‹ Histoire du peuple hébreuChapitre 14 sur 137 · RAPPORTS DE LA SYRIE AVEC L EGYPTE ET L ASSYRIE II · texte numérisé non relu

RAPPORTS DE LA SYRIE AVEC L EGYPTE ET L ASSYRIE II

tracés à l'encre épaisse sur une feuille de papyrus, simplifieront beaucoup le travail imposé aux scribes par l'emploi de la brique, du poinçon et des cunéiformes 1.

Il n'est pas même jusqu'à la religion égyptienne qui ne bénéficie de quelques égards dans ces contrées. Les temples que les pharaons victorieux y avaient édifiés pour sanctifier et affirmer leur conquête, sont sans doute ruinés ou déserts, à moins que les Égyptiens, établis ou de passage, n'y aient perpétué leur culte national 2. Les amulettes égyptiennes doivent encore circuler partout 3. Les légendes des grands dieux égyptiens inspirent ou pénètrent celles des dieux locaux4. Wenamon, l'infortuné messager d'Amonrâ, apporte avec lui une statue tutélaire de cette divinité, et ne doute pas qu'il en saura tirer parti pour conclure son marché ; et l'on verra un prophète phénicien, inspiré par ce dieu étranger pendant le sacrifice offert à la déesse,

i. Le roi de Byblos reçoit 500 rouleaux de papyrus parmi les choses envoyées en paiement du bois qu'il fournit. Il est peu vraisemblable que, sur ces feuilles de papyrus, on eût tracé commodément des caractères cunéiformes.» Ce détail, bien qu'il convienne de n'en pas exagérer la portée, pourrait avoir quelque valeur en faveur de l'origine égyptienne des caractères sémitiques dit phéniciens. Toutefois, cette origine, que l'on croyait à peu près établie par les témoignages de l'antiquité classique et par la comparaison de ces caractères avec les caractères égyptiens du type hiératique, est de plus en plus contestée aujourd'hui, d'abord en raison de leur ressemblance avec certains caractères égéens ou orientaux, puis parce que plusieurs des lettres de l'inscription d'Ahiram de Byblos, la plus ancienne que nous possédions, se sont révélées comme plus différentes des caractères égyptiens que les lettres de date plus tardive avec lesquelles on les avait jusqu'ici comparées. Mais les découvertes épigraphiques faites à Byblos ne sauraient encore permettre de trancher définitivement cette question. Sur ces découvertes et la nouvelle forme qu'elles donnent à ce problème, voir Dussaud, Les inscriptions phéniciennes du Tombeau d'Ahiram, Roi de Byblos, dans Syria, 1924, pp. 135-157, avec quatre planches.

2. Ramsès III avait édifié un temple à Amon en Syrie ; de plus, lui et déjà Thoutmosis III avaient attribué à ce dieu plusieurs villes cananéennes, c'est-à-dire qu'Amon devait y percevoir des redevances. Probablement quelque sanctuaire devait marquer l'appartenance de ces villes au grand dieu égyptien. Cf. La Période des Juges, p. 45. La ville de Beth-shean, dans la plaine au sud du lac de Génésareth, possédait une forteresse égyptienne, où les fouilles américaines ont récemment mis au jour deux stèles, l'une de Sété ier, l'autre de Ramsès II, et une grande statue de Ramsès III. Sur ces découvertes voir Vincent, Les fouilles américaines de Beisan dans Revue Biblique, 1922, p. 115 ; 1923, p. 441 ; 1924, p. 427. Là aussi il devait exister un sanctuaire égyptien.

3. Sur les bibelots égyptiens à caractère religieux trouvés dans les fouilles de Palestine, cf. Vincent, Canaan d'après V Exploration Récente, pp.' 171-173 ; pour ceux de Gézer, Macalister, The Excavation of Gézer, t. III, pi. ccn-ccxi.

4- Les influences égyptiennes sur la religion phénicienne sont précisées dans Lagrange, Etudes sur les religions sémitiques, 2e édition, pp. 406 et suiv., 416, 452-454.1

dame de Byblos *, réclamer de son maître un peu plus de prévenances pour le dieu égyptien.

