II Samuel xix, ir
3. La seconde de ces raisons : « Je ne fais que servir le fils de son père » est tout à fait dans la manière de Houshay. Elle est piquante mais moins intéressante que la première :« Tu es l'élu de Yahwè et du peuple ». On a déjà souligné l'importance du rôle des sujets dans la reconnaissance ou l'attribution du pouvoir.
,i,r LA RÉVOLTE D' ABSALOM 293
C'était heureux pour la cause de David, car Ahitophel l'infaillible serrait son jeu. Il visa d'abord à consommer la déchéance du roi fugitif et à rendre impossible tout rapprochement entre lui et son fils. Dans ce but et sur son conseil, Absalom, entrant de plain-pied dans la jouissance des biens et des prérogatives de son prédécesseur, prit possession officiellement de ce qui restait, au palais, du harem de son père : Ainsi se réalisait la menace prophétique de Nathan sur la honte publique infligée au harem de David en châtiment de son adultère caché *. Après cette cérémonie, rendue d'ailleurs publique pour mieux frapper les esprits, les dernières incertitudes se trouvèrent levées chez les insurgés ; toutes les amarres étaient rompues ; il fallait se jeter dans l'aventure jusqu'au bout. Aussi Ahitophel insistait-il pour que l'on se lançât, dès la nuit suivante, à la poursuite du roi. A la faveur de l'épuisement où l'avait réduit sa fuite précipitée, on se saisirait aisément de lui ; lui prisonnier et tué, — car on le tuerait, mais seul, — tout le peuple, il n'en fallait pas douter, viendrait à Absalom avec l'élan « de la jeune épousée qui va retrouver son mari ».
Le conseil était excellent et il plut à tous les cheikhs de l'entourage du nouveau roi. Mais alors Houshay, convoqué par Absalom, entra en scène. Il lui fallut payer d'audace une seconde fois, pour heurter de front et jeter bas les fortes raisons avancées par son rival. Il y réussit. Il voulait gagner du temps, et il montra qu'une attaque précipitée, selon l'avis d' Ahitophel, entraînerait immanquablement une défaite ; or tout échec serait pour le soulèvement un début fatal. Il n'épargna point ses paroles, il multiplia ses images, pour faire prévaloir l'idée d'un prudent délai. David et ses gens, insistait-il, mais ce sont des braves qui se battront en désespérés, « comme l'ourse à qui l'on a ravi ses petits, comme le sanglier sauvage au poil rude». Les plus hardis soldats d' Absalom, « eussent-ils un cœur de lion, s'affaisseront devant eux». Mieux vaut cent fois prendre son temps, pour rassembler une armée aussi nombreuse que « les grains de sable
i. Sur la signification politique de cette prise de possession des femmes d'un roi, voir, Salomon, p. 7, n. 2 et ci-dessus, p. 264. On se souvient que les menaces de Nathan à David, coupable d'adultère, avaient visé un déshonneur conjugal ; c'était Absalom qui devait l'infliger à son père.
du bord de la mer », foule immense qui « s'abattra sur eux, comme la rosée tombe sur la terre, et les exterminera jusqu'au dernier.» Et si, terrifiés par cette armée formidable, ils courent s'enfermer dans les murs d'une ville, a tout Israël apportera des cordages et l'on traînera cette ville jusqu'au torrent, sans en laisser subsister la moindre pierre ! » Mots, périodes sonores et éclatantes ! On y vit autant d'irréfragables raisons, tellement on se grisait de fol enthousiasme ! Yahwè aveuglait les conjurés, et Houshay l'emportait sur son rival. Ahitophel, démentant pour la première fois sa juste renommée, avait le dessous. Susceptible sur le point d'honneur, il ne put survivre à sa première défaite. Il sella son âne, rentra chez lui, à Gîlô, mit ordre à ses affaires, et se pendit.
