II Samuel, iv
et vingt serviteurs, l'entourait de soins. Il semble bien que David ignorait qu'il vécût encore. Mais s'étant un jour enquis s'il restait quelque survivant de la maison de Saûl, il apprit son existence par Sibâ et s'empressa de le faire venir à Jérusalem. Il accueillit avec bonté l'infirme, inquiet de ces prévenances, le retint dans la ville, lui assura une pension, l'admit à sa table avec ses fils et lui garantit pour l'entretien de sa propre maison, sous la surveillance du fidèle Sibâ, l'entière possession de ses biens patrimoniaux l.
David, fidèle en ses affections, devait cette attention au fils de celui que, en des jours moins fortunés, il avait aimé d'une amitié solide et tendre et avec qui il s'était lié par le «pacte de Yahwè*>. I^ais s'il obéissait à cette noble inspiration de son cœur et de sa loyauté il n'écartait pas de son esprit des calculs moins désintéressés. Il entrevoyait que cette générosité vraiment royale désarmerait peut-être l'hostilité des partisans plus ou moins secrets de la dynastie détrônée. Au pis aller, il lui serait facile de surveiller de près tous les mouvements d'un rival possible en faisant de lui un courtisan. Meribaal s'installa donc à Jérusalem. Il eut, par un fils du nom de Mikha, une assez longue postérité ; elle ne devait jamais ressaisir le pouvoir 2.
îî. — LA RÉVOLTE D'ABSALOM
La maison de Saûl se trouvait hors d'état de nuire. Mais il allait surgir d'autres adversaires. Une querelle dynastique, comme il en éclate à l'origine des monarchies les plus durables, troublera profondément le pays. David va être déposé, chassé, poursuivi. Pour comble d'amertume, ce sera l'un de ses fils qui,
i. Ce denier détail (Il Samuel, ix, 9, 10) autorise à penser que tous les biens ayant appartenu à Saiïl et à sa famille, biens dont David dispose ici en maître, étaient devenus sa propriété quand il monta sur le trône de Saiil de qui, d'ailleurs, il était le gendre. On a déjà noté que David avait hérité plusieurs des femmes de Saiil, II Samuel, xn, 8. Ce dernier passage, qui parle de «la maison de Saiil », donnée par Yahwè à David, pourrait, du reste, s'entendre aussi des biens de ce roi. Par là ^"expliquerait au mieux que les fils de David possédaient des biens à Baal-Hâçôr dans la tribu de Benjamin, ibid., xm, 23.
2. I Chroniques, vin 34-40. Le verset 32 pourrait se rapporter à la mesure par laquelle David obligea Meribaal à demeurer à Jérusalem : ses descendants y restèrent.
patiemment, fomentera la révolte avant d'en prendre ouvertement la direction 1.
L'origine lointaine en fut une honteuse et sanglante tragédie de famille. Amnon, le fils aîné de David, que celui-ci avait eu d'Ahinoam de Yizreël du midi, s'était épris de sa demi-sœur, Tamar, née, ainsi qu'Absalom, d'une autre femme du roi, Maakhâ de Geshour. La jeune fille était jolie et vierge. Le jeune homme, au lieu de la demander en mariage, comme il l'eût pu faire, selon les mœurs de ce temps, malgré leur étroite parenté 2, brûlait pour elle d'un amour mauvais, et, rongé par son désir sans espoir, dépérissait de jour en jour. Il avait un ami, son cousin Joradab, fils de Shimea. Questionné par lui sur la cause de son étrange langueur, il lui avoua la passion qui le torturait. L'ami se fit complice. Au lieu d'adresser des remontrances pour détourner du crime, il enseigna un stratagème pour le commettre. Amnon ne recula point devant la perfidie qui lui était conseillée. Il se coucha comme s'il était souffrant, et lorsque David, amené par son inquiétude de père, vint prendre des nouvelles, il lui demanda d'envoyer sa sœur Tamar pour la regarder confectionner quelques gâteaux qu'elle lui ferait manger. Cette demande pouvait passer pour un caprice de malade ; David, trop aimant pour
1. Sur les révoltes du règne de David, sur celle d'Absalom eu particulier, voir, avec quelque réserve, parfois, ,Caspari, Aufkommen und Krise des Israelitischen Kûntgtums unler David, 1909.
2. On voit par les paroles de la jeune fille (II Samuel, xm, 13, 16) que cette union était regardée comme possible. Ces unions entre parents, même très rapprochés, n'étaient sans doute pas chose inouïe dans une société où, pour garder la pureté du sang et l'intégrité des biens patrimoniaux de la famille, l'homme pouvait
être parfois assez limité dans le choix d'une épouse. Abraham, par exemple, avait épousé une de ses demi-soeurs, Sara, née du même père que lui, mais d'une autre mère, Genèse, xx, 12; c'était le même cas qui se présentait ici pour Amnon et Tamar. Lévitique, xvm, 9; xx, 17, et Deuféronome, xxvn, 22, placent pourtant cette sorte d'union parmi celles qui sont prohibées ; Ezéchiel, xxii, ir, la réprouve aussi, mais en constatant, qu'il y en a des exemples. D'ailleurs, on sait que, jusqu'aux derniers Ptolémées, les rois d'Egypte épousaient une de leurs sœurs, pour sauvegarder dans leur lignée la pureté du sang divin, qui coulait en leurs veines. De même chez les Grecs, Odyssée, vu, 54, 55 et suiv., signale le mariage d'Alkinoos avec Arété, née des mêmes père et mère que lui. De cette divergence, en Israël, de la pratique à l'égard de la loi, on conclura tout au plus que celle-ci n'avait pas réussi i faire disparaître les anciens usages. Mais si ces derniers n'avaient pas atteint encore, en ce point, le niveau moral tracé par la loi, on remarquera que la morale usuelle était très sévère en ce qui concernait la violence faite a une vierge : elle est qualifiée de nebhdld, et celui qui la fait est un nâbhdl: «on n'agit pas ainsi en Israël», II Samuel, xnr, 12, 13. Sur le sens et la portée de ces expressions, voir La Période des Juze<>, pp. 297, 298.