L'influence de l'Egypte sur les pays de la côte syrienne était donc encore sensible au début du XIe siècle avant J.-C. ; mais elle en affectait bien plus la civilisation qu'elle n'en intéressait la politique. L'Assyrie, de son côté, après avoir affirmé, avec Téglath-phalasar Ier, ses visées ambitieuses sur les ports, sur les routes commerciales, sur les parages riches en cultures, en chevaux et en minerais, du golfe méditerranéen où s'enfonce l'île de Chypre, va s'en trouver écartée longtemps, soit par la décadence, soit par des soucis plus pressants. La Syrie tout entière profitera du long répit que lui laissent ces deux grands empires limitrophes ; quand ils reparaîtront chez elle, l'Egypte vers 928, l'Assyrie vers 875, ils s'y heurteront à des États mieux organisés que ceux qu'ils y avaient aperçus aux xiie et xie siècles.

IIj — Philistins, Phéniciens, Araméens

Profitant de l'éloignement prolongé de ces deux empires toujours portés à la convoiter, la côte syrienne semble être alors devenue extrêmement prospère. Au sud, les Philistins, que nous avons déjà vus à l'œuvre, consolident leur établissement dans la plaine de la Shephêlâ, et, ayant entamé la région montagneuse occupée par les Hébreux, vont renouveler leurs efforts pour se l'assujettir. Il pourrait se faire qu'ils n'eussent pas abandonné aussi tôt que la Bible en donne l'impression, la vie de marins commerçants et pirates, qu'ils menaient avant de gagner Canaan. Il est probable que, dans la première moitié du XIIe siècle, peu de temps après leur immigration, ils possédaient à Ascalon une flottille entreprenante, qui, un beau jour, se jeta sur Sidon, la métropole phénicienne, alors dans sa splendeur. Les Sidoniens, surpris par cette attaque imprévue, s'enfuirent en désordre sur leurs bateaux et gagnèrent la ville insulaire de Tyr,

1. Le récit de Wenamon, auquel ce détail religieux si important est emprunté, ne dit point que le sacrifice était offert à Astarté, «la dame de Byblos», mais ce que l'on sait par ailleurs de la prédominance du culte de cette déesse dans cette ville peut le faire supposer.

PHILISTINS, PHENICIENS, ARAMEENS 13

qui recueillit l'hégémonie perdue par son antique rivale 1. Dans la ville maritime de Dôr, au sud du promontoire du Carmel, dont ils possèdent peut-être aussi les pentes boisées avec les importants passages qui mènent à la plaine de Yizreël, nous trouvons, vers noo, les Zakkalas, compagnons d'invasion des Philistins, et, comme eux, d'origine égéenne 2. Il y avait bien un demi-siècle au moins qu'ils y étaient établis, car, à cette date, ils paraissent déjà assez sémitisés pour que leur roi ait pris le nom d'Abdel, qui est sémitique 3. Eux aussi sont restés fidèles à leur vie de marins, soit pour trafiquer pacifiquement, soit pour écumer les côtes. Les Phéniciens ne les voyaient pas d'un bon œil : le roi de Byblos préférait voiler les devoirs de l'hospitalité et les usages de la courtoisie naturelle de marchand à client plutôt que de s'exposer à leur rancune et à leurs repré-

1. La ruine de Sidon par les Ascalonites est mentionnée par l'historien latin Justin abréviateur de Trogue-Pompée. Après avoir rappelé la fondation de Sidon par les Phéniciens, il ajoute : « Post multos deinde annos a rege Ascaloniorum expugnati (il s'agit des Sidoniens), navibus appulsi, Tyron urbem ante annum Trojadae cladis condiderunt » (xviii 3, 5) La chute deTroiese plaçant, selon les chronologies antiques, vers 1209 ou 1183 avant J.-C, et la défaite des Philistins et de leurs alliés égéens, un peu après 1200, on a pu penser que c'étaient bien des Philistins, déjà établis â Ascalon, qui avaient détruit Sidon. Telle est, par exemple, l'opinion de R. Dussaud, proposée de nouveau dans Syria, t. II, 1921, p. 168, et appuyée ici sur le témoignage des fouilles du Dr Contenau dans la couche profonde du château de Saïda, la Sidon antique, où, en certains points, un mètre de décombres s'est accumulé sur des ruines qui semblent marquer la destruction signalée par Justin. Toutefois, comme Sidon était en pleine prospérité aux environs de l'an 1000 ainsi que l'atteste le récit de Wenamon, il faudrait supposer qu'elle s'était relevée assez vite, du moins pour son commerce matitime, certains quartiers ruinés ayant pu être abandonnés et restaurés seulement plus tard. En ce qui concerne la fondation de Tyr, dont parle Justin, il ne peut s'agir de la création même de cette ville. Elle existait bien avant 1200, puisqu'elle paraît déjà dans la correspondance d'El-Amarna, au xive siècle avant J.-C. Il pourrait s'agir soit d'une colonisation de Tyr par les Sidoniens, soit peut-être plutôt de l'installation d'une nouvelle Tyr sur l'îlot rocheux qui fait face à la Tyr ancienne, établie sur le littoral. Au xe siècle, ces îlots avaient encore besoin d'être aménagés (voir,t. III, Salomon, p. 45), ce qui indiquerait qu'ils n'étaient pas habités depuis un temps très long. Remarquons, toutefois, qu'en raison du flottement des chronologies grecque et égyptienne, on ne peut être absolument sûr que « le roi des Ascalonites » était un sêrén philistin. Mais ce flottement même donne une grande vraisemblance à cette manière de voir, car elle correspond bien à tout ce que nous savons de l'activité des Philistins dans cette région et à cette époque.