Houshay, trop avisé pour croire la partie déjà gagnée, redoutait que, à la réflexion, on ne revînt sur l'approbation si légèrement donnée à sa grandiloquence. Il se hâta de prévenir Sadoq et Abyatar que David devait traverser le Jourdain sans retard. Les prêtres, quand ils avaient des nouvelles à communiquer à David, envoyaient une servante chercher de l'eau à la source de Rôghêl 1 ; Jonathas et Ahimaas, leurs fils, qui s'y tenaient cachés, en étaient informés par elle et les transmettaient. Cette fois, le manège fut éventé, et les deux messagers reconnus et dénoncés. Aussitôt Absalom leur fit donner la chasse. Comme ils avaient de l'avance, ils parvinrent à gagner Bahourim.Tout le monde n'y était pas aussi hostile au roi que Shimeï. Une femme les laissa descendre dans le puits de sa cour, étendit un rideau sur l'ouverture, y versa du grain à piler pour le faire sécher 2.
i. La situation de la source de Rôghêl est assez bien déterminée par Josué, xv, 7 ; xvin, 16, qui la placent au sud et en contre-bas de Jérusalem, puis par I Rois, 1, 9, qui la situe au voisinage de la pierre du Zôhéléth, corniche rocheuse, supportant le village de Siloé. L'identification avec le Bïr Ayoub, situé au confluent du Cédron et de la Vallée de Ben-Hinnôm est donc des plus probables. Sans doute, l'hébreu dit « source » et l'arabe « puits » ; mais outre que l'exhaussement du sol par les décombres a, en réalité, obligé à allonger le puits actuel, il faut remarquer que l'eau en déborde presque chaque hiver : c'est alors une véritable source. Le nom de Rôghêl, en forme de participe qal de râghal, qui n'est employé que dans Psaumes, xv, 3, avec un sens d'ailleurs peu limpide, est lui aussi incertain de sens. On le rend parfois par « Foulon » sans analogie avec d'autres textes, et, d'ailleurs, « Foulon » est exprimé par Kôbhês dans l'expression « champ du Foulon » d'Isaïe, vu, 3. Ce nom de c Rôghêl » se retrouve, au pluriel, dans au nom de ville « Rôghelîm », dont il est question ci-dessous, p. 296, n. 2. Sur <Aïn Rôghêl, voir Vincent, Jérusalem, t. I, pp. 134-141.
2. Tous les passages où nDa, mâsâkh, de II Samuel, xvn, 19, est employé, ont
Les poursuivants arrivèrent ; elle les lança sur une fausse piste. Lorsque ceux-ci, las de leurs vaines recherches, eurent repris la route de Jérusalem, les deux jeunes gens sortirent de leur cachette et atteignirent enfin le roi. Le passage du fleuve commença sur le champ. Quand l'aube se mit à poindre, il n'y avait plus un seul fugitif à l'ouest du Jourdain, et la troupe se dirigeait en hâte vers Mahanaïm.
C'est en se réveillant, après un sommeil paisible, l'un des matins de cette fuite hâtive, que David, au témoignage d'une note traditionnelle, composa les quelques vers qui suivent, pour remercier Yahwè de ce repos inespéré et jeter un confiant appel à son secours *.
Yahwè ! qu'ils sont nombreux mes adversaires ! Nombreux, ceux qui sont dressés contre moi !
Nombreux, ceux qui disent de moi :
« Pour lai, nul salut en Dieu ! »
Mais toi, ô Yahwè ! bouclier pour moi,
Tu es ma gloire, et tu relèves ma têre. A peine vers Yahwè ai-je élevé la voix Qu'il me répondit de sa montagne sainte.
Moi qui m'étais couché et m'étais endormi, Je me suis réveillé, car Yahwè me soutenait : Je n'avais pas peur des milliers de gens Qui s'étaient postés tout autour de moi.
Lève-toi, ô Yahwé ! sauve-moi, ô mon Dieu ! Puisses-tu à la joue frapper mes ennemis, Briser les dents des méchants !
Yahwè seul peut sauver : daigne donc bénir les tiens !
