DÉSIGNATION DE SAÛL POUR ROI
d'admiration et de joie. Samuel, tout heureux, montrait avec complaisance que l'élu de Yahwè n'avait point son pareil et le peuple, soulevé d'allégresse, fit retentir l'air des cris de « Vive le roi ! » L'enthousiasme apaisé, Samuel promulgua les droits et les devoirs de la royauté en présence de l'élu, qui la détiendrait, et des sujets, qui devraient s'y soumettre. Il les consigna par la suite dans un écrit, qu'il déposa au sanctuaire, selon un très ancien usage. Enfin, il déclara l'assemblée close et la congédia. Saul rentra chez lui, à Gabaa, escorté a par les braves dont Dieu avait touché le cœur ». Mais des hommes pervers, doutant que ce roi presque improvisé fût capable de sauver Israël, le regardèrent avec mépris, et s'abstinrent de lui offrir des cadeaux de joyeux avènement.
S'il y a dans les récits bibliques sur la fondation de la royauté en Israël, une scène qui soit marquée du cachet de la vie antique, c'est bien celle de cette assemblée populaire tenue à Miçpâ, pour demander un roi à l'oracle des sorts. Non seulement, en effet, on verra bientôt les sorts de Yahwè jouer un rôle fréquent, presque ordinaire même, dans la vie publique de la présente période, ce qui rendait assez naturel un recours pieux et confiant à leur décision dans une circonstance aussi grave que le choix d'un roi ; mais en outre, il est assez manifeste que cette consultation pouvait d'autant mieux répondre aux pratiques religieuses des Hébreux de ce temps qu'un procédé analogue fut en usage chez d'autres peuples pour des circonstances semblables à celle qui nous occupe. Dans la démocratie athénienne, par exemple, faute d'admettre le droit divin des chefs par voie d'hérédité, on devait recourir aux sorts, qui manifestaient la volonté des dieux, pour îa désignation des magistrats annuels1. Aussi, loin de rejeter la scène de Miçpâ hors de l'histoire, comme une invention tardive de prêtres soucieux de faire rétrospectivement une place honorable à leurs devanciers dans l'établissement du nouveau régime, convient-il d'y reconnaître l'intervention normale des deux puissances qui concouraient alors à assurer la vie nationale : le peuple et la religion établie. Ce fut l'acte public et officiel de l'institution ; la démarche inspi-
i. Cf. Fustel de Coulanges, Im. Cité Antique, pp. 212, 213.
40 l'institution de la royauté
rée à Samuel n'en était qu'un préliminaire d'un caractère privé, auquel il manquait la sanction d'une forme régulière. Samuel avait trouvé le roi choisi par Dieu: c'est à l'assemblée des tribus que Saùl fut vraiment désigné et proclamé conformément aux indications de Dieu.
Dès ce moment, Saùl se distingue nettement des Juges, qui le précédèrent, même de ceux qui exercèrent un pouvoir plus ou moins voisin de la royauté. Eux avaient gagné l'autorité par une victoire ; lui la détient du seul fait de sa désignation divine, bien qu'il n'ait encore rien accompli de remarquable, ni même rendu aucun service à ses concitoyens. Ainsi, la royauté, maintenant, n'