2. Sur les Zakkalas, voir La Période des Juges, pp. 34, 44, 51. Sur les fouilles à Dôr, en 1923, voir Revue Biblique, 1924, p. 422, 423.

3. Le nom de ce roi est, en égyptien, B'-dy-r', soit, approximativement, Bidir ; l'égyptien écrivant r pour /, la forme orignale de ce nom étranger doit être Badil, ou une forme voisine. Sa transcription sémitique est Abd-êl, après restitution de la gutturale initiale omise par l'égyptien ,soit : «serviteur de Dieu» ; c'est l'équivalent de l'arabe « Abdallah ».

sailles. Ces Égéens sont si actifs et si entreprenants qu'ils ne tarderont pas, si ce n'est déjà fait, à pénétrer jusqu'au delà de la grande plaine de Yizreël, et à s'installer dans la place forte de Beth-Shean, qui commande la route de l'est du Jourdain.

Un peu plus au nord, Tyr, au début du XIe siècle, n'est encore qu'une ville marchande de second ordre. Mais l'effacement de Sidon lui permettra de gagner très vite le premier rang. Elle va finir par abandonner à peu près tout à fait le rivage continental où elle s'était d'abord installée, pour se développer en face, sur deux îlots rocheux, qui lui fourniront, grâce à d'habiles travaux, une assiette inexpugnable et deux ports excellents 1. Cette situation avantageuse lui garantissait ainsi la maîtrise de la mer et la prospérité commerciale, que les Philistins, dépourvus de ports comparables aux siens, avaient vainement cherché à conquérir en détruisant Sidon.

Sidon, vers noo, était la plus active et la plus riche des cités phéniciennes. Son port regorgeait de navires ; il était le véritable centre du commerce qui se faisait entre la Syrie et l'Egypte. Avec ce dernier pays, avec le Delta principalement, Sidon entretenait des rapports incessants ; Smendès, prince à peu près autonome, puis fondateur de la XXIe dynastie, y était comme son associé ; dans les ports du Ni], elle avait des entrepositaires et des représentants, qui étaient de gros personnages bien connus de tous les navigateurs 2.

Au delà du promontoire historique du Nahr el-Kelb, la sainte Byblos s'adonnait au commerce des bois, le cèdre, le cyprès et le pin du Liban. D'un peu partout, on venait s'en approvisionner chez elle : l'Egypte, qui, au temps de ses grands pharaons, les

i. Sur les travaux exécutés dans l'île par Hiram ier, contemporain de Salomon (xe siècle), voir t, III, Salomon, p. 45.