Dès que David fut arrivé à Manahaïm, non seulement des Hébreux, comme Makhîr, fils d'Ammiel, le parent et jadis l'hôte
en vue un rideau ; il conviendrait donc de le traduire de même ici ; avec des pierres ou des bâtons il n'était pas difficile de lui donner la rigidité voulue pour supporter les riphôth que la femme y répand. Le sens de ce dernier mot était déjà obscur pour les traducteurs anciens. Les Septante le transcrivent sans traduire. C'est de l'orge mondé pour Aquila, Symmaque, la Pshittâ, la Vulgate, et des gâteaux de fruits secs pour L et Théodotion. L'autre passage où paraît ce mot, Proverbes, xxvn, 22 , le met en rapport avec un mortier et un pilon. On voit ainsi qu'il s'agit de choses assez menues qu'on pilait et faisait ensuite sécher ou que l'on faisait sécher avant de les piler. Il pourrait s'agir de grains de céréales, de graines ou de noyaux de fruits . — Cet épisode montre que, même à Bahourim, la ville de Shimeï,l'insulteur de David, des gens restaient fidèles au roi fugitif.
1. Psaumes, ni. Sur ce psaume, voir Podechard, Notes sur les Psaumes, dans Revue Biblique, 191 8, pp. 75-82.
de Meribaal, fils de Jonathas, mais même des étrangers comme Shôbî, fils de Nahash 1 de Rabbâ des Benè-Ammôn et Barzillay de Rôghelîm des Araméens 2, s'empressèrent d'apporter des vivres et des objets de première nécessité : lits, tapis et vaisselle, ainsi que du blé, de l'orge, de la farine, du grain grillé, des fèves, des lentilles, du miel, du lait caillé, des moutons et des quartiers de bœuf. Ainsi l'Outre- Jourdain en entier, sujets, tributaires , protégés, restait fidèle et prêtait secours. Il faut bien penser que David ne s'y trouvait pas dépourvu de forces capables d'étouffer les premières velléités de soulèvement. Makhîr, allié aux Saûlides, ne devait pas être un partisan de David plus chaud que Meribaal ; Shôbî, qui sans doute avait été mis par lui à la place de son frère Hanoun vaincu et déposé, n'attendait qu'une occasion pour secouer le joug ; les Araméens auraient préféré faire la razzia plutôt que d'apporter des présents. Mais Joab, qui semble avoir pris les devants, venait apparemment de lever les contingents 3 ; cette mesure aurait suffi à raviver chez tout le monde des sentiments dévoués qu'il eût été bon, semble-t-il,
1. Ce Shôbî, fils de Nahash, le chef des Benè-Ammôn, dans I Samuel, xi, 1, était le frère de Hânoûn qui avait outragé les messagers de David et avait été battu par ce roi, II Samuel x-xn. Il est probable que David avait établi Shôbî comme roi vassal à la place de Hânoûn, écarté du pouvoir ou tué dans un combat.
2. Rôghelîm n'est pas identifiée ; le contexte indique qu'elle se trouvait aans l'Outre- Jourdain. — La dérivation du nom « Barzillay » de barzée, « fer », bien qu'on n'en trouve pas d'analogue, pourrait se défendre ; elle serait, d'ailleurs, d'origine araméenne. Nestlé préfère considérer ce nom comme araméen et le décomposer en bar, « fils de » Zillay ; ce dernier élément était un nom propre de divinité, de personne ou de lieu. En tout cas, l'origine araméenne de ce nom est rendue encore plus vraisemblable par ce fait que, des deux Barzillay nommés dans ces récits, l'un (II Samuel, xvii, 27 et suiv.) a un fils dont le nom Kimhâm (ibid., xix 38, 39) ou Kimhân (41) ne paraît s'expliquer que par l'araméen Kmâh, « être aveugle », et l'autre {ibid. xxi, 8) a un fils dont le nom, Adriël, (I Samuel, xvm, 19 ; II Samuel, xxi, 8) est l'équivalent araméen de l'hébreu Azriël, « Dieu est mon secours » ou « Secours de Dieu ». Il est au moins curieux de remarquer que, à l'époque du retour, il existait des « fils de Barzillay », dont le père avait pris ce nom d'un Barzillay du Galaad,de qui il avait épousé une fille ; ils prétendaient être prêtres israélites; mais, n'ayant pas pu le prouver par les généalogies, ils furent exclus du sacerdoce jusqu'à ce que les sorts sacrés eussent révélé leur qualité. N'y aurait-il pas là un indice que ces Barzillay du Galaad et leurs alliés n'étaient point hébreux ? Cf. sur ces personnages, Esdras 11, 59-63, et le passage parallèle Néhémie, vu, 61-65. — Sur le nom de Barzillay voir aussi Orientalistische Literaturzeitung, 191 7, coll. 250, 251 ; 191 8, col. 105 ; 1920, coll. 128-129.
