, on pouvait ajouter plus couramment maintenant les taureaux, les génisses et les veaux gras. Les holocaustes allèrent en se multipliant; les festins sacrés, où l'on se dédommageait une bonne fois de ses longues privations et où l'on n'épargnait ni le shékhâr ni le vin lourd de Canaan, ressemblèrent à des ripailles2; peut-être que déjà des prêtresses impures erraient, fardées et souriantes, aux abords des bosquets ou des salles, tandis que des fanatiques avec des balafres sanguinolentes s'agitaient furieusement ou sautaient en hurlant, soutenus, poussés, entraînés par une musique d'un rythme exaspérant.
La plupart des sanctuaires où se déroulaient ces cérémonies et ces scènes d'un yahwéisme de mauvais aloi portent dans la Bible, qui les mentionne fréquemment, le nom de hauts lieux. Les Cananéens en possédaient un grand nombre ; on en a lu plus haut la description. Plusieurs, beaucoup peut-être de ceux qui n'avaient pas été détruits à la conquête furent occupés par les Hébreux et restèrent à peu près tels qu'ils étaient ; ceux que l'on éleva en l'honneur de Yahwè leur ressemblèrent sans doute beaucoup. Là aussi se voyaient l'autel, la pierre dressée, Vashêrâ,
le taux du rachat si le rachat est permis, le mode d'offrande et de consommation de la victime, la part qui revient à Yahwè, celle des prêtres, celle de ceux qui offrent le sacrifice. Sur ces multiples détails, voir Dictionnaire d'Apologétique, tome ni, colonnes 858, 859. Enfin, si on lit les prophètes Amos et Osée, on comprendra, à quelques-unes de leurs allusions, que le rituel de leur temps dépassait les exigences des codes primitifs. La période des Juges n'en était pas encore là ; mais elle avait déjà abandonné en partie sans doute la simplicité austère du premier rituel mosaïque.
1. La manière primitive de construire l'autel yahwéiste est indiquée par Exode, xx, 24-26. La prohibition de l'emploi du fer montre que les traditions relatives à l'érection des autels avaient pris leur origine à une époque où le fer n'était pas connu. Nous aurons encore l'occasion de signaler ce maintien par la religion des formes les plus anciennes de servir la Divinité. Comme on peut admettre qu'en fait une loi est toujours violée une fois ou l'autre, on pourra supposer que certains Israélites, contrevenant à ces prescriptions, élevèrent des autels de pierres taillées ; mais on n'en a pas d'indication dans nos textes. L'autel édifié par Gédéon dut l'être en pierres sèches, bien que ces pierres eussent été disposées en un certain ordre et non amoncelées au hasard, Juges, vi, 26. L'autel de Salornon qui était en bronze demeurait en quelque façon conforme à la loi, parce qu'il recouvrait une roche ; mais cette manière de rester conforme à la loi ne semble pas avoir été admise de tous les sujets du grand roi.
2. Cf. Juges, ix, 27, déjà cité, et surtout, I Samuel, 1, 13-15, qui est encore plus significatif : Anne a besoin de se défendre contre l'idée du prêtre Héli qui l'a prise pour une femme ivre.
l'arbre sacré ; les plus importants devaient avoir leur salle pour les festins 1 et un édicule pour abriter quelque idole ou symbole religieux.
Ces hauts lieux hérités des païens ou érigés sur un modèle païen perdirent parfois assez vite cette tache originelle. Certains d'entre eux étaient fréquentés par des yahwéistes intègres. Nous verrons Samuel monter à celui de la ville où Saul était venu le trouver, des nâbhîs descendre en bande tumultueuse de celui de Gabaa de Dieu, Saûl tenir une sorte de conseil royal sous le térébinthe qui ornait celui de Gabaa et Salomon dans sa première ferveur se rendre à celui de Gabaon pour y offrir des sacrifices et y obtenir le songe où Dieu lui promettra la sagesse et la gloire 2. Rien d'étonnant à cela pour une époque où l'arche était encore à demi captive sur la frontière philistine et où le rayonnement du temple de Jérusalem n'avait pas encore rejeté dans l'ombre et le mépris les multiples sanctuaires qui parsemaient le pays. Mais, autant que l'on en puisse juger par les textes anciens, le nombre des hauts lieux ne fut peut-être pas aussi grand, ni leur fréquentation aussi intense durant la période des Juges qu'ils le seront plus tard 3. Sur ce point comme sur quelques autres, l'histoire ne nous oblige pas à supposer que la religion dépravée qui s'étalait dans les hauts lieux au temps des prophètes régnait déjà avec la même ampleur au temps des Juges et des premiers rois. Pourquoi y aurait-il eu un développement dans les idées prophétiques sans qu'il se fût produit le moindre épanouissement dans la religion populaire 4 ?