28o LES CRISES DE LA ROYAUTÉ DA VEDIQUE
être soupçonneux, se hâta de le satisfaire. Tamar ne tarda point à entrer dans la chambre d'Amnon. Tandis qu'il la dévorait des yeux, elle pétrit de la pâte, en fit des galettes ressemblant à des cœurs, et, quand elles furent cuites, les versa de la poêle devant lui. Mais il n'en voulut point manger ainsi. Il fit sortir les gens qui étaient là, et pria Tamar de venir tout près de lui pour le faire manger de sa main. Gentiment la jeune fille s'approcha de son frère, iviais découvrant tout à coup avec horreur l'abîme d'ignominie où il s'efforçait de l'entraîner, elle le supplia de l'épargner. Elle lui remontrait l'impiété de cet acte ; elle lui suggérait de la prendre pour femme ; elle ne voulait pas être souillée de cette infamie qu'elle ne saurait où cacher. Sourd à ces prières haletantes, n'écoutant que l'ordre pressant de son désir brutal Amnon se porta sur elle aux pires violences. Puis, rancœur de la volupté assouvie, il se prit à la détester « d'une haine plus grande que l'amour dont il l'avait aimée », et la chassa. Comme Tamar l'implorait de lui éviter ce surcroît d'outrage, il commanda à un valet de la pousser dehors et de fermer la porte derrière elle. Elle s'en alla, folle de dégoût et de honte, jetant des cris, couvrant ses cheveux de poussière, déchirant avec rage la tunique à longues manches, que portaient les filles du roi tant qu'elles demeuraient vierges, et posant la main sur sa tête, comme une pleureuse, en signe de la plus cruelle désolation 1. Absalom, ayant
i. En poussant des cris, Tamar veut montrer qu'elle n'a pas consenti, ma.s qu'on lui a fait violence ; cf. Deutéronome, xxm, 24, 27. — Poser ses mains sur sa tête, ou les élever au-dessus d'elle est un des gestes habituels du deuil chez les femmes. On le trouve souvent représenté sur les bas -reliefs funéraires d'Egypte ; c'est celui des pleureuses qui ornent les petits côtés du sarcophage d'Ahiram, roi phénicien de Byblos.
L'expression c>ES mr©, kethôneth passîtn, ne se trouve qu'ici, II Samuel, xiii, ïS, 19, pour la fille du roi et Genèse, xxxvn, 3, 23, 32, pour Joseph, à qui Jacob a donné un vêtement de ce genre. Le premier terme désigne un vêtement de dessous porté à même le corps, fait de laine ou de lin, quand il s'agissait d'un vêtement un peu riche. Le second terme a été entendu de deux manières par les versions. D'après une interprétation, il désignerait une robe dont le tissu présenterait des rayures ou des ornements de plusieurs couleurs (voir les vêtements des Asiatiques émigrant en Egypte, dans la peinture des tombeaux de Beni- Hassan, Dictionnaire de la Bible, t. 11, col. 1068) ; cette interprétation est défendue par R. Eisler, qui, au lieu de a>Db, voudrait lire D>DSDS, d'après un mot de la ?vlichna, Negaïm, xi, 7, qui désigne un vêtement d'été blanc avec des dessins de plusieurs couleurs, et rattache ce mot à l'assyrien paspasu, qui désigne un canard au plumage multicolore (Orientalistische Literaturzeitung, t. vin, col. 368-371 ; t. xiv, col. 509) ; le même mot se retrouve en syriaque : péspesâ, « petit caillou », et en arabe: fusayfisâ1 «mosaïque», deux significations qui n'ôtent pas toute vraisemblance à l'emprunt de ce mot au grec tj^cpoç. Mais on n'a pas de raison
deviné son malheur et apaisé son chagrin, lui demanda de taire ce crime de leur frère, et la recueillit dans sa propre maison. Elle y vécut tristement, comme une épouse abandonnée. Tout sembla ensuite rentrer dans le calme. David, malgré sa violente irritation, n'adressait aucun reproche à Amnon, qu'il chérissait comme son aîné, et Absalom, dissimulant son ressentiment, semblait ne plus connaître son frère.
