DÉSGINATION DE SAUL POUR ROI
moi le voyant », dit le vieillard, et, découvrant en ce grand et beau jeune hcmme leBenjaminite que Yahwè lui avait annoncé dès la veille comme le futur roi d'Israël, il le retint avec son compagnon jusqu'au lendemain, puis les invita au festin religieux avec cette bonne grâce accueillante que met l'Oriental à faire partager ses fêtes. Pour apaiser leur inquiétude au sujet des ânesses, il leur annonça qu'elles étaient retrouvées. Mais il parut attacher bien plus d'importance à quelques paroles mystérieuses qui promettaient à Saiïl un avenir de puissance et de richesse. Surpris et ne sachant s'il comprenait bien, Saûl, pour provoquer un éclaircissement, fit des représentations modestes sur l'insignifiance de sa tribu et de son clan. Le vieillard ne lui répondit rien. Tous trois repartirent ensemble, arrivèrent dans le haut lieu, et entrèrent dans la salle des festins sacrés, où se trouvaient réunis une trentaine d'invités1. Saûl, mis à la première place comme l'hôte le plus honorable, reçut du cuisinier la cuisse et la queue de la victime, deux parts de choix, que le voyant, qui l'attendait, avait fait réserver pour lui. Le repas terminé, ils redescendirent à la ville. Saûl et son serviteur y passèrent la nuit sur la terrasse de la maison où logeait le voyant qui n'était autre que Samuel.
Le lendemain, au point du jour, Samuel appela Saûl pour le reconduire. Dès leur sortie des murs, le serviteur fut envoyé devant, et, restés tous deux seuls, ils s'arrêtèrent. Alors Samuel prit une fiole d'huile, en versa sur la tête de Saul, et l'ayant embrassé, se mit à lui parler. Yahwè l'avait choisi pour être le prince d'Israël ; consacré par l'onction, il serait le dominateur du peuple ; mais il devait aussi être son libérateur, en l'arrachant à l'oppression des Philistins. Le jeune homme demeurait interdit. Cette solennité et ce secret, ces marques de tendresse d'un vieillard vénérable, la gravité de ces confidences, la grandeur et le poids de cette mission, l'intimidaient jusqu'à le troubler. Pour lui donner pleine confiance, Samuel lui prédit trois rencontres qu'il allait faire sur la route ; elles lui tiendraient
i. L'hébreu porte « environ trente hommes » : le grec, « environ soixante-dix ». Le petit nombre des convives pour une ville de quelque importance, puisqu'elle avait une porte et était donc ceinte de murs, le fait que ces convives semblent être uniquement des hommes, donnent à croire que seuls les citoyens ou «maîtres de la ville » participaient à ce sacrifice.
36 l'institution de la royauté
lieu de « signes », qui lui prouveraient à la fois l'importance de cette mystérieuse démarche et la vérité de ces magnifiques promesses. Toutefois, le voyant entendait rester le maître et le conseiller du nouveau roi. Il lui enjoignit de l'attendre sept jours, quand son inspiration l'aurait conduit à Galgala, avant d'offrir les sacrifices et afin de recevoir ses ordres *. Saûl ne doutait déjà plus ; il avait maintenant une foi parfaite en cette mission inattendue ; sous la main de Dieu, il se sentait devenir un autre homme, prêt à commander un peuple, et capable d'accomplir de grandes choses 2.
Le vieux voyant qui confiait à un autre l'œuvre de la libération qu'il n'avait pu mener à bien, et le jeune chef, qui allait la reprendre avec une ardeur fougueuse assurée du succès, se séparèrent pleins d'émotion et d'espoir. Les trois signes annoncés ne manquèrent pas de se produire ce jour -là même 3. Près du Tombeau de Rachel, deux hommes interpellèrent Saûl pour lui faire savoir que les ânesses étaient retrouvées, et que son père l'attendait *. Un peu plus loin, au Chêne de Tha-
i. Il s'agit ici du Gil^ala de Jéricho, comme l'indique le verbe « descendre », employé dans I Samuel, x, 8, à propos de cette ville.
a. Ce choix personnel et secret du futur roi, sans consultation préalable du peuple, se retrouvera dans le choix de Jéroboam, fils de Nebat, I Rois, i, 26-31, par Ahia de Silo, et dans celui de |éhu par un disciple d'Elisée, II Rois, ix, 1-10. Ces trois interventions, dont aucune ne réussit à pousser un candidat qui dût rester fidèle, sont des exemples du rôle politique joué par les prophètes. Mais ce choix par un. personnage religieux ne suffisait pas n imposer qui en avait été l'objet : le roi devait montrer par sa vaillance ou son audace que le peuple aurait à lui obéir t
3. Ces « signes » ont pour théâtre ou pour occasion des lieux saints. On trouve ici une no ivslle trace de l'influence des souvenirs locaux dans la persistance des traditions historiques.
4. D'après I Szmuel, x, 2, le Tombeau de Rachel se trouvait dans le territoire de Benjamin ; d'après Genèse., xxxv, 16-21, au sud de Béthel, a une certaine distance d'Ephrata, sur la route d'Ephrata, qui pourrait être ici Bethléem, enfin au nord de Migiil-êiér, qui, s'il était identique au Migdal-êdér de Michêe, iv, 8, se serait trouvé en relation avec Jérusalem. D3 même, Jêrèmie, xxxi, i1?, qui parle des gémissements de R rhel, pleurant la déportation de ses fils, les Ephraïmites (18-go), semble bien placer à Râmâ le lieu où on l'entend gémir, comme elle le faisait quand elle se mourait en mettant au monde Benjamin. Tous ces détails concordent pour faire placer le « Tombeau de Rachel » à peu près entre Râmâ et Béthel. L'édifice qui porte ce nom et qu'on voit sur la route d'Hébron, près de Bethléem, a dû dériver son appellation de Matthieu, 11, 16-18, qui applique aux mères des enfants «le Bethléem et des environs, massacrés par Hérode, ce que Jérémie dit de Rachel , D'après une suggestion de Clermont-Ganneau {Revue d' Archéologie Orientale, t. II, pp. 134-137), l'attribution de ce mausolée à Rachel pourrait provenir d'une déformation populaire du nom d'Archélaiis. Au temps de saint Jérôme (Onomasticon, Klostermann, p. 45, 11. 1-3), on montrait un tumulus de cet ancien roi de Judée à la tête d'un sentier qui partait de la grand'route. 1^ prétendu tombeau de Rache occupe précisément une telle position.