1. La salle ou lishkâ est mentionnée pour le haut lieu où Samuel va présider le festin sacré municipal, I Samuel, ix, 22 ; elle était assez vaste pour recevoir 30 convives d'après l'hébreu, 70 d'après le grec. Voir aussi ibid., 1, 18, texte corrigé d'après le grec.
2. Cf. I Samuel, ix, 22 ; x, 5 ; xxu, 6, lire nos, bâmâ, « haut lieu » avec les textes grecs B, L, au lieu de Râmâ ; I Rois, m, 4.
3. On voudra bien remarquer que, pour la période étudiée ici, nos textes ne mentionnent que les trois hauts lieux indiqués dans la note précédente. Il y en avait d'autres, incontestablement, mais les textes n'en parlent pas, alors qu'ils citent d'assez nombreux sanctuaires de villes ; voir, ci-dessous, chapitre xn. Le terme de bâmâ n'aurait-il pas primitivement désigné, chez les Hébreux, le sanctuaire rustique ou, du moins un sanctuaire en plein air érigé en dehors des murs d'une ville, comme c'est le cas pour I Samuel ix, 22 ? Si cette suggestion était voisine de la vérité, le terme bâmâ ou bâmôth, au pluriel, qui finit par désigner les hauts lieux avec un sens péjoratif, aurait eu une destinée analogue à celle de paganus, « campagnard », qui est devenu « païen ».
4. C'est surtout avec les écrivains d'inspiration prophétique que les hauts lieux
Il est bien plus vraisemblable que celle-ci réagit d'abord contre le milieu cananéen où elle ne trouvait guère que de l'hostilité ; qu'elle resta, même avec ses hauts lieux, plus voisine de l'idéal primitif du yahwéisme ; qu'elle ne devint vraiment cananéenne de formes qu'à partir du moment où les Hébreux, se trouvant plus à l'aise dans leur conquête désormais incontestée, subirent sans se défendre l'action de la religion indigène, qui leur semblait plus praticable, et l'influence de la terre, qui, pour être fertile, réclamait de constantes prières.
En tout cas, ce fut dans les hauts lieux que s'exhalait peut-être déjà et que sûrement s'exhalera plus tard la majeure partie de la piété d'Israël 1. L'agriculteur, le berger y venaient souvent, et, s'ils allaient parfois en pèlerinage à quelque grand sanctuaire lointain dont le renom les attirait2, ils aimaient mieux sans doute leurs sanctuaires modestes qui semblaient se mêler plus étroitement à leur vie laborieuse, où ils avaient apporté tant d'offrandes et reçu en retour tant de bénédictions. Au fur et à mesure que les années, puis les siècles s'écoulaient, Israël s'attachait de plus en plus fortement à eux. Le temple même de Salomon avec ses boiseries de cèdre et son mobilier d'or ne lui plaira jamais autant que ses hauts lieux grossiers couverts de poussière. Cet attache-
apparaissent souvent dans les textes comme des sanctuaires dignes de réprobation. Les exégètes qui admettent l'évolution de la religion yahwéiste expliquent ce fait en disant que les prophètes, ayant conçu la nécessité de l'unité du sanctuaire, s'attaquèrent aux hauts lieux qui avaient toujours existé aussi nombreux de tout temps sans qu'on eût songé à les trouver répréhensibles. Qu'il y ait eu, en ce point, une pratique courante fort éloignée de la conception centralisatrice du Deutéronome, par exemple, cela n'est pas douteux ; on vient de le rappeler à propos de Samuel, des nâbhîs, de Salomon, à qui il faudrait ajouter Élie pour le ixe siècle. Mais pourquoi ne pas admettre, non pas au nom d'une théorie, mais en se référant aux textes, que la réaction prophétique fut provoquée par un développement anormal du culte des hauts lieux ? Il est rare qu'une protestation s'élève tout d'un coup contre ce qui s'est toujours fait ; c'est un dernier excès qui soulève l'indignation et suscite les réformateurs. Du reste, les prophètes, les réformateurs pour le cas présent, en appellent toujours au passé, aux ordres de Yahwè, aux prescriptions de Moïse ; ils ne veulent pas être des novateurs ; ils sont des traditionalistes. Leur insistance à l'affirmer montre assez qu'ils s'en prenaient à des innovations.
