UN VOYAGE SUR LA CÔTE SYRIENNE VERS IIOO AVANT J.-C
Abdel, se livraient à la navigation. Abdel lui fit porter des pains, une cruche de vin et un quartier de chevreuil ou de cerf1. Mais un homme du navire lui déroba un vase d'or avec cinq vases et un sac d'argent 2. Le lendemain, l'Égyptien, rempli d'indignation pour ce larcin qui l'humiliait, s'en alla de grand matin trouver Abdel, et lui représentant que ces biens volés appartenaient à son dieu, à ses maîtres et à ceux qui devaient les recevoir en paiement du bois qu'il venait acheter, le mit en demeure, puisqu'il était le roi du pays, de rechercher son argent et de le lui rendre. Abdel se montra courtois ; il promit d'avancer la somme volée si le voleur était l'un de ses sujets, ou tout au moins de faire une enquête pour le découvrir. Neuf jours après, Wenamon était toujours sans nouvelles de l'argent comme de l'enquête. Las d'attendre une solution de jour en jour plus problématique, il se rembarqua et repartit. Arrivé à Tyr, il voulut mettre le roi de cette ville au courant de l'affaire ; mais il fut éconduit assez brutalement 8. Il repart, et pendant qu'il vogue de Tyr à Byblos, agacé de toutes ces lenteurs injurieuses pour sa qualité et pour sa mission, il croit fort habile de se dédommager lui-même, en volant à son tour des voyageurs zakkalas, et fort courageux de leur expliquer, en termes énergiques, que, complices ou non, ils ne reverraient pas leur argent avant qu'il n'eût recouvré le sien. Enfin, il arriva à Byblos, après un voyage qui avait duré plus de quatre mois.
En débarquant, Wenamon se sentait plein d'assurance. Il apportait avec lui, dans un naos, une statue d'Amon-du-Chemin, qui devait accorder longue vie et prospérité à ceux qui l'accueil-
i. Sur le sens du mot égyptien, voir Orientalistische Literaturzeitung, t. ni, coll. 208-209, où W. M. Muller, remarque que, s'il s'agit de gibier, la proximité des bois du Carmel en indiquerait aisément la provenance. Voir aussi ïbici., t. iv, coll. 221-226; t. v, coll. 394-396.
c. Le montant du vol s'élevait à 5 tébéns d'or et 31 tébéns d'argent. Le tébén égyptien pour l'or pesait 12 à 13,8 grammes, d'après Weicall, Catalogne général des antiquités égyptiennes du musée du Caire, Weights and balances, p. II. Pour le tébén d'argent, Maspero, loc. cit., p. 109, n. 1, donne de 89 à 91 grammes.
3. Une lacune du texte ne permet pas de savoir comment les choses se passèrent à Tyr. Quelques mots conservés : « Il me dit : Tais-toi !... Je sortis de Tyr dès le matin... » font supposer que Wenamon y fut mal accueilli. Vers la fin de sa relation,
semble dire qu'il a été emprisonné avant son arrivée à Byblos ; la mention de ce détail pourrait avoir existé dans la présente lacune, car on n'en trouve pas trace dans les portions conservées.
leraient, et faciliter ainsi l'achat à bon compte du bois destiné à la barque sacrée. Mais il venait à peine de descendre à terre que le roi de Byblos, Zakarbaal, probablement prévenu par son collègue de Dôr ou par celui de Tyr de l'arrivée de cet Égyptien prétentieux et encombrant, lui intima l'ordre de quitter le port sur le champ. Wenamon ne s'émut point pour si peu ; il resta, et envoya des explications à Zakarbaal. Pendant près de trois semaines, celui-ci lui faisait dire chaque jour : « Va-t-en de mon port ! » Mais Wenamon ne bougeait pas.
Pourtant, le soir du dix-neuvième jour, ayant trouvé un navire en partance pour l'Egypte, il n'attendait plus que l'obscurité pour se rembarquer avec sa statue tutélaire, quand Amonrâ lui vint en aide. Cette nuit-là, Zakarbaal offrait un sacrifice aux divinités qu'il servait. Tout à coup, l'un des assistants, un jeune homme de la noblesse, tourmenté par la force du dieu égyptien, se mit à s'agiter furieusement à la manière d'un nâbhî et à répéter ces paroles inspirées : «Apporte-le ici ! Amène le messager d'Amon qui le détient ! Renvoie-le ! laisse-le partir ! » x. Aussitôt, le commandant du port vint prévenir Wenamon d'avoir à se tenir le lendemain aux ordres du roi. Mais, maintenant qu'on le lui défendait, Wenamon voulait s'en aller : alors on consigna le capitaine de son navire.
Le lendemain, pendant que la cérémonie religieuse se poursuivait, il arrivait au château. Le roi était assis dans sa chambre haute, le dos appuyé à une fenêtre par où l'on voyait les vagues de la grande mer de Syrie battre rageusement le rivage. Zakarbaal, embarrassé de son revirement, réclama à Wenamon sa réquisition ; elle était restée aux mains de Smendès et de Ten tamon. Profitant de cette maladresse, le roi s'emporta contre l'étranger, le traitant à peu près d'aventurier que ses maîtres avaient peut-être livré à des matelots syriens avec ordre de le jeter à la mer pour s'en débarrasser. Wenamon riposta en affirmant qu'il était venu sur un navire égyptien. Mais Zakarbaal
i. C'est du dieu égyptien qu'il s'agit dans ces paroles de l'inspiré. Ce fait de l'existence d'un prophète en pays phénicien est des plus intéressants pour l'histoire de la religion. Au ixe siècle, nous trouverons en Israël, avec Jézabel, fille du roi de Tyr, et en Juda, avec Athalie, fille de Jézabel, des nâbhts du Baal tyrien en assez grand nombre. L'influence phénicienne dut contribuer indirectement, par réaction, à l'épanouissement du prophétisme populaire israélite à cette époque.