‹ Histoire du peuple hébreuChapitre 18 sur 137 · UN VOYAGE SUR LA CÔTE SYRIENNE VERS IIOO AVANT J.-C · texte numérisé non relu

UN VOYAGE SUR LA CÔTE SYRIENNE VERS IIOO AVANT J.-C

récitant ainsi une formule du pays, qu'il détournait malicieusement de son sens pour faire de l'orgueilleux Wenamon un sujet du roi de Byblos. Zakarbaal trouva la raillerie déplacée, et fit taire Penamon. Puis, venant tout de suite aux affaires, il montra à son client qu'il était servi ponctuellement, lui rappela qu'il lui restait encore quelques petites choses à régler, et lui déclara enfin qu'il avait à partir au plus tôt, quel que pût être l'état de la mer. Pour le mieux engager à ne pas tarder, il voulut lui faire visiter les tombes de certains envoyés du pharaon Ramsès IX, qui étaient restés à Byblos pendant dix-sept ans, et y étaient morts, sans avoir jamais pu obtenir de retourner vers leur maître l. Wenamon eut un frisson, et reparla de son maître divin; il prétendit même que Zakarbaal qui avait montré tant d'empressement à le servir, devrait faire graver sur une tablette une belle inscription où il rappellerait la haute ambassade qu'il avait reçue, les bois qu'il avait fait abattre pour la sainte barque du roi des dieux, les navires et les équipages qu'il avait fournis pour les expédier en Egypte, et les milliers d'années qu'Amon avait, en retour, ajoutées à sa vie. Quand, plus tard, un autre messager viendrait et lirait ces lignes, il offrirait pieusement à l'ombre de ce bon roi les libations d'eau fraîche qu'on verse au bienheureux. « Voilà un grand discours », répondit Zakarbaal, et Wenamon, rappelé à la réalité, lui promit que, dès son retour, le grand prophète d'Amon à Thèbes lui ferait parvenir le solde du compte.

L'affaire était réglée ; il ne restait plus qu'à partir. Mais, comme Wenamon se trouvait sur le rivage près de ses bois, il aperçut onze navires cinglant du large vers le port. Il sut bientôt qu'ils étaient montés par des Zakkalas qui venaient l'arrêter pour cette question d'argent volé, qu'il n'avait sans doute pas oubliée tout à fait. Il s'assit et se mit à pleurer. Le secrétaire du roi l'ayant aperçu et lui demandant la cause de ses larmes : « Ne vois-tu pas, lui dit-il, les hérons qui redescendent vers

PTi. Le pharaon dont les envoyés ne revinrent jamais est désigné par son prénom Khâmoîs. Deux pharaons de la xxe dynastie portèrent ce prénom, Ramsès XII, qui ne peut-être en cause ici, puisque le voyage de Wenamon eut lieu en l'an V de ce roi, et que les infortunés messagers furent retenus pendant les dix-sept ans qui suivirent leur arrivée, — puis un autre Ramsèf, Ramsès IX ou Ramsès X, qui doit être celui dont il est question ici.

l'Egypte ? Vois, ils retournent aux eaux fraîches ; et moi, jusques à quand serai-je abandonné ? Ne vois-tu pas ces gens qui viennent pour m'emprisonner encore une fois ? » Le roi, averti, ne put moins faire que pleurer à son tour ; puis il chargea son secrétaire de porter à son infortuné client deux cruches de vin et un mouton. Il lui envoya même sa chanteuse égyptienne, Tentno, «n recommandant à celle-ci de le distraire de sa peine par des chants et à celui-là de manger et de boire en attendant le len-' demain.

Dès le matin suivant, il y avait foule sur le port. Les Zakkalas s'y trouvaient aussi. Ils expliquèrent leurs griefs à Zakarbaal, qui, ne voulant pas arrêter l'envoyé d'Amon chez lui et ne se croyant pas non plus obligé à le défendre, décida de renvoyer tout ce monde en pleine mer où ils videraient sans lui leur querelle. L'Égyptien fut embarqué de force, les navires prirent le large, et une poursuite éperdue commença. Heureusement pour Wenamon, le vent soufflait du sud avec violence. Son bateau fila vers le nord, distança ceux des Zakkalas, et se trouva aborder dans l'île de Chypre 1.

Là, nouvelles misères pour Wenamon, qui s'imagina que les habitants de la ville où il débarquait voulaient le mettre à mort. Mais comme ils le tramaient vers leur reine, Heteb, celle-ci sortait justement avec sa suite de l'une de ses maisons pour se rendre dans une autre. Wenamon sut tirer parti de cette chance. Il trouva parmi les familiers de Heteb quelqu'un qui parlait égyptien, et, grâce à lui, put adresser un petit discours à la reine. La rare justice des habitants de Chypre était vantée jusqu'à Thèbes ; eh bien ! il fallait en rabattre ! Ce compliment et ce reproche piquèrent la reine qui demanda des explications. Wenamon n'était pas à court pour lui en fournir. Comment, on voulait le tuer, lui, un pauvre naufragé, jeté sur l'île par une mer en fureur ! lui, le messager d'Amon, que les Égyptiens rechercheraient jusqu'à la fin des siècles ! lui, le passager d'un navire du roi de Byblos, qui, s'il venait à rencontrer dix navires chypriotes, en tuerait sûrement les équipages en représailles du

i. Le pays où est jeté Wenamon est nommé « Alasia ». On pense couramment aujourd'hui que ce nom désigne l'île de Chypre.

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