LA RIVALITÉ D'ADONIAS ET DE SALOMON
d'Adonias, qui achevaient non loin de là leur festin, et les avait jetés dans une vague angoisse. Ce fut de la stupeur, quand Jonathas, le fils du prêtre Abyatar, accourant, leur fit le récit du sacre et de l'intronisation. Mais s'ils s'étaient conduits en conspirateurs, ils ne voulaient pas agir en rebelles ; le roi avait enfin parlé, ils acceptaient sa décision, et se soumettaient sans tenter de résistance. Seulement, dans la crainte des représailles hâtives assez habituelles en pareille circonstance, ils se dispersèrent de tous côtés. Adonias, qui avait à redouter le pire, puisqu'il était le chef de l'opposition, se précipita vers l'autel de l'arche, en saisit les cornes, et, invoquant le droit d'asile, refusa de les lâcher avant que son frère eût juré de ne pas lui donner la mort. Salomon, déjà un modèle de prudence, ne s'engagea qu'à demi. Au malheureux compétiteur effrayé, qui lui offrait ses hommages, il se contenta de répondre : « Rentre chez toi ». Il devait, dans la suite, se louer de sa réserve.
Tous ces conflits qui venaient d'opposer Israël à Juda ne préparaient pas, tant s'en faut, l'union idéale de ces deux grandes fractions du peuple hébreu. Ils rappelaient par leur répétition que la fusion d'Israël et de Juda restait artificielle et fragile. Née comme d'elle-même sous la pression des dangers qui menaçaient les clans hébreux, ébauchée pour quelques jours par Débora, pour quelques années par Gédéon, visée par Saûl comme but de son énergie et de son ambition, elle n'avait été réalisée que par David, qui l'avait cimentée par un important rapprochement religieux. Mais à cette union conçue dans les alarmes et dans les combats, la paix et la tranquillité intérieures avaient été fatales. Les dangers extérieurs écartés, on se disputait maintenant le pouvoir. Chacun des deux partis réclamait la suprématie et, au fond, préférait être réduit à lui-même plutôt que de s'incliner devant son rival. David n'était pas pour rien dans ces nouveaux tiraillements qui déchiraient son royaume. En comblant Israël d'attentions, il avait exaspéré Juda, qui n'hésita pas à embrasser dès le premier instant le parti d'Absalom révolté ;
quand il voulut flatter Juda méconnu, Israël, le laissant â son nouveau préféré, sans nul effort se détacha de lui.
Ce fonds d'irrésolution lui inspirait une conduite identique à l'égard des membres de sa famille. Il s'indigne de l'attentat d'Amnon, mais ne parle pas. Il s'irrite du fratricide d'Absalom, et ne sévit pas. Pendant des années, Absalom exite les mécontents, fomente la révolte, et affiche des prétentions au trône, sans que son père le retienne sur cette voie où il ne voudrait pas le voir s'engager. S'il a juré par Yahwè de léguer sa couronne à Salomon, il l'a fait presque en secret, si bien que ses meilleurs amis deviennent des frondeurs en soutenant Adonias qui, à son tour, joue à l'héritier. Un mot de David eût coupé court à toutes ces manœuvres, mais il n'avait pas la force de prendre sur lui de le dire. Il aimait trop Bethsabée pour ne point lui sacrifier les droits que l'hérédité conférait à d'autres qu'au fils qu'il avait eu d'elle ; il aimait trop ses enfants pour les contrister en renversant leurs projets et en réprimant leurs intrigues d'une main vigoureuse : il préférait laisser tout aller plutôt que d'intervenir avec son autorité souveraine de père et de roi.
On devine que son âme trop sensible était déchirée par un perpétuel conflit. Il aurait voulu pouvoir concilier, par une mansuétude patiente et silencieuse, le sentiment des lourdes responsabilités inhérentes à son œuvre avec les affections portées à la faiblesse qui partageaient son cœur. Mais il n'y réussissait guère, et ne l'essayait point sans souffrir beaucoup. On l'a vu, après la victoire remportée sur Absalom rebelle, refouler ses larmes de père meurtri par la mort de son fils, pour montrer un visage souriant à des gens dont il ne fallait ni froisser le loyalisme ni compromettre le dévouement par une désolation inopportune. Cette scène navrante trahit ce qu'il lui en coûta trop souvent d'être roi.