1. Pour s'en convaincre, il suffit de lire les introductions rédactionnelles placées en tête de l'histoire de la plupart des rois de Juda ; presque dans chacune d'elles, l'auteur sacré rappelle en une plainte monotone que « les hauts lieux ne disparurent point ».
2. A la période qui nous occupe, on voit ainsi Elqânâ, le père de Samuel, monter chaque année avec sa famille à Silo pour y sacrifier à Yahwè des armées, I Samuel, 1, 3, 2i. Au temps de Samuel, il est parlé de trois hommes montant « vers Dieu » à Béthel et y portant trois chevreaux, trois pains et une outre de vin, I Samuel, ix, 3-
ment ne taisait que naître à l'époque des Juges ; il ira sans cesse en s'affermissant et finira par devenir farouche. Les prophètes auront beau protester avec leur éloquence véhémente contre cet attirail liturgique emprunté de toutes pièces aux Cananéens, contre cette débauche religieuse qui s'étale « sur toute colline élevée et sous tout arbre au beau feuillage » ; ils ne seront pas écoutés. Si un roi réformateur renverse les hauts lieux, l'Israélite obstiné les rebâtira à moins qu'il ne se soit laissé égorger sur l'autel qu'il a voulu défendre contre la rage des destructeurs 1. Ni les protestations inspirées, ni la violence du pouvoir n'auront raison de cette obstination ; il faudra que Yahwè lui-même déchaîne sur ce pays pervers la désolation de la guerre comme savaient la faire les Assyriens et les Chaldéens pour que les hauts lieux ruinés, ensevelis dans la poussière des décombres et perdus dans l'enchevêtrement « des orties et des ronces », soient enfin livrés à un trop tardif oubli 2.
Cette adaptation, ces enrichissements du yahwéisme n'atteignaient guère que ses formes extérieures. C'était déjà trop pour la masse qui aperçoit surtout l'extérieur des choses et qui, en un jugement sommaire, identifie dès qu'elle peut rapprocher. Mais, une fois commencée, la décadence religieuse ne devait pas s'arrêter aux formes seulement. Par suite de l'acceptation de certaines idées et de l'introduction de certaines pratiques caractéristiques du paganisme cananéen, une contamination plus profonde du yahwéisme se produisit, qui s'attaquait à des principes plus essentiels de la religion révélée par l'intermédiaire de Moïse.
C'est la notion même de Yahwè qui eut à pâtir tout d'abord du nouvel état de choses. La ressemblance des cultes rendus à Yahwè et aux Baals amenait beaucoup d'Hébreux à ne plus dis-
i. II Rois, xxm, 20.
2. Osée, ix, 6. Il s'agit ici de la fin du culte des hauts lieux, c'est-à-dire des sanctuaires en plein air, qui représentaient une forme archaïque du lieu sacré. Ce n'est pas à dire que les Juifs furent tous, après la restauration, soit en Palestine, soit dans la dispersion, enclins à se conformer à la loi sur l'unité de sanctuaire. Sur ce point, voir, ci-dessous, p. 324, n. 1. Mais quand ils se firent des sanctuaires particuliers, c'étaient plutôt des édicules ou des temples plus ou moins vastes qu'ils érigeaient, et non pas des hauts lieux.