Deux ans se passèrent dans cet inquiétant silence. Au bout de ce temps, Absalom, qui avait les tondeurs dans ses pâturages de Baal-Haçôr, près d'Éphrôn, au nord de Jérusalem, préparait la fête joyeuse de la tonte des moutons l. Il vint trouver son
pour suspecter la lecture d>BS de l'hébreu, et d'autre part, ces robes multicolores étaient d'un usage assez courant dans le monde sémitique pour que leur mention, à propos de Joseph et de Tamar, perde, dans cette interprétation, le caractère d'exception que leur donne le contexte. L'autre interprétation entend passîm, tantôt les paumes de la main, tantôt les paumes des pieds, d'après le sens de l'araméen Pas, et fait, du vêtement en question, une robe à manches atteignant le poignet ou une robe descendant jusqu'aux chevilles. Peut-être serdt-ce là le vrai sens de l'expression, et, des deux explications, celle de robe à longues manches pourrait-elle être à préférer : sur les représentations assyriennes de prisonniers hébreux, on voit des vêtements qui tantôt s'arrêtent aux genoux et tantôt descendent jusqu'aux pieds, mais les manches s'arrêtent, au-dessus du coude; voir, par exemple, Benzinger, Hebraische Archaeologie, 2e édition, figures 31, 32, 36, 37, 38) ; de même en Grèce, le ^txcov le plus usuel était en laine et n'avait pas de manches ; le 5£txo)v ionien, qui était de lin, en avait. Il y a donc lieu de croire que le kuttônath hébreu à manches longues était une rareté, et l'on s'explique ainsi que le cas ait été signalé, à titre d'exception, pour Joseph et Tamar. Il l'est même d'une façon toute particulière à propos de celle-ci par II Samuel, xm, iS. Ce verset atteste que les filles du roi qui étaient vierges portaient une kethônefh passîm, « depuis toujours », s'il faut lire ainsi ces derniers mots. Ce vêtement exceptionnel avait ainsi la valeur d'un insigne du rang et de l'état des filles du roi ; en le déchirant (verset 19) Tamar montre qu'elle n'a plus le droit de le porter, et, en le voyant déchiré, Absalom devine tout de suite l'outrage fait à sa sœur (verset 20). Une pratique analogue a été relevée chez des femmes arabes qui «comme manifestation de la douleur et en signe de deuil,... coupent leurs longues manches blanches...», Jaussen, Coutumes des Arabes au pays de Moab, p. 103,
1. On identifie couramment Baal-Hâçôr avec Tell 'Açoûr, une hauteur de pi us de plus de mille mètres, à deux heures et demie au nord-est de Béthel. D'après II Samuel, xm, 23, Baal-Hâçôr était située «avec Ephraïm», c'est-à-dire dans le voisinage de cette localité. Cette expression oblige à voir dans « Éphraïm «, non pas le territoire de la tribu de ce nom, mais celui d'une ville. S'il n'existait pas une ville d'Éphraïm, par ailleurs inconnue, on pourrait penser qu'il s'agirait ici de 'Êphraïn (qerê), ou 'Êphrôn {kethibh, et le grec) indiquée par II Chroniques, xm, 19, en même temps que Béthel et Yeshânâ (■=' 'Aïn-Sînyâ, à deux petites heures au nord de Béthel). Ce rapprochement et la donnée de Onomasticon (Klostffmann, p. 86, 11. 1, 2), qui situe une Éphraïm ou Éfraea à 20 milles au nord de Jérusalem, ont fait localiser cette ville sur l'importante hauteur de Et-Taïyibé, au nord-est de Béthel. Sur cette question voir Heidet, Ephrcm, dans Dictionnaire de la Bible t, 11, coll. r885-i8S9.
Les biens possédés par les fils de David m pays brniaminito pourraieî l
pare et le pria aux réjouissances avec son entourage. David déclina d'abord l'invitation pour n'être pas une cause de dépenses, puis, comme Absalom, donnant à penser qu'il avait oublié ou pardonné, insistait pour qu'Amnon du moins pût venir, David, croyant chasser ainsi l'inquiet pressentiment qui traversait son esprit, consentit à le lui envier mais en compagnie de tous ses autres fils. Ils partirent pour Baal-Haçôr, où un festin royal leur fut offert. Amnon, tout à la joie de la réconciliation, commençait àîaisser voir que le vin redoublait sa gaieté, lorsque soudain il tomba, frappé à mort, sous les coups de gens apostés par Absalom, qui vengeait ainsi le déshonneur de sa sœur par le meurtre de son frère.
En un clin d'ceil,les autres fils du roi étaient sur leurs mulets, et fuyaient à toute bride vers Jérusalem. La fausse rumeur d'un massacre général les y avait devancés, et plongeait le roi dans une douleur qui faisait peine à voir. Les vêtements déchirés, il se jetait à terre, accusant son imprévoyance, gémissant sur ce malheur affreux. Tous les assistants selamentaient avec lui. Seul Jonadab, le mauvais génie d'Amnon, s'efforçait de le calmer en assurant qu'il n'y avait qu'une seule victime. Le guetteur, qui, du liant de son poste, avait aperçu les fugitifs sur le chemin des deux Bethoron semblait donner raison à ses dires 2. David n'y
appartenu à la famille de Saiil, comme on l'a observé ci-dessus. Mais peut-être aussi etaient-ce là des biens confisqués d'autorité par David à des Benjaminites, ou, au mieux, achetés par lui ou par ses fils. De quelque façon qu'ils les possédassent, les nouveaux propriétaires, des Judéens parvenus, ne pouvaient pas être bien vus des Benjaminites, chez qui ils jouaient aux maîtres. On pourrait trouver là l'une des causes du mécontentement de Benjamin contre la dynastie régnante.