2. Ces détails sont empruntés au récit de Wenamon. Au dire du roi de Byblos, Sidon possédait « dix mille navires », qui faisaient le cabotage avec l'Egypte, alors que lui-même ne pouvait en montrer qu'une vingtaine à l'amarre dans son port. Il cite un correspondant de Sidon établi en Egypte, qui avait nom W'-r'-k'-ty-r', soit Ouarakatilou, ou, en sémitique, Birkat-êl, « bénédiction de Dieu ». Ce même récit renferme encore deux autres noms qui ont une apparence sémitique, Ouaradi et Makamarou. Ces personnages semblent, d'après le contexte, avoir été des Syriens bien connus en Egypte.

lui prenait comme redevance \ n'en reçoit maintenant que si elle les lui paye. Tout paraît fort bien ordonné dans cette ville marchande. Il y a un commandant et une police du port. Le roi tient à jour ses livres de comptes, et conserve avec soin les registres de ses pères. Des équipes de bûcherons, des centaines de bœufs, sont toujours prêts à partir pour les forêts de la montagne, sous la conduite de contremaîtres, pour abattre les arbres et les amener au rivage ; là, des charpentiers les débitent et les façonnent à demi ; les poutres s'y entassent en piles régulières, que le roi-marchand fait admirer à ses clients ; puis des porteurs les chargent et les attachent solidement sur les navires qui les emporteront, ou les réunissent en radeaux que remorqueront des navires. Ce commerce prospère ne procure pas seulement la richesse aux Phéniciens ; il leur inspire la confiance en eux-mêmes, et les rend maîtres dans cette fausse bonhomie mercantile qui laisse toujours croire au client servi qu'il vient de conclure une affaire exceptionnellement avantageuse 2. Ils s'insinuent, ils conseillent, ils s'imposent ; d'Israël à Chypre, tout le monde syrien doit compter avec eux.

L'activité et le renom des Phéniciens s'étendaient beaucoup plus loin 3. Des bribes de souvenirs sur leurs relations primitives avec la plupart des peuples établis au pourtour de la Méditerranée se sont conservées dans les fables mythologiques d'Astarté, d'Europe, de Cadmos, d'Héraclès, de qui les aventures com-

1. Par exemple, au temps de Thoutmosis III. Les détails qui suivent proviennent du récit de Wenamon.

2. Les relations commerciales de Hiram, roi de Tyr, avec Salomon, ressemblent, sur plus d'un point, à celles de Zakarbaal, roi de Byblos, avec Wenamon. Comme Zakarbaal, Hiram est exigeant en matière de paiement (cf. I. Rois, v, 24, 25 [Vulgate, v, 10, 11] ; II Chroniques, 11, io), et fait le difficile tout en se contentant de ce qu'il reçoit (cf., I Rois, ix).

3. Sur les voyages et les colonies des Phéniciens dans la Méditerranée, voir, en particulier, Movers, Die Phônizier, t. II, partie II ; si toutes les conclusions ne sont pas à retenir, l'ouvrage présente du moins un ensemble de textes anciens des plus suggestifs. Voir aussi Autran, Les Phéniciens (avec plus de réserve encore relativement aux conclusions) ; Victor Bérard, Les Phéniciens et l'Odyssée. On trouvera des exposés plus brefs dans Rawlinson, History of Phœnicia ; Pietschmann, Geschichte der Phônizier ; Maspero, Histoire Ancienne des Peuples de V Orient Classique, t. II, pp. 586-588 ; 740, 741 ; l'article Phœnicia, dans Encyclopaedia Biblica, coll 3732-3737 ; Ed. Meyer y résume les conclusions de sa Geschichte des Altertums ; Gsell, Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, t. I, pp. 359-373.

l6 LA SYRIE AU TEMPS DE LA ROYAUTÉ EN ISRAËL

mencent, ou se déroulent en passant, dans quelque ville de Phénicie, et se poursuivent sur les côtes d'Asie Mineure, de Grèce, de Crète et d'Egypte, dans le Pont-Euxin et la Mer Egée, et, j usqu'aux Colonnes d'Hercule,où l'Afrique et l'Espagne s'avancent au devant l'une de l'autre. Le début de cette période obscure de voyages entrepris au gré du hasard et en vue de l'exploration, se distingue à peine dans l'aube incertaine de l'histoire. Lorsque l'on voit enfin plus clair, aux environs de l'an 1200 avant J.-C, l'ère de la colonisation phénicienne est ouverte. A cette date, gênés par la concurrence que leur font les navigateurs égéens dans le bassin oriental de la Mer Egée, inquiétés par l'ébranlement général qu'y provoquent la guerre de Troie, l'invasion dorienne, le déplacement turbulent des Peuples de la Mer, et, d'ailleurs, plus instruits que les autres par des siècles de recherches et de tentatives, les Phéniciens dépassent hardiment les passages trop connus, et cherchent de nouveaux marchés vers l'ouest le plus lointain. En longeant la Libye, les Syrtes et la Mauritanie, en touchant la Sicile, Gaulos, Malte, la Sar-. daigne et les Baléares, ils atteignent l'Espagne, franchissent le détroit des Colonnes d'Hercule, côtoient le littoral espagnol vers le nord et le littoral africain vers le sud. Sur tout leur parcours, ils possèdent déjà des points de relâche, des entrepôts, des factoreries, des comptoirs ; maintenant ils y créent des villes, filles de la métropole par leur fondation religieuse, leur culte, leur administration et leurs principaux habitants.