tinguer nettement les caractères de ces dieux. Pour leurs yeux obscurcis, Yahwè perdait cette grandeur distante et redoutable dont, au Sinaï, il avait voilé son être divin. Il restait toujours, cela va de soi, le Dieu exclusif de la nation, dont il assurerait, on en était certain, la gloire et la prospérité ; mais il se mêlait aussi davantage à la vulgarité des petits intérêts de ses fidèles, tendait une oreille patiente à leurs plaintes, à leurs récriminations, à leurs désirs de richesse et. de joies matérielles. Le moyen de se faire mieux écouter de lui, on ne le cherchait plus dans la connaissance de la volonté divine, dans la détermination bien arrêtée de conformer sa conduite à cette volonté ; Yahwè n'était plus le Maître qui commande, et à qui l'on s'empresse d'obéir ponctuellement ; c'était le bienfaiteur très riche, souvent libéral, souvent capricieux, qu'on essaie d'amadouer par toutes sortes de petites attentions, afin d'attirer ses regards, de lui plaire et d'exciter sa générosité. La préoccupation morale de lui obéir a fait place à la préoccupation intéressée de le corrompre. On se l'imagine alors exigeant en matière d'offrandes, gourmand, si l'on ose dire, de victimes grasses à point, rendu souriant et mis en bonne humeur par les mets succulents qu'on entasse devant lui, et enfin surtout, car c'est cela que l'on attend, restituant bien vite et au centuple les présents qu'on lui a faits. Yahwè se rapetisse à la taille d'un Baal et mène, en son haut lieu rustique, la vie bornée d'un dieu champêtre.
Comme les Baals, du reste, il a ses rivaux, les Yahwès ses voisins, maîtres, de leur côté, d'un sanctuaire fan eux ou d'un sanctuaire de village et administrant toute la contrée voisine. Il revendique avec jalousie son territoire large ou étroit, impose à ses fidèles telle pratique spéciale, se recommande par une vertu infaillible pour tel genre de besoin que lui seul peut satisfaire, et cherche à rivaliser, comme leurs prêtres et leurs dévots entre eux, avec le Yahwè d'à côté. En somme, sous le nom de Yahwè, c'est l'antique Baal local qui, ayant survécu aux bouleversements de l'invasion à la faveur de la survivance de son sanctuaire et de son culte, revit, à peine déguisé, dans la divinité conquérante qui a prétendu le supplanter 1.
1. Cette tendance à diviser Yahwè, le Dieu unique du peuple choisi, en Yahwès locaux plus ou moins distincts les uns des autres, n'apparaît pas nettement dans nos
De là à honorer Yahwè par les pratiques les plus caractéristiques et les moins imitables de la religion cananéenne, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut franchi. Il ne le fut pas alors toutefois, même dans les milieux les plus atteints par la contagion, avec une décision qui eût fait tomber le yahwéisme au rang d'une religion cananéenne à peine démarquée. Cependant on ne peut guère douter que la prostitution sacrée ne se soit glissée, ici et là, dans le culte rendu à Yahwè par des Israélites ignorants ou pervers, ainsi qu'en pourraient témoigner les prohibitions anciennes relatives à ce point 1. Mais il est très probable que, maintes fois, ce désordre constituait un hommage proprement idolâtre aux Baals et aux Ashêrâs ou que, s'étant dépouillé de sa signification religieuse, il n'était plus que de la débauche.
C'est avec une semblable réserve qu'il convient de signaler la fabrication des idoles, images ou représentations symboliques de Yahwè, dont la prohibition, qui remontait à Moïse, doit être
textes. Mais il pourrait se faire qu'elle soit signalée dans Osée n, 18. Ce verset est en mauvais état dans le texte hébreu ; la version grecque permet de le traduire ainsi : « ...elle (la nation israélite, comparée à l'épouse de Yahwè) m'appellera « mon mari » et ne m'appellera plus « Baals ». Il semble que, pour le prophète, Israël servait beaucoup de Yahwès qui n'étaient guère que des Baals et en méritaient le nom. Peut-être pourrait-on voir aussi une allusion à cette multiplicité des Yahwès dans Jérémie, n, 28, du moins si l'on suppose qu'un certain nombre des idoles fabriquées par les Judéens étaient des représentations symboliques de Yahwè. Notons aussi que certaines expressions où le nom de Yahwè est suivi d'un nom de lieu, comme « Yahwè dans Miçpâ » {Juges, xi, 11), « Yahwè dans Hébron » (II Samuel, xv, 7, 8), se traduiraient mieux par « Yahwè de Miçpâ », « Yahwè d'Hébron » ; cf. Gesenius-Kautzsch, § 130, a. Assurément ce ne sont là que des indications dont il ne faut pas exagérer la portée. Mais il convient aussi de remarquer que nous étudions la religion populaire où l'unité de la personne divine n'est pas toujours nettement saisie en pratique, et que la religion des Cananéens, dont l'influence fut si considérable, proposait à ses fidèles de nombreux Baals.