3. On peut du moins le conjecturer d'après ces deux observations : il n'est pas question de Joab dans le récit pourtant très détaillé de la fuite de Jérusalem, et d'autre part, les forces dont David dispose dans le Galaad paraissent notablement plus nombreuses que la troupe qu'il avait emmenée de sa capitale, II Samuel xvm, 1-5.
de ne pas mettre à une trop rude épreuve. Au reste, accourant d'eux-mêmes ou à moitié poussés,les partisans du roi se groupaient nombreux autour de lui. Les insurgés allaient trouver à qui parler.
Ils s'étaient enfin décidés à traverser le fleuve. Absalom marchait à leur tête, mais il avait remis le commandement militaire à Amasâ, fils de Yéther, qui, par son père, était, croit -on, d'origine ismaélite \ et, par sa mère, Abigal, fille de Jessé et sœur de Çerouyâ, appartenait à la famille de David. David, lui, selon une tactique assez habituelle, avait partagé ses troupes en trois corps, sous les ordres de Joab, d'Abishay, son frère, et d'Ittay le Gattite 2. Il voulait avoir sa place dans le combat ; on l'en dissuada, en raison des dangers qu'il pourrait y courir et du grand retentissement qu'aurait sa fuite ou sa mort. Il céda, et resta à Mahanaïm avec les réserves. Mais il souffrait de ne pouvoir être présent à la bataille pour écarter, du moins, de son fils révolté, le coup funeste dont la pensée ne quittait pas son esprit inquiet et remplissait son cœur d'angoisse. Après Amnon mort assassiné, faudrait -il donc qu'Absalom mourût encore, percé de traits par ses amis? Debout près de la porte delà ville, pendant que les troupes, qui partaient pour le combat, défilaient devant lui, David demandait aux trois chefs d'avoir pitié de lui et d'épargner son fils.
Ce furent les troupes fidèles qui attaquèrent. Elles prirent bientôt le dessus, décimèrent l'armée d'Absalom, et la refoulèrent dans une forêt touffue que l'on appelait le Bois d'Éphraïm 3. Les taillis et les futaies étaient entremêlés de maquis, coupés de ravins et de précipices. Les rebelles, vaincus et débandés, crurent y trouver des retraites, mais, « la forêt dévora plus de gens que n'en avait dévoré le glaive, en ce jour-là ». Absalom, monté sur un mulet, errait dans ce bois chaotique, lorsqu'il se trouva tout à coup face à face avec les grands de David, qui cherchaient des fuyards à tuer. Il tourne bride, fuit au galop ;
1. D'après le grec A et I Chroniques, il, 17 ; mais l'hébreu dit ici « israélite •, L et la Vulgate « yizréélite ».
2. On retrouve ce partage des combattants en trois corps d'attaque dans I Samuel, xi, 11 (Saul) ; xiii, 17 (les Philistins).
3. D'après les détails fournis par II Samuel, xvm, 23, le lieu de la bataille devait se trouver entre Mahanaïm et le Ghôr, et plutôt vers le sud-ouest de Mahanaïm.