Parmi ces premières colonies les plus connues sont celles qui datent de la période où Tyr a supplanté Sidon dans l'hégémonie. Au pays qu'arrose le Baetis, non loin de l'embouchure de ce fleuve, les Tyriens choississent, à l'exemple de leur Tyr insulaire, une île pour y fonder Cadix, Qâdêsh ou ville « Sainte » de Melkarth, qui y a son temple au toit de cèdre. De l'autre côté du détroit, sur la côte mauritanienne, ils fondent Lixos, pendant de sa sœur ibérique sur l'autre rivage, et tête de ligne pour les navires qui suivent, jusqu'à trente jours de là, le littoral de l'Afrique. Ces deux cités nouvelles, célébrant annuellement la fête de leur fondation, pouvaient se flatter de remonter aux années qui avoisinaient celle de la chute de Troie, survenue vers 1200. Un siècle plus tard, en 1100 ou 1099, Utique était

créée, dans une anse africaine tournée vers la Sicile, en attendant que naquît, tout près d'elle, en 825 ou 814-813, cette fameuse colonie tyrienne de Carthage, qui saurait longtemps tenir en échec l'impérialisme romain.

Grâce à cet audacieux génie de l'entreprise que rien ne rebute, ni les menaces de la mer périlleuse qui jettent les âmes dans la terreur, ni les naufrages, où bateaux, cargaisons, marins disparaissent dans l'abîme, qui ne rend pas toujours ses victimes et ses épaves, les Phéniciens jalonnent tout le bassin méditerranéen et les premiers rivages du grand océan, de leurs sanctuaires, de leurs entrepôts, de leurs colonies. Leur nom y est partout connu, tantôt pour leur habileté, tantôt pour leur rapine, et ceux qui les jalousent ne sont pas les derniers de leurs admirateurs.

Si nous voyons assez bien le développement historique de la côte syrienne au cours du xie siècle, nous devinons plutôt que nous ne connaissons ce qui se passe chez les populations de l'intérieur des terres. Les Hittites de la boucle de l'Euphrate déjà fort malmenés, au début du xiie ,par le passage des Peuples de la Mer et des armées de Ramsès III, viennent de voir leurs tentatives de restauration brutalement arrêtées par Téglathphalasar Ier, qui battit l'un de leurs rois *.

Peut-être ont-ils beaucoup plus à souffrir de l'immigration araméenne 2. Inquiétés, pourchassés par Téglath-phalasar Ier, les Araméens déjà établis ou encore errants en Mésopotamie et le long du moyen Euphrate, accentuent leur avance, à l'ouest comme au sud-ouest de ce fleuve, et la marquent par plusieurs succès. Ils y ravissent à Ashourrabi, l'un des successeurs de Téglath-phalasar, deux villes importantes enlevées par ce dernier3. Ceux de leurs clans qui ont pris pied dans les vallées de l'Oronte

1. Ce dernier détail paraît mentionné dans un fragment de texte publié par le P. Scheil (Recueil de travaux, t. XXI, 1900), et interprété dans ce sens par Winckler dans Orientalistische Literaturzeitung, t. IV, 1901, coll. 295-297.

2. Sur ses débuts, voir La période des Juges,pp, 66-68 ; sur les Araméens en général, voir Schiffer jun., Die Aramâer.

3. Les villes de Pitrou et de Moutkinou, situées, la première à l'ouest, la seconde à l'est de l'Euphrate : voir Monolithe de Salmanasar II, col. 11, 11. 36-38, Keilinschriftliche Bibliothek, pp. 162-164.

