LA RIVALITÉ D'APONIAS ET DE SALOMON
saires, tenus à l'écart, en ressentirent un dépit cuisant. Ils en conçurent même une vive inquiétude en songeant que la conspiration d'Absalom avait aussi commencé par un banquet *. Nathan, l'âme de cette faction, jugea venu le moment d'agir, et résolut d'obtenir sur l'heure la proclamation de son candidat. Il vit Bethsabée, lui dit de voir le roi, lui dicta les paroles utiles, qu'il viendrait à son tour appuyer. S'étant concertés ainsi, ils se présentèrent l'un et l'autre au palais.
L'épouse préférée entra la première dans la chambre où David, glacé par l'âge malgré tous les vêtements dont on le couvrait et soigné par Abisag, la belle Sulamite, reposait sur son lit, qu'il ne quittait plus guère. Bethsabée se prosterne ; le roi l'interroge. Pressante, elle remémore au vieillard épuisé, dont les souvenirs s'effacent, le serment solennel, qu'il lui avait fait jadis, par le nom de Yahwè, de transmettre sa couronne à leur fils Salomon. Elle assure qu'Adonias vient d'être nommé roi, sans se soucier de son père, par des partisans choisis, qu'il régale d'un festin magnifique. Et, pour décider son mari à dire enfin nettement qui doit lui succéder, elle émeut sa tendresse en évoquant les dangers certains qu'elle et leur fils couraient.
Elle parlait encore que Nathan se faisait annoncer. Bethsabée sort de la chambre du roi. Nathan y entre, se prosterne, et, pour mieux éveiller la conscience de David, lui redit les mêmes choses que la favorite. Mais il insiste sur son étonnement d'ignorer tout de la décision que David a prise au sujet de son successeur : Adonias est fait roi, et lui, le serviteur dévoué, n'en savait rien d'avance 2.
1. Le texte montre, ici comme dans l'affaire de la demande en mariage d' Abisag faite par Adonias (I Rois, n, 13-25, et voir, Salomon, pp. 7-8), une grande réserve sur la portée des démarches de ce personnage. Il ne dit point positivement qu'Adonias avait voulu se faire déclarer roi à l'occasion de ce festin. Pourtant les cris de « Vive le roi » poussés, au dire de Nathan, par ses partisans (ibid., 1, 25) et la riposte prompte du sacre de Salomon, montrent assez que l'on était près de la solution des intrigues, et qu'Adonias pourrait bien l'avoir simplement hâtée par une convocation prématurée de ses partisans. En tout cas, on ne voit pas qu'il eût fomenté une révolte comparable à celle qu'avait déchaînée Absalcm.
2. Quelques historiens insinuent, ou même disent que Nathan et Bethsabée abusaient de la crédulité sénile de David en réclamant de lui l'exécution d'une promesse qu'il n'aurait jamais faite. Il est vrai que cette promesse ne se trouve point dans les textes de Samuel avant le présent récit et que l'indication du choix de Salomon, impliquée par I Chroniques, xxvm, 5-9, peut être simplement dérivée des faits ou du présent récit. Mais est-il si étrange que David ait promis à Bethsabée,
Ce double assaut, habilement livré par une épouse qui se plaint d'être sacrifiée et par un ami qui s'étonne d'être négligé, réussit à stimuler l'apathie de David et à rappeler ses souvenirs. Nathan étant sorti, il fait revenir Bethsabée. Il a secoué sa torpeur ; ses projets passés se représentent à son esprit ; et froissé par l'empresement indélicat d'Adonias, il va maintenant parler en maître. Il assure à Bethsabée, qui se prosterne devant lui et lui souhaite de vivre toujours, qu'il accomplira sur l'heure même la promesse autrefois jurée. Il mande Sadoq, Nathan, Benayas, et leur ordonne de procéder sans retard et pai la force à l'intronisation de Salomon. Benayas fait acte de fidélité, et se charge de veiller à l'ordre. Alors Salomon, monté sur la mule du roi, entouré de ses partisans, protégé par la milice étrangère, descendit à la source de Gihon. Là, Sadoq, avec l'assistance de Nathan, le sacra en l'oignant de l'huile sainte qui se conservait dans la tente de l'arche x. Puis le cortège remonta à la ville au milieu des coups de trompes, des airs de flûte et des cris vibrants de « Vive le roi Salomon ! » Assis sur le trône de son père, le nouveau roi reçut les hommages et les serments de ses fidèles sujets. Enfin David fut comblé de félicitations et de souhaits par ses ministres, et, se prosternant sur son lit, rendit grâces à Yahwè, qui lui accordait de voir, avant de mourir, son trône déjà cccupé par un roi né de lui.
Cependant, le bruit de la fantasia était parvenu aux convives
son épouse préférée, de choisir leur fils pour son successeur, quand on voit Roboam agir de même à l'égard du fils de sa favorite, II Chroniques, xi, 18-22 ? L'attitude de Joab dans le rapatriement d'Absalom n'est-elle pas l'indice qu'alors déjà Bethsabée aurait travaillé pour son fils ? Et la formation de deux partis, l'un pour Adonias, l'autre pour Salomon, dans les dernières années de David, ne montre-t-elle pas que Salomon avait quelques droits à faire valoir contre son frère ? Il reste pourtant que la démarche de Nathan et de Bethsabée nous froisse parce qu'elle est vraiment concertée avec trop d'habileté. Mais si les deux solliciteurs exagèrent peut-être la portée de la réunion tenue par Adonias à la source de Rôghêl, — et encore on y avait peut-être crié : « Vive le roi Adonias ! » — leur grande habileté est plutôt, en précipitant l'avènement de leur candidat, de couper court radicalement aux manœuvres, déjà longues, de son adversaire.
1. Ici, c'est le prêtre Sadoq qui oint Salomon, I Rois, 1, 39, tandis que pour Saiil c'avait été Samuel le voyant, pour David et Absalom, les cheikhs ou le peuple. Cette particularité s'explique d'elle-même par le fait que l'huile employée était gardée près de l'arche, que Sadoq servait en vertu de ses prérogatives lévitiques et de son titre officiel de prêtre du roi. Il y a là un détail assez significatif sur le rôle important que les prêtres vont jouer, en raison de la place prééminente rendue par David à l'arche de Yahwè dans la vie religieuse d'Israël.