mais il pénètre sous les branches entrelacées et trop basses d'un térébinthe ; sa tête s'y engage ; sa monture le quitte, poursuit sans lui sa course éperdue, et il reste suspendu entre ciel et terre, impuissant à se dégager 1. Un homme, l'ayant aperçu, en informa Joab. Celui-ci, en tentateur avisé qui se met à l'abri, fit des reproches à l'autre sur sa réserve qui lui épargnait dix sicles d'argent et un ceinturon. Mais l'homme avait entendu la recommandation pressante de David aux chef s. Il se refusa à l'enfreindre, fût-ce pour mille sicles comptés séance tenante : David le saurait et Joab lui-même l'accuserait. Joab, découvert, n'insista point, et se chargea de la besogne. Il prit trois javelots et les enfonça dans le cœur d'Absalom ; dix jeunes gens, ses porteurs d'armes achevèrent le fils du roi. Alors Joab fit donner à son de trompe le signal de la fin du combat. Mais, avant de partir, on jeta le cadavre d'Absalom dans un grand trou, en pleine forêt, et l'on dressa sur lui de nombreuses pierres 2. Une tradition topographique connaissait, toutefois, une stèle d'Absalom, dressée dans la Vallée du Roi, près de Jérusalem, et destinée à immortaliser sa mémoire, à défaut d'un fils pour perpétuer son nom 3. Cette
1. II Samuel, xvm, 9. Il n'est pas exact qu' Absalom était suspendu à une branche par ses cheveux, comme on le dit ou le représente ordinairement.
2. Les Arabes enterrent de même leurs morts tombés dans la bataille autant que possible sur le lieu du combat, et entassent des pierres sur leur tombe ; A. Musil, Arabia Petraea, t. III, Ethnolo gis cher Reisebericht,p.3Qi. On retrouve, dans la Bible, cette même pratique à propos d'Akhan et du roi cananéen de Haï, Josué, vu, 26 ; vni, 29. Le premier est un sacrilège, le second un païen, Absalom un rebelle. Aussi y avait-il peut-être, sinon un dernier châtiment pour le mort, du moins une intention de signaler la tombe d'un criminel dans l'acte de dresser des pierres sur son cadavre. Le verbe employé dans les deux premiers cas, in>pn, wayyâqîmû, « ils dressèrent », et, plus explicitement encore, celui du troisième cas, *n3j*1, wayyaççibhû « ils mirent debout», pourraient donner à penser que les pierres, au lieu d'être jetées pêle-mêle, étaient posées sur chant comme les blocs de soutien dans les dolmens ou comme les blocs des cromlechs ; les Bédouins enterrent encore parfois leurs morts de cette façon. Pourtant le terme gai, 0 monceau, tas », semblerait ne pas correspondre à cette interprétation. Le simple tas de pierre recouvrant un cadavre inhumé sous un arbre sacré est assez ordinaire chez les Arabes de l'Outre- Jourdain; cf. Jaussen, Coutumes des Arabes au pays de Moab, p. 99.
3. II Samuel, xvm, 18. Toutefois il est bien singulier que, d'après ibid., xiv, 27, Absalom avait trois fils et une fille, remarquablement belle, du nom de Tamar. On peut dire que ses trois fils étaient morts avant lui. — La Vallée du Roi ne peut être le ouâdy du Cédron, et l'édifice taillé dans la roche qu'on appelle « le Tombeau d'Absalom », ne peut être la pierre plate dressée dont parle ici le texte. Une stèle de même genre, une maççêbhâ, avait été dressée sur la tombe de Rachel par Jacob, Genèse, xxxv, 20. Celle d'Absalom s'appelait de son nom ; il serait intéressant de savoir si ce nom était gravé sur la stèle; peut-être n'est-ce pas invraisemblable. La Vallée du Roi, que Josèphe situe à deux stades de Jérusalem (Antiquitates
mort mit fin à la poursuite ; les survivants des troupes insurgées regagnèrent en fuite leurs foyers.