r. Ce détail a été restitué d'après les textes grecs B de II Samuel, xiu, 34. Ce texte B porte un 'iipwvqv, où l'on a reconnu un duel D>nn, Hôr&uiim *les deux Hôrôn», qui, à vrai dire, ne se retrouve pas en hébreu mais reparaît, encore sous la forme rQpwv£tv (B) dans Josué, x, 10, 11. Il s'agit de Bethhoron, dont le nom s'est conservé dans la moderne Beit'Oûr, qui comporte, en effet, deux agglomérations, Beit'Oûr el Fôqâ, ou le Haut, et Beit 'Oûr el-Tahtâ ou le Bas ; elles ont du reste conseivé les appellations anciennes, le Haut étant cité dans Josué, xvi, 5 ; xxi, 22, le Bas dans Josué, xvi, 3 ; xviii, 13 ; I Rois, ix, 17; II Chroniques, , vin, 5. Un chemin encaissé très fréquenté (cf. Josué, x, 10, 11; ï Mauhabées, ni, 16, 24) conduisait par ces deux villes, de la plaine à la montagne. Elles se trouvent à plus de vingt kilomètres de Jérusalem, à vol d'oiseau, du côté du nord-ouest. Peut-être les fils de David ont-ils fait un détour pour rentrer à Jérusalem par l'ouest, si «le chemin des deux Hôrôn» aboutissait à la ville de ce côté, et si la localisation proposée pour Baal-Hâcôr, au nord est exacte. En tout cas l'avance qu'a prise sur eux la fausse rumeur de leur mort est un exemple typique de la rapidité avec laquelle, en Orient comme dans le monde antique, se propa-
v 0 ulut croire que lorsqu'il vit ses fils. Mais une lois réunis, il manquait Faîne, l'héritier delà couronne, et tous fondirent en larmes. Après son crime, Absalom s'était enfui en Geshour, chez son grand- père maternel, Talmay filsd'Ammihoud, le roi du pays. Il y demeura trois ans. David ressentait vivement la peine de cette longue séparation, car son chagrin de la mort d'Amnon s'était adouci avec le temps. Toutefois, il ne se décidait pas à prendre sur lui de pardonner à l'assassin de son propre frère. Peut-être même, sous la pression d'intrigues qui s'ourdissaient dans son harem, songeait-il à le déshériter au profit de Salomon, le fils de Bethsabée, sa favorite. Joab n'avait pour cette femme que de l'antipathie. Un peu plus tard, il risquera sa tête à tenter d'entraver les projets de son ambition maternelle. Il devait y travailler déjà. La couronne, si l'on respectait le droit de naissance, revenait à Absalom *. De plus, Joab préférait sans doute Absalom, en raison de leurs attaches communes avec les Judéens 2. Aussi, résolu à faire prévaloir ce qu'il estimait un droit sur ce qu'il jugeait un caprice doublé d'une faiblesse, et saisissant, du reste, des indices d'apaisement chez le roi, il s'ingénia à ménager un rapprochement. Dans cette vue, il prépara une mise en scène où une femme de Teqoa, sous couleur de réclamer justice auprès de David, arriverait à lui extorquer la promesse de rap-
geaient les nouvelles. — Le mulet apparaît ici pour la première fois dans les textes ; on le retrouvera, pour cette période, dans II Samuel, xvni, 9 (Absalom), I Rois, 1, 33, 1$, 44 (la mule de David) ; au temps des Juges, la monture, même des nobles, était l'âne.
1. Le droit découlant de l'antériorité de la naissance pour la succession au trône n'était pas encore tellement établi qu'il fixât sans contestation l'héritier présomptif. Jonathas. fils aîné de Saiil, était destiné à succéder à celui-ci, I Samuel, xx, 31 ; et Adonia-, évincé par Salomon, pouvait encore revendiquer son droit lésé, I Rois 11, 15. Mais le roi, ne se croyait pas si étroitement lié. David promit par seiment de transmettre le pouvoir à Salomon qui passait ainsi avant Absalom et Adonias, ses frères plus âgés que lui. De même Robo^m, fils de Salomon, désigna pour lui succéder Abia, le fils de sa favorite, moins âgé que plusieurs autres fils du roi, II Chroniques, xi, 1S-22. Plus tard, le droit de l'âge semble avoir joué normalement. Du reste, il devait être respecté, au sein de la famille, pour la transmission des biens : l'aîné devait recevoir double part des biens paternels, et il n'était pas permis de le déposséder au profit du fils de la favorite, Deutéronome, xxi, 15-17. Ni David, ni Roboarn ne se conformèrent à cette loi en ce qui concerne la royauté et, apparemment avec elle, les biens qui en relevaient.
2. Absalom était né à Hébron, II Samuel, ni, 3 ; à l'avènement de Salomon, le parti opposé h celui-ci comprenait, avec Joab, un Judéen, les « serviteurs t, c'est à-dire tes grands de David, originaires de Juda, I Rois, 1, 9 : toutefois les Preux, des Judéens, pour une bonne part, embrassèrent le parti de Salomon, ibid., 10.
peler le banni l. Vêtue de deuil, ne s'étant pas mis d'huile parfumée, elle vint se prosterner devant le roi, et, après avoir crié : «Au secours ! », raconta son histoire imaginaire. Elle était veuve et avait deux fils. Ils se prirent de querelle et l'un d'eux tua son frère. Toute la famille veut appliquer les lois de la vendetta dans leur rigueur ; elle réclame le meurtrier pour le mettre à mort, si bien que la pauvre mère, déjà trop meurtrie par la perte d'un de ses deux enfants, va encore perdre l'autre, et que le nom de son mari disparaîtra à jamais de la face de la terre. A cette plainte, David répondit avec bonté qu'il prendrait l'affaire en main et qu'il ferait taire l'accusateur 2 ; il consentit même à en faire serment au nom de Yahwè. Alors l'habile femme, de plaignante se faisant avocate, évoqua à mots couverts l'histoire vraie d'Absalom, qui a tué son frère Amnon, et que David contraint, en refusant le pardon, à rester des années en exil,au détriment du royaume, qui se trouve ainsi privé de son futur maître. Le roi, surpris, devina que la main de Joab était dans ce stratagème ; la femme le lui avoua, en louant cette pénétration , digne d'un ange de Dieu. Au fond David désirait le retour de son fils; il ne voulut pas se déjuger. Il fit appeler Joab et lui donna l'ordre d'aller en Geshour chercher le jeune Absalom.