1. La prohibition contenue dans le code de Deutéronome xxiii, 17, 18, n'est pas glosée et doit être ancienne. Du reste, peu après Salomon, la prostitution sacrée semble avoir sévi particulièrement en Juda (I Rois, xiv, 24) et le culte d'Ashêrâ était patronné en hautlieu à Jérusalem {ibid., xv, 13). Peut-être était-ce là le résultat de l'affluence des étrangers à la capitale et dans ses environs à l'occasion des travaux et des entreprises commerciales de Salomon. Mais les antiques aventures de Juda, fils de Jacob, et de Thamar qui s'était fait passer pour une prostituée sacrée donnent à penser que, dans cette région du sud de Canaan, ces pratiques religieuses étaient depuis longtemps en usage et pouvaient s'y infiltrer plus vite que partout ailleurs dans la religion de Yahwè. Voir sur ce dernier épisode, Genèse, xxxviii ; au verset 22, les habitants du lieu répondent bien à l'envoyé de Juda qu'il n'y a pas de qedhêshâ chez eux ; mais l'ensemble du récit montre assez que les femmes de cette espèce y étaient pour le moins fort bien connues. Du reste, faute d'indications précises sur ce point, il reste les formules générales des introductions rédactionnelles du Livre des Juges ; elles suffisent à autoriser à croire que la prostitution sacrée fit des ravages à cette date en Israël, mais elles ne permettent pas de préciser si c'était par idolâtrie ou par contamination du yahwéisme.
considérée comme l'un des points les plus remarquables du yahwéisme primitif. Les textes en parlent peu pour la période des Juges ; ils ne mentionnent expressément que l'idole de Mikhâ l'Éphraïmite. L'éphod de Gédéon ne semble nullement avoir été une statue de Yahwè comme trop de critiques prétendent l'établir par des déductions des moins satisfaisantes ; nous savons que l'éphod était une machine pour tirer les sorts sacrés ; ce que l'on ajoute à cela n'est que conjecture 1. Quant à l'expression si fréquente « en présence de Yahwè », elle implique que l'on croyait Yahwè plus particulièrement présent dans un sanctuaire, avec les sorts ou dans l'arche, comme il est naturel puisqu'il s'agit de lieu ou d'objets où il manifestait sa volonté et sa puissance ; elle ne prouve point par elle-même que l'on se tînt alors devant une idole 2.
Il pourrait être intéressant d'observer, du reste, que la fabrication de certains objets de culte, d'une idole entre autres, supposait l'emploi d'une quantité notable de métal précieux dont le possesseur pouvait disposer comme d'un superflu 3. C'est ce que
1. Sur l'éphod divinatoire, voir, ci-dessous, p. 336, n. 1. C'est parce que l'on ne veut pas que Moïse ait prohibé les idoles qu'on s'obstine à faire de l'éphod une statue ; car cette machine divinatoire étant l'une des institutions les plus caractéristiques du yahwéisme lévitique, il est invraisemblable qu'elle pût être une idole si Moïse avait interdit toute représentation figurée de Yahwè.