Saill et David. *

l8 LA SYRIE AU TEMPS DE LA ROYAUTÉ EN ISRAËL

et du Litany ainsi que dans la région qui s'étend des sources du Jourdain à l'oasis de Damas, se renforcent de l'appoint de nouveaux immigrants. Au plus tard dans le cours du XIe siècle ils arrivent à y constituer de petits États, tantôt alliés, tantôt rivaux, tels que ceux de Hâmath, de Beth-Rehôb, de Çôbâ, de Maakhâ et de Tôb 1, et ils y prospèrent si rapidement qu'ils inquiéteront bientôt la jeune royauté isra élite : Saûl sera obligé de prendre contact avec eux ; David, après lui, aura fort à faire pour endiguer leur marche en avant, qui les amène jusqu'aux portes de la Galilée.

Comme tous ces divers peuples qui l'avoisinent, Israël va profiter du répit que lui laissent l'assoupissement de l'Egypte et l'éloignement de l'Assyrie. Au début, il est vrai, le péril

i. Sur Hâmath, voir, ci-dessous, p. 220, 1.

Beth-Rehôb marquait, d'après Nombres, xiii 21, le point le plus septentrional atteint par les espions envoyés du désert de Canaan, au temps de Moïse. Josuéy xix, 28, mentionne une Rehôb sur la frontière d'Aser, dans la direction du territoire de Sidon, mais on ne voit pas au juste s'il s'agit bien là de Beth-Rehôb. D'après Juges, xviii, 28, Beth-Rehôb se trouvait dans une vallée importante, où était aussi située Dan-Laïsh, aujourd'hui Tell el-Qâdy, au pied de l'Hermon, près de l'une des sources du Jourdain, Cette indication précise autorise à la placer dans la vallée du Nahr el-Hasbâny qui longe l'Hermon à l'ouest. Il serait assez tentant de voir Beth-Rehôb et Merdj-'Ayoun, vestige de l'antique Iyyôn, mentionnées dans la liste des villes du haut Rotânou, qui fut établie sous le pharaon Thoutmos&s III à la fin du xvie ou au commencement du xve siècle. On y trouve côte à côte, au n° 86, Anï (déterminé par «source »), et, au n° 87, Rahbou ; de plus les ncB 90 et 92 désignent tous deux une Obira ou Abêl; or, dans cette même région, on trouve deux Abêl, l'une à l'ouest, l'autre au sud-ouest de l'Hermon. Aucun nom de l'onomastique moderne dans cette région ne permet de localiser Beth-Rehôb avec précision. Pourtant, on pourrait rapprocher de Rehôb, malgré la métathèse des deux premières radicales qui n'est pas très rare en onomastique, les noms de deux localités de cette région : Khoraïbé et Khorbéh. Khoraïbé, aux deux tiers de la route qui, en suivant le cours du Hasbâny, conduit de Banias à Hâsbeiyâ, correspondrait, par sa situation, à la donnée de Juges, xviii, 28. Celle-ci serait moins bien respectée par l'identification de Rehôb avec l'autre localité, Kharbéh, située, dans la Merdj- 'Ayoun, sur une colline élevée d'où l'on embrasse toute la plaine. Buhl (Géographie des alten Palâstina, p. 240) identifierait volontiers Rehôb avec Banias ou Césarée de Philippe, dont le nom antique n'est pas connu. L'identification avec Rihâb, à l'est de Djérach, proposée dans Zeischrift des Deutschen Palâstina- Vereins, t. xxv, p. 113, est trop éloignée des indications bibliques pour être retenue Il en est de même de Rouheibéh et de 'Ain er-Rahib, situées dans le désert au nordest de Damas, et signalés par Tomkins, dans Quarterly Statement, 1885, p. 266.

La localisation de Çôbâ est fort incertaine. Une opinion placerait cette ville dans la moitié septentrionale de la Syrie, en s'appuyant sur les textes assyriens qui mentionnent une ville de Çu-bit, entre Dôr et Hâmath, ou Çu-bu-tu entre Hadrash et Samal,ou entre Qûê et Çimirra (Delitzsch, Wo lag das Paradies, p. 280) ;Nôldeke la placerait plus précisément au voisinage d'Emèse (= Homs) sur l'Oronte, au sud-est de Hâmath. Mais peut-être y avait-il deux Çôbâ, comme il semble qu'il existait deux Hâmath (voir ci-dessous, p. 220, n. 1), car on croit pouvoir, d'autre part, chercher plutôt Çôbâ dans le voisinage de Damas, en s'appuyant sur un texte

philistin deviendra plus menaçant que jamais ; il conduira le peuple élu à deux doigts de l'asservissement. Mais, ce péril une fois conjuré par Saûl et par David, une ère glorieuse s'ouvrira, ère de conquête sous David, ère d'organisation sous Salomon. Ces deux grands rois venaient à l'heure providentielle marquée pour le développement de leur peuple : aucun État autour d'eux ne pouvait les gêner de façon sérieuse, et plusieurs, les Phéniciens entre autres, pouvaient leur prêter un opportun secours.