L'exilé rentra à Jérusalem. Mais, deux années se passèrent encore sans qu'il fût autorisé à paraître devant son père. Il pressait bien Joab de conclure définitivement la paix ; Joab, lassé de ses échecs répétés, faisait la sourde oreille. A la fin, Absalom, perdant patience, n'imagina rien de mieux, pour le décider à intervenir encore une fois, que de mettre le feu à l'un de ses champs d'orge. Il risquait beaucoup, mais il calculait juste. Joab, étourdi par ce coup imprévu, tenta une nouvelle démarche auprès du roi en faveur de son impertinent protégé. David consentait enfin à pardonner. Il reçut son fils et lui donna le baiser de réconciliation.
Cette ténacité, tantôt patiente et tantôt agressive, qui avait si bien servi Absalom pour exécuter sa vengeance puis pour
1. Teqoa est aujourd'hui Khirbet Téqcû'a à un peu moins de 15 kilomètres au sud de Bethléem
2. Sur les interventions de la justice 1 ovale, voir, ci-dessus, pp. 259-260.
obtenir son pardon, il ne tarda pas à la mettre de nouveau en jeu. Ce fut, cette fois, pour satisfaire son ambition. En tuant Amnon, il avait assurément voulu effacer l'outrage fait à sa sœur. Mais n'avait-il pas songé que, du même coup, il devenait l'héritier présomptif du trône? En tous cas, à peine s'était -il réconcilié avec le roi son père, qu'il affichait ouvertement ses droits sur la couronne, et se lançait dans les intrigues les moins mystérieuses en vue de se gagner une large popularité. Il avait tout pour plaire. C'était un homme parfaitement beau, « sans un seul défaut de la tête aux pieds ». Sa lourde chevelure, qu'il lui fallait faire couper de temps à autre parce qu'elle devenait trop pesante, encadrait un visage souriant. Très amoureux de l'apparat, il possédait des chevaux, alors une nouveauté luxueuse, et sortait en char, escorté par des coureurs. Il avait déjà son histoire. Un beau coup de poignard pour une noble cause, en Orient, pose son homme. Durant son long exil on avait parlé de lui, et, à l'exemple de Joab, on l'avait regretté ; on l'aimait mieux de l'avoir si longtemps attendu. Il avait été si obstinément écarté de la cour par le sombre chagrin de son père que ces sympathies s'en étaient encore accrues ; et si son procédé cavalier pour amener Joab à le faire recevoir au palais provoquait les sourires, il redoublait aussi la faveur du vulgaire. Absalom s'appliquait, du reste, à la capter. On le voyait flâner, de grand matin, sur la route qui menait à la Porte de la capitale, pérorant avec les oisifs, interpellant les provinciaux qui venaient au tribunal du roi, se faisant mettre au courant de leurs affaires, proclamant leur cause excellente, et ajoutant non sans une sympathie indignée, qu'au palais on ne les écouterait même pas l. Ah ! que n'était -il, lui, juge et maître de tout le pays ! Et quand un visiteur voulait se prosterner à ses pieds selon l'usage, ilse courbait pour le relever et l'embrassait. Bref, d'années en années, les sujets de David s'entichaient davantage d' Absalom. David laissait faire et ne disait rien.
L'écho que ces manœuvres éveillaient dans le royaume laisse croire qu'il s'y trouvait beaucoup de mécontents. Sur tous les rangs du peuple pesait un malaise facile à envenimer. C'était
1. Sur les indications que ces détails fournissent relativement à la justice, voir, ci-dessus, pp. 259-260.
le malaise, qui accompagne un essor trop rapide dans Tordre social, économique et politique. Les progrès réalisés avaient presque épuisé les ressources d'énergie et de patience. Les guerres multipliées creusaient des vides dans les familles et gênaient l'exploitation du pays. Elles procuraient, il est vrai, du butin en abondance. Mais qui en profitait surtout, sinon les chefs militaires et les grands de la cour? La masse, elle, devait non seulement servir à la guerre, mais fournir des corvées, acquitter des redevances au profit de gouvernants qui faisaient payer bien cher aux autres leur protection, leurs aises et leur gloire.
Le peuple, qui supportait en majeure partie le poids de la nouvelle organisation, n'était pas le seul à sentir la blessure du joug. Dans les centres de province, l'indépendance et l'initiative d'autrefois se trouvaient peu à peu réduites. Les cheikhs, hier encore petits potentats qui discutaient avec leur futur maître les conditions de son élévation au trône \ demain ne seraient plus que des intermédiaires entre le pouvoir et ses subordonnés. C'était surtout peut-être dans l'atteinte portée à leurs privilèges judiciaires qu'ils sentaient le mieux l'évanouissement progressif de leur autorité. Leurs décisions comptaient peu» Le plaideur mécontent d'eux avait la ressource d'un appel à la justice du roi, et le roi, de son côté, ne devait pas hésiter à évoquer à son tribunal des causes jusqu'alors fort bien tranchées sans lui. Les routes de la capitale étaient incessamment sillonnées par ces quémandeurs qui rentraient chez eux gagnés au gouvernement qui les émancipait des tutelles locales ; mais le cheikh, trop souvent dédaigné et remâchant son humiliation, regrettait les jours d'autrefois où sa domination était moins illusoire.