Quand il s'agit de porter à David la nouvelle de la victoire que Yahwè venait de lui accorder sur ses ennemis, Ahimaas, fils de Sadoq, se présenta à Joab pour en être le messager. Mais, avec la victoire, il fallait apprendre au roi la mort de son fils, et si le porteur d'une bonne nouvelle pouvait s'attendre à recevoir une récompense, le porteur d'une mauvaise risquait de n'en garder qu'un sentiment durable de répulsion ; peut-être même risquait-il davantage encore. Joab, par amitié pour Ahimaas, lui refusa cette mission. Il en chargea un Coushite, mercenaire ou esclave éthiopien. Celui-ci s'inclina et prit sa course. A peine s'était-il éloigné que le jeune prêtre, s'obstinant dans son dessein, s'élança à son tour, prit, par un chemin plus long sans doute, mais plus facile, et devança le Coushite 1. David, assis sous la double porte de Mahanaïm, attendait avec anxiété le résultat de la bataille. Enfin, le guetteur, monté sur le toit, aperçut un premier coureur, puis un second. Ils étaient seuls l'un et l'autre. David, se laissant aller à l'espérance, en conclut que ce n'étaient pas des fuyards, qu'ils venaient avec de bonnes nouvelles. Il en fut tout à fait certain, quand le guetteur lui
Judaicae, vu, 10, 3), se retrouve dans Genèse, xiv, 17, son nom y étant donné comme l'équivalent plus moderne du nom antique de « Vallée de Shâwê ». Cette dernière dénomination est assez étrange, car un peu plus haut, verset 5, Shawê apparaît comme un nom commun : « la plaine » de Qiryathaïm, où il doit s'agir d'une plaine assez vaste du plateau moabite. Hommel {Die Altisraelitische Ueberlieferung, p. 151, n. 1) pense que le Shâwê du verset 17 représenterait plutôt une leçon Sharrê, w et r se ressemblant assez dans l'ancienne écriture hébraïque, et sharru est un équivalent de l'hébreu mélékh, « roi » ; de la sorte le nom archaïque aurait été simplement traduit en hébreu.
1. Les détails du récit, II Samuel, xvm, 19-32, permettront de voir comment on se préoccupait de choisir un messager approprié, si l'on peut dire, à la nature de la nouvelle à porter: un homme bon et sympathique pour une nouvelle heureuse, un homme du vulgaire ou un esclave pour une nouvelle de malheur ; celui-là espérait une récompense, celui-ci pouvait craindre même la mort (cf. II Samuel, 1, 1-16). Ahimaas, bien que parti après le Coushite, veut le dépasser pour n'annoncer au roi que la déroute de ses ennemis. Au lieu d'aller droit du Bois d'Ephraïm à Mahanaïm par monts et par vaux, il fait un détour par la route du kikkâr. Ce terme, qui signifie « chose ronde, arrondie », est employé, comme terme géographique, pour désigner la longue dépression ovale entourée de montagnes, qui renfermait la basse vallée du Jourdain, à partir de l'étranglement qui fait face au Yabbôq (cf. I Rois, vu, 46), ainsi que, aux temps anciens, le bassin de la Mer Morte. Dans le présent épisode, Ahimaas ne descend pas des montagnes dans la vallée du Jourdain pour remonter à la montagne, mais vient rejoincre, sans doute vers l'ouest du Bois d'Ephraïm, le chemin qui monte du Ghôr à Mahanaïm.
v 00 LES CRISES DE LA ROYAUTÉ DAVIDIQUE
signala qu'à en juger par son allure, — car chaque coureur avait sa façon de courir, — le premier devait être le fils de Sadoq : un messager aussi dévoué et sympathique ne pouvait apporter qu'un message de bonheur. Ahimaas arriva, annonça la victoire. Une question brûlait les lèvres de David : tout allait-il bien pour Absalom? Mais, l'ayant posée, il n'obtint du prudent jeune homme qu'une réponse évasive. Le Coushite, qui survint peu après, ne savait pas aussi bien mesurer ses paroles pour éluder l'odieux de sa mission. A la même question, il répondit en souhaitant le sort d' Absalom aux adversaires du roi.