2. L'expression mn> >3sb, liphnè Yahwè, « en présence de Yahwè », est des plus fréquentes et offre des nuances de signification assez diverses ; mais elle implique presque toujours une nuance de solennité et un caractère d'abstraction qui n'a rien à voir avec la présence devant une représentation ou un symbole de Yahwè. C'est ainsi que « Nemrod était un rude chasseur devant Yahwè » ( Genèse, x, 9) ; qu'Isaac désire bénir son fils « devant Yahwè » avant de mourir (ibid., xxvn, 7). Dans la réglementation des offrandes, cette expression revient à satiété sous la plume de prêtres qui assurément ne voulaient point dire qu'il fallait présenter les offrandes devant une idole (Exode, Nombres, Lévitique, Deutéronome). On la retrouve employée à propos de l'arche, et les Hébreux n'ont jamais considéré l'arche comme une idole ou un symbole de Yahwè (Josué, iv, 13 ; vi, 8 ; I Samuel, 1, 9 dans le texte grec, 12, 15, 19 ; II Samuel, vi, 5, 14, 16). Elle entra de même dans l'expression «marcher en présence de Yahwè » qui n'a qu'un sens moral (I Rois, 11, 4 ; ni, 6; etc.). Aussi quand cette expression est employée à propos des sorts sacrés (Josué, xvni, 6, 8, 10; xix: 51) ou à propos d'un sanctuaire (v. g.. Juges, xi, 11 ; xxi, 2, et voir aussi Exode, xxi, 6, pour la cérémonie de l'asservissement définitif d'un esclave volontaire), il n'y a pas lieu de conclure avec assurance à la présence d'une représentation de Yahwè ; il est bien plus probable que, dans la langue liturgique, l'expression signifiait simplement « dans un sanctuaire » ou « dans le sanctuaire ».
3. Il y avait des idoles de bois, de terre cuite, de pierre, comme on le voit en lisant les prophètes ; mais on voit aussi par Deutéronome, vu, 25 ; Isaïe, xxx, 21 ; xxxi, 7 ; xl, 19 ; xli, 6, 7 ; etc., que « l'argent et l'or » ne manquaient point aux idoles, soit comme parties, soit comme revêtement, soit comme ornement. On distinguait couramment deux espèces d'idoles: le pésél, Sd3, idole sculptée de bois ou de
La période des Juges. 19
nous apprennent, pour les temps antiques, les épisodes du veau d'or d'Aaron, de l'éphod d'or de Gédéon, du dieu d'argent de Mikhâ 1. Les Israélites n'étaient pas fortunés à cette époque ; les métaux usuels, le fer, le cuivre, rétain, n'abondaient pas chez eux2; les métaux précieux, moins encore. Gédéon n'avait pas assez d'or avant d'avoir battu les Madianites et n'obtient les anneaux d'or de ses compagnons d'armes qu'à titre de don de joyeux avènement ; Mikhâ, qui avait volé onze cents pièces d'argent à sa mère, paraît avoir appartenu à une famille aisée 3. Aussi est-il vraisemblable que les idoles ne devaient se multiplier au point de devenir l'une des caractéristiques du yahwéisme populaire qu'à partir du moment où des guerres victorieuses avec des peuples plus riches et plus avancés, en permettant de prélever en butin les choses dont on manquait, et des siècles de culture prospère, en favorisant les échanges avec l'étranger, eurent introduit et répandu les divers métaux en Israël. Ces conditions nous reportent au temps de la royauté. Les rois, naturellement, furent les premiers à s'adjuger la possession de ces métaux rares
pierre et la massêkhâ, rDOD, idole de métal fondu ; mais il pourrait se faire que l'expression composée « pésél et massêkhâ », rDBDI bDS, eût parfois désigné une seule idole comportant une partie sculptée et une partie coulée. C'est probablement ainsi que l'idole de Mikha était désignée dans le texte primitif (Juges, xvii, 3, 4), tandis que, dans les portions remaniées de ce texte, on trouve le terme pésél pour désigner l'idole d'argent fabriquée par un fondeur, terme qui ne lui convient pas (ibid., xviii, 17, 18, 20, 30, 31) ; le terme massêkhâ, isolé de pésél avec lequel il était primitivement lié pour désigner un seul et même objet, y est employé pour désigner une seconde idole [ibid., xviii, 18, 20 d'après le grec), alors qu'il semble bien qu'il n'y en avait qu'une. Cette dissociation de l'expression composée ancienne montrerait qu'à l'époque du remaniement du texte les termes pésél et massêkhâ avaient perdu en grande partie leur signification première pour ne plus avoir que le sens général d'idole, sans égard à leur matière et à leur mode de fabrication.