Ainsi, un peu partout, la royauté, quoi qu'elle fît, provoquait des récriminations. Elle n'en aurait pas trop pâti si des raisons particulières d'effervescence n'étaient venues décupler le vague mécontentement causé par la gêne fatale du pouvoir. Les Benjaminites, ulcérés par la disparition sanglante de la dynastie de Saûl, restaient, cela va sans dire, les ennemis irréductibles de
i. Voir, ci-dessus, pp. 259-260, et Salomon, p. 351-356.
David et de sa maison 1. Les autres tribus d'Israël, que îes intrigues d'Abner, l'ascendant de David et l'absence d'un roi capable avaient poussées à demander un maître à Juda, regrettaient presque leur démarche, et, travaillées par ces ferments de révolte dont elles ne se débarrassèrent jamais, s'en prenaient maintenant à David, puisqu'on le leur dépeignait comme la cause de tout le mal.
Bien plus, chose surprenante, les Judéens eux-mêmes, non seulement allaient fournir leur contingent de mécontents, mais prendraient la tête de la sédition et seraient les derniers à se rendre. A quoi tenait ce revirement de leurs dispositions à l'égard de David, l'un des leurs pourtant, et dont la gloire rejaillissait sur eux? Il n'est pas facile de le dire. Leur principal grief pourrait bien être que David les négligeait beaucoup trop à leur gré. Ils voyaient l'antique prestige d'Hébron pâlir devant l'éclat sans cesse croissant de Jérusalem. De jour en jour plus populeuse et moins simple, Jérusalem devenait une capitale brillante. David y séjournait dans un palais unique en son genre, une merveille pour la contrée. Ses amis, ses guerriers, ses admirateurs s'y pressaient. Ses devoirs de roi et de grand juge l'y retenaient; il ne paraissait plus guère songer à sa bonne ville d'Hébron, jadis si accueillante. On aurait peut-être passé sur cet éloignement que lui imposaient sa charge et l'étendue de son royaume, comme sur l'apparence d'oubli qui en était la suite. Mais comment aurait-on pu voir sans froissement David, délaissant les siens, n'avoir de prévenances que pour les gens du nord? David, en effet, semble bien s'être appliqué à ne pas heurter les Israélites, dont la fidélité capricieuse réclamait de sa part plus de soins. Dans sa crainte de leur fournir le moindre prétexte de mécontentement et par une exagération très explicable, il affectait à l'égard des Judéens, une impartialité qui frisait la froideur. S'il accordait aux gens d'Israël, des faveurs, des récompenses et des distinctions, les Judéens, jaloux, le taxaient d'injustice2.
i. Lenr mécontentement pouvait aussi avoir pour cause l'installation des fils ôV David dans quelques portions de leur territoire.
2. Cf. II Samuel, xix, 13, où les Judéens, qui se défendent d'avoir eu la moindre part aux largesses de David, semblent bien donner à entendre que les Israélite? étaient plus favorisés. Ce détail s'interpréterait mieux sans doute en le restreignant
Enfin, n'était-ce pas pour plaire à Israël surtout qu'il avait pris à cœur de tirer l'arche de l'obscurité où elle se trouvait plongée ? et l'arche ne portait-elle pas quelque ombrage au très antique sanctuaire d'Hébron? Les Judéens en venaient à traiter David d'ingrat, de transfuge et presque de renégat.
A ces adversaires de la royauté et à ces ennemis personnels de David, ajoutons enfin les agités, les utopistes, les pêcheurs en eau trouble, ces mille aventuriers de toutes nuances qu'il est toujours facile de découvrir et d'employer, si l'on a besoin d'une tourbe bruyante pour donner de l'aspect à un coup de main.
Tout cela faisait un nombrerespectable de mécontents. Absalom vit en eux tout autant de partisans, et, après quatre ans de propagande, crut enfin venu le moment de détrôner son père. Ayant pris occasion ou prétexte d'un vœu fait par lui, pendant son exil en Geshour d'Aram, à Yahwè d'Hébron, il obtint sans peine de David l'autorisation de se rendre à l'ancienne capitale de Juda. Il était sûr d'y être bien accueilli. On l'y connaissait car il y était né. On lui savait gré de ne pas afficher le même dédain que son père pour le berceau de sa famille, pour des serviteurs fidèles, pour un lieu saint vénérable. Il gagnait en attachement tout ce que David perdait, et plus encore. Il n'avait qu'à parler ; pour lui on ferait des folies. Afin de ne rien laisser à l'imprévu, il expédiait, en partant, des émissaires dans les régions israélites, et y faisait installer des postes de sonneurs de trompes qui, de proche en proche par-dessus les vallées, transmettraient en quelques instants, jusqu'au bout du pays, la nouvelle de sa proclamation et l'appel aux armes. Pour lui, il s'acheminait vers Hébron la sainte, pieusement suivi par deux cents invités tout à fait ignorants du rôle qu'ils devaient jouer. Si ce n'étaient pas des amis fidèles de David, de la personne desquels les conjurés avaient voulu s'assurer, ceux-ci eurent vite fait de leur déciller les yeux, aidés d'ailleurs en cela par les festins du sacrifice. Le sage Ahitophel de Gîlô, le conseiller infaillible du roi, qui était écouté comme l'oracle de Dieu, ne tarda pas à paraître au milieu d'eux 1. Sa venue était pour David une perte difficile à réparer,
au passage du roi ; mais peut-être renfermait-il aussi une allusion méchante à d'autres situations.