Ce fut pour David un choc terrible. En apprenant que son fils était mort, il oublia tout ce qu'il avait souffert par lui, depuis l'assassinat d'Amnon jusqu'à cette insurrection qui venait de bouleverser et d'ensanglanter son royaume. Il se prit à trembler, monta dans la chambre au dessus de la porte pour cacher son chagrin tout en lui donnant un libre cours et, s'étant voilé la tête, il marchait en gémissant. « Mon fils, répétait-il au milieu de ses larmes, mon fils, Absalom ! mon fils, Absalom î Si j'étais donc mort à ta place ! Absalom, mon fils ! mon fils ! » Pareille désolation étouffa dans l'armée la joie du triomphe. Les soldats vainqueurs glissaient dans la ville à la dérobée, comme s'ils eussent été des fuyards. Joab eut peur que, d'abord émus, ils ne finissent par être mécontents, et, dur jusqu'à la rudesse quand il s'agissait de sauvegarder les intérêts de la monarchie, il entra vers le roi pour lui reprocher ces larmes versées sur un ingrat et cette indifférence à l'égard de ses véritables amis. David dut venir siéger à la porte de la ville pour s'associer, la mort dans l'âme, aux démonstrations enthousiastes de ceux qui, en lui tuant son fils rebelle, lui avaient rendu sa couronne.
Il lui restait maintenant à faire une rentrée honorable dans ses états. Y reparaître les armes à la main lui répugnait. Il attendit donc que la leçon infligée portât ses fruits de réflexion et de repentir parmi les insurgés, et que sa victoire donnât à ses partisans pusillanimes la hardiesse, si tardive qu'elle fût, de vanter les bienfaits de son gouvernement et de provoquer son retour. Les Israélites, moins coupables que lesjudéens et aussi médiocrement attachés à Absalom qu'à son père, furent les premiers à entrer dans cette voie. L'éloignement persistant des Judéens
LA RÉVOLTE D'ÀBSÀLOM 301
n'en était que plus douloureux au roi. Afin d'y mettre un terme et de rétablir l'équilibre nécessaire à la stabilité de son double royaume, il fit agir les prêtres Sadoq et Abyatar auprès de ses compatriotes *. En même temps, il nommait Amasâ, le général de l'insurrection, au commandement de son armée. Ainsi, il écartait Joab, dont le rôle brutal, à la répression de la révolte, avait profondément blessé son cœur de père et sa dignité de roi ; il donnait, de plus, au parti adverse le gage le moins équivoque de son pardon et de sa confiance. Les Judéens ne restèrent point sourds à ces avances. Ils mandèrent au roi de hâter son retour et, tandis que David s'avançait jusqu'au Jourdain, ils se rendirent à leur frontière septentrionale, à Galgala de Jéricho, pour l'assister dans son passage et lui faire escorte jusqu'à Jérusalem. A eux s'était joint Shimeï, fils de Gêrâ, ce forcené de Bahourim, qui avait si outrageusement injurié David sur la route de l'exil. Lui aussi se sentait maintenant de tout autres sentiments. Pour donner plus de prix à sa démarche, il amenait à sa suite un millier de Benjaminites, tous plus ou moins conscients d'avoir besoin d'un pardon. Sibâ l'empressé se trouvait également là, avec ses fils et ses serviteurs, s'agitant, se montrant, organisant le passage de la maison royale, afin de se faire pardonner le mauvais tour qu'il avait joué à son maître et de ne pas trop perdre à l'apparition de celui-ci. Car cette fois, Meribaal, fils de Jonathas, l'avait suivi malgré son infirmité, et il montrait, avec une insistance où perçait l'inquiétude, ses vêtements malpropres, sa barbe et ses pieds sans soin, sa tenue de deuil, soulignait-il, depuis le jour où son intendant avait fui en l'abandonnant, au lieu de l'amener à son unique maître 2. Tous ces repentants peu rassurés se hâtèrent d'aller saluer le roi au delà même du Jourdain. David ne voulut pas troubler la joie du retour ni mesurer son pardon. A Shimeï, que le bouillant Abishay voulait encore tuer, il jura qu'il ne mourrait pas3, et à Meribaal, qui ne cessait
1. Cette action séparée d'Israël et de Juda, dans leur réconciliation avec David, montre à l'évidence combien ces deux grandes portions du peuple hébreu étaient encore loin d'avoir opéré leur union.
2. C'est encore la pratique de certains Arabes de ne soigner et .1e n~ faire tailler ni leur barbe ni leurs cheveux en signe de deuil ; cf. A. Musil, Arabia Petraea, t. III, Ethnologischer Reisebericht, p. 428.