Pour donner une idée de ces relations internationales auxquelles les Hébreux ont été jusqu'ici à peu près étrangers, mais vont, à la fin du XIe siècle, commencer à prendre part, je résumerai la relation du voyage que fit l'Égyptien Wenamon sur les côtes de Syrie, vers 1100 avant J.-C. On y retrouvera plusieurs détails utilisés dans le tableau de la situation de ce pays

relatant les représailles d'Assurbanipal (668-C25) contre les Aral es. Ders te texte on a la série topographique suivante : Edom, Yabroud ( = Yabrcud au nord de Damas), Ammon, Moab, Çôbâ (Çu-bi-ti) ; cf. Schrader, Keilinschriftliche Bibliothek, t. II, p. 216, 1. 114, qui obligerait à sortir de la Syrie méridionale, seule visée semble-t-il, puisqu'il s'agit d'Arabes, pour faire un bond jusque dans des régions plus septentrionales. Mais on n'a pas, dans cette seconde opinion, pas plus d'ailleurs que dans la première, à proposer de nom moderne qui préciserait davantage la localisation. On pourrait cependant songer soit à Qal'at eç-Çoubeibé, à une heure au nord-est de Banias dont le nom offre quelque ressemblance avec Çôbâ, et qui occupe une bonne position stratégique, soit au Çafâ, région volcanique au nord-est du Hauran, en s'autorisant de Josèphe {Antiquitates judaicae, vu, 5,1; vm, 7, 6) qui rend Çôbâ par Sôphênê ; mais les noms propres sont souvent maltraités chez lui. Renan pense aussi que Çôbâ correspondrait au Çafâ, Histoire du peuple d'Israël, t. II, p. 37, n. 3.

Maakhâ reparaît ailleurs (II Samuel, xx, 14, 15; I. Rois, xv, 20 ; II Rois, xv, 29), accolé au nom d'une ville sous la forme d'Abêl Beth- Maakhâ. Or cette ville d'Abêl est voisine de Dan, d'après II Samuel, xx, 18. Aussi, comme Abêl s'identifie couramment avec Abil el-Qamh, qui est située au nord-ouest de Dan ou Tell el Qâdy, on pense que le pays araméen de Maakâ se trouvait dans cette région. Sur Abil el-Qamh, cf. Guérin, Galilée, t. II, pp 346-349. Il convient de noter que cette ville d'Abêl, malgré l'addition de Maakhâ à son nom, était aux mains des Israélites depuis les temps les plus reculés, II Samuel, xx, 18, 19.

Tôb peut-être identifiée avec Tayibéh, située sur un monticule à l'ouest d'Abil el-Qamh ; cf. Guérin, loc. cit., pp. 268-269. Cette identification s'harmoniserait assez bien avec les textes hébreux qui nomment Tôb avec Maakhâ. Une autre Tayibéh, qui se trouve entre Dérat et le massif du Hauran, et doit être le pays de* Tôb où se retira Jephté, semblerait se trouver trop en dehors de la zone occupée par les Araméens.

Dans la mesure où ces diverses identifications sont exactes, elles montrent que les principautés araméennes, sauf peut-être Çôbâ, qui, si elle était à Test du Jourdain, avait de l'espace autour d'elle, n'étaient que des États minuscules, analogues à ceux que nous connaissons, pour le pays cananéen, par la correspondance d'El- Amarna et le Livre de Josué. Leur situation dans les parages des sources du Jourdain semble indiquer, de plus, que les Araméens en question avaient dû gagner la Galilée en suivant la vallée do Litany.

à cette époque, et l'on saisira sur le vif cette vie antique, où le commerce mêlait non seulement les hommes, mais les races, les croyances et les civilisations. Un récit de bataille serait moins instructif, même pour l'histoire d'Israël, que ne l'est ce récit d'aventures 1.

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