i. Gîlô est identifiée soit avec Beit-Djâlâ, à environ trois kilomètres au nord-ouest
pour les insurgés un gain inappréciable. Dès lors le nombre et l'assurance de ceux-ci ne firent que croître. La révolte éclata en Juda. Peu après, Israël entendant retentir les trompes, se soulevait à son tour. Tout le royaume se déclarait pour Absalom contre David. En présence d'un mouvement aussi général, qu'il n'avait pas prévu et qui les menaçait à la fois du midi et du nord, David n'avait qu'un parti à prendre : s'enfuir. Il épargnerait ainsi à Jérusalem les horreurs d'une conquête armée, et, gagnant, pendant qu'il le pouvait encore, les gués du Jourdain voisins de Galgala, il lui resterait la suprême ressource de passer le fleuve et de se réfugier au Galaad, si la menace d'une poursuite se dessinait. Tous ceux qui tenaient à sa personne lui demeurèrent fidèles et se disposèrent à partir aussitôt. Parmi les larmes et les sanglots se formait le lamentable cortège de ce roi fuyant devant son fils. Ses officiers et ses serviteurs portaient de droite et de gauche l'ordre de départ ; ses femmes et ses enfants rassemblaient des provisions et des vêtements ; l'armée, les mercenaires étrangers, Cretois, Plêthis et Gattites, s'équipaient et prenaient leur formation de route ; les prêtres Sadoq et Abyatar, avec leurs fils Ahimaas et Jonathas, allaient à la tente du sanctuaire pour en emporter l'arche. Dans cette précipitation pleine d'abattement et d'inquiétude, David restait digne, bon et prévoyant. Pour montrer aux séditieux qu'il ne voulait pas abdiquer et que tous ses biens ne cessaient de lui appartenir, il laissa dix de ses femmes de second rang, qui seraient les gardiennes du palais au cours d'une simple absence momentanée du maître. Auprès de lui, il désirait n'avoir que des gens décidés à par-
de Bethléem, soit avec Khirbet Djâlâ, à une vingtaine de kilomètres au nordnord-ouest d'Hébron. L'une ou l'autre conviendrait bien au cadre historique des faits racontés ci-dessus. Mais aucune des deux ne paraît représenter une Gîlô, placée par Josué, xv, 51, dans le groupe sud-ouest des villes de la Montagne de Juda ; elles sont trop au nord par rapport à ce groupe. Toutefois, comme il y a actuellement deux Djâlâ, on pourrait supposer que la Gîlô d'Ahitophel n'est pas nécessairement celle de Josué, et, aussi, conserver l'une des deux identifications proposées. — Comme Ahitophel semble avoir été le grand-père paternel de Bethsabée, qui sait si sa défection n'avait pas, en partie tout au moins, pour cause le désir de venger le déshonneur de sa petite-fille et le meurtre d'Urie le Hittite ? Si cette conjecture était fondée, il conviendrait de placer la guerre contre Ammon, qui fut l'occasion de l'adultère de David, assez peu de temps avant le soulèvement provoqué par Absalom.
Sattl et David.
tager sa fortune incertaine, et il proposa à Ittay, le chef des six cents Gattites, de retourner dans sa patrie. Mais cet étranger, avec un dévouement aussi ému et aussi touchant que celui de Ruth pour Noémi, lui jura fidélité à la vie à la mort, et refusa de le quitter.
Quand tout fut prêt, le cortège s'ébranla. David, ayant quitté Jérusalem, se tenait debout près du Cédron ; l'arche de Yahwè, gardée par les prêtres et leurs fils, était déposée près de lui ; et il regardait passer, sur la route qui menait à l'Olivier du Désert, cette petite de troupe de fugitifs voilés et en larmes : c'était tout ce qui lui restait de sujets fidèles, dans les deux royaumes qu'il avait unis et menés à la gloire. Quand le défilé fut terminé, Sadoq et Abyataar se disposaient à prendre l'arche pour partir à leur tour. Mais le roi leur dit : « Remportez l'arche de Dieu à la ville, et qu'elle reste à sa place. Si je trouve grâce aux yeux de Yahwè, il me ramènera pour que je la revoie, elle et sa demeure. Et s'il dit : « Je n'ai pas de complaisance en toi », me voici ! qu'il me traite selon ce qui est bon à ses yeux. » Et, mêlant à cette soumission admirable, les calculs habiles de la prudence humaine, il demanda aux deux prêtres, qui resteraient dans la capitale, de lui servir d'espions et de lui envoyer les informations par leurs fils 1.
Alors, ayant à son tour traversé le lit du Cédron, David gravit les rudes pentes du Mont des Oliviers, pieds nus, la tête voilée, et pleurant.
Pendant qu'il s'avançait sur la route de l'exil, des retardataires le rejoignaient pour partager son malheur. La tunique déchirée, la tête couverte de poussière, Houshay l'Arkite 2, son ami et
i. Nulle scène, peut-être, de la vie de David ne permet mieux de saisir la complexité de son caractère que cette scène du départ de Jérusalem. Tout en s'en remettant à la providence de Yahwè avec une piété profonde (cf. II Samuel xv, 25, 26), David n'oublie aucun des moyens à sa disposition pour assurer le succès de son plan. Sur les sentiments complexes que cette attitude manifeste à l'égard de la providence de Yahwè, voir, Salomon, pp. 293-295.