3. Il faut prendre ce serment à la lettre. Lui, David, ne fera ras mourir Shimeï; mais il chargera Salomon, son héritier, de ce soin. Ce sera aux yeux du père et
de se plaindre et de s'excuser, il rendit dédaigneusement la moitié de ses biens.
Il donna des témoignages moins équivoques de son amitié à Barzillay, ce noble et riche vieillard araméen qui avait pourvu aux besoins de la cour à Mahanaïm, et qui couronnait sa généreuse hospitalité en acompagnant le roi jusqu'aux rives du fleuve. David voulait l'emmener finir ses jours à Jérusalem. Barzillay refusa avec bonhomie. « Combien me reste-t-il d'années à vivre pour monter avec le roi à Jérusalem? J'ai quatre-vingts ans maintenant. Pourrais-je distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais, savourer ce que je mangerais et ce que je boirais, entendre encore la voix des chanteurs et des chanteuses?... Je veux simplement faire un peu de reconduite au roi ». L'affable et prudent vieillard, qui préférait aux douceurs de la cour la consolation de mourir près du tombeau où l'attendaient son père et sa mère, confia à David son fils Kimham, que semblent avoir suivi plus tard quelques-uns de ses frères l. Quand tout le monde eut traversé le Jourdain, David embrassa Barzillay, en lui souhaitant d'être heureux, puis il passa le fleuve à son tour.
En dépit de ces repentirs, de ces pardons, de ces démarches courtoises, la rentrée du roi ne s'effectua pas sans incident. Israël et Juda se prirent violemment à partie. Ils s'étaient unis naguère pour détrôner leur roi : maintenant ils se le disputaient, car chacun voulait se montrer plus empressé que l'autre à lui
du fils, le moyen radical d'enlever toute efficacité aux paroles de malédiction proférées contre eux par Shimeï. Il faut observer, toutefois, que Salomon fera mourir Shimeï pour une autre faute que celle d'avoir injurié David ; voir, Salomon, pp. io-n.
i. I Rois, il, 7. Sur le nom de Kimham, voir, ci-dessus, p. 296, n. 2. C'est sans doute, vu la singularité de son nom étranger, ce personnage qui avait laissé une trace de son séjour au voisinage de Bethléem. Jérémie, xli, 7, signale, près de cette ville, un lieu ou un édifice appelé en hébreu Gêrûth de Kimham. Aquila et Josèphe (Antiquitates Judaicae, x, 9, 5) portent, il est vrai, Gidherôth « parcs » de bétail avec murs bas, et l'on suit ordinairement cette suggestion, parce que Gêrûth n'est pas attesté ailleurs. Mais, comme ce mot est dérivé de gêr, « hôte domicilié », et que telle était la qualité de Kimham, hébergé par David, il vaudrait peut-être mieux garder le mot hébreu, en lVntendant ave le sens so t de notre mot ancien « hospital » ou « hôtellerie », c'est-à-dire « maison des hôtes », soit du terme abstrait t hospitalité ». Cette interprétation parait d'autant plus séduisante que cette Gêrûth de Kimham se trouvait près de Bethléem, où David possédait des biens patrimoniaux, dont il aurait bien pu aliéner une portion à son protégé.
LA RÉVOLTE DE SHÉBA LE BENJAMINITE 303
rendre ses hommages. Les Israélites, qui réclamaient dix parts sur David puisqu'ils comptaient dix tribus, qui revendiquaient les prérogatives d'une plus grande ancienneté et prétendaient être aussi bien que d'autres des sujets exemplaires, se plaignaient avec amertume de ce que les Judéens avaient accaparé tous les soins du passage du Jourdain. Mais les Judéens revendiquaient David pour leur compatriote, et vantaient le désintéressement de leurs services, n'ayant reçu ni vivres ni présent pour ce travail laborieux. D'aigres propos s'échangèrent sur cette question de préséance, qui toucha le cœur de David, s'il crut qu'elle naissaie d'un sincère attachement à sa personne. Il oublia cette fois d'être politique : il flattait les Judéens pour activer leur réconciliation; ceux-ci se sentant soutenus, l'emportèrent sur leurs rivaux et se maintinrent au premier rang.