2. D'après Josué, xvi, 2, le territoire des Arkites, se trouvait au voisinage de Béthel et de 'Atarôth ; cette dernière ville, située dans le sud de la Montagne d'Éphraïm, pourrait être identifiée avec 'Atâra, un peu au nord de Râmâ (= er- Râm). Comme les Arkites ne sont nommés" nulle part parmi les clans et familles d'Israël, on peut supposer qu'ils étaient des indigènes cananéens, et qu'ils avaient fini par s'assimiler plus ou moins entièrement avec les Israélites. En tout cas, Houshay était ainsi le conseiller israélite de David, tandis qu'Ahitophel était son conseiller
conseiller intime, le rejoignit près du sanctuaire au sommet de la montagne, juste comme il venait d'apprendre la défection d'Ahitophel et de demander à Yahwè de rendre vains les conseils du félon *. Houshay était l'auxiliaire tout indiqué pour cette tâche. Lui aussi fut invité à rester à Jérusalem. Il feindrait d'embrasser le parti d'Absalom, surprendrait ses projets, les contrecarrerait peut-être, et, en tous cas, les ferait connaître au roi par l'intermédiaire des prêtres et de leurs fils. Un peu plus loin, arriva Siba, l'intendant de Meribaal, fils de Jonathas, avec ses quinze fils et ses vingt serviteurs. Prévoyant, généreux et habile, il amenait deux ânes tout sellés pour la famille royale, et apportait deux cents pains, des raisins secs, des fruits frais pour donner à manger aux enfants, ainsi que du vin pour ceux qui seraient fatigués. David s'étonna que le maître de cet homme ne fut pas là, après les attentions dont il l'avait comblé. Sibâ, qui avait médité son coup, n'hésita pas à affirmer qu'à cette heure le petit-fils de Saûl songeait à tout autre chose qu'aux bienfaits reçus, et fondait quelque espoir sur la sédition pour recouvrer la couronne perdue par son aïeul. Sur la foi de ces propos, David confisqua d'autorité les biens du compétiteur prétendu et en fit présent à l'accusateur, sans doute plus intéressé que sincère. Le lugubre cortège, avançant tristement, suivait la route ancienne de Jérusalem à Jéricho, lorsque, près de Bahourim, Shimeï, fils de Géra, un Benjaminite de la maison de Saul, se mit à injurier le roi et à lui jeter des pierres. Toute la haine accumulée contre David dans le cbsur des partisans de Saul et de sa dynastie refluait aux lèvres de cet énergumène et se déversait en malédictions. Les meurtres d'Abner et d'Ishbaal, l'exécution des sept suppliciés de Gabaon, où David n'était pour rien mais dont il avait tiré profit, lui étaient jetés à la face. Entouré de ses gens et des Preux, David n'avait qu'un signe à faire, qu"un mot à dire, pour fermer les lèvres de l'insulteur. Il ne sourcilla point, et resta silencieux. Il retint même Abishay,
ju déen. Entre Béthel et Beth-boron se trouve une 'Ain 'Arîk qui donne son nom à un ouâdy ; la situation conviendrait à peu près pour le territoire des Arkites ; 1 ais ce dernier nom commence par n, celui de 'Arîk par y, et l'on doit hésiter à rapprocher ces deux noms.
i. Le texte ne dit pas à quelle divinité était consacré ce sanctuaire, ce pouvait être un antique haut lieu cananéen désafiecté et consacré à Yahwè.
le frère de Joab, qui, soulevé d'indignation, voulait aller couper la tête à «ce chien crevé». N'était-ce pas la meilleure preuve qu'il n'était pas «l'homme de sang» que prétendait Shimeï? Père malheureux, disputant sa vie au fils sorti de ses entrailles, il avait l'âme trop profondément meurtrie pour sentir encore la blessure des outrages d'un Benjaminite ! Celui-ci le maudissait parce que Yahwè lui disait de maudire. Mais il souffrait tant que Yahwè aurait peut-être pitié de sa misère, et, rendant inefficace la malédiction, voudrait un jour le bénir encore 1. Insensible à cette douleur poignante, exaspéré par ce calme méprisant, Shimei continuait à suivre David sur le flanc de la montagne, et, tout en vomissant ses injures, lui jetait des pierres et des poignées de poussières.
La première halte eut lieu avant que l'on n'arrivât au Jourdain. Brisé d'émotion et de fatigue, tout le monde était exténué.
Cependant Absalom, que ses partisans avaient sacré roi par l'onction 2, occupait Jérusalem abandonnée, et reconstituait sans peine une cour et un gouvernement. Les adorateurs du soleil levant se pressaient au palais. Houshay, suivant à la lettre sa mission, ne fut pas le dernier à y paraître et à crier des :« Vive le roi ! » particulièrement chaleureux. Absalom trouva bien un peu singulière pareille infidélité de «l'ami de David». Mais Houshay lui démontra par deux raisons péremptoires qu'il n'accomplissait que son devoir strict 3. Alors, comme un fils révolté contre son père ne pouvait, après tout, parler trop haut d'attachement inaltérable, Houshay, espion déguisé, fut maintenu dans sa charge de conseiller.
i. Il ne faut pas exagérer la part de mansuétude qui peut se trouver dans ces sentiments de David. En réalité, il se montre méprisant pour les insultes de ce Benjaminite qui sont fort insignifiantes au regard du lourd chagrin qu'il éprouve de îa révolte de son fils. La seule chose qui l'inquiète un peu, c'est l'efficacité des malédictions proférées contre lui. On sait, que, sous certaines conditions, bénédictions et malédictions passaient, dans l'antiquité, pour infaillibles. La Genèse est pleine de récits où cette persuasion apparaît : malédiction du serpent, de la femme, de l'homme; bénédiction de Jacob; bénédiction d'Éphraïm et de Manassé,les deux fils de Joseph. Du reste, il faut prendre garde d'oublier que David mourant recommanda à Salomon de tuer cet insulteur de Shimeï, ce qui fut fait, I Rois, n, 8, 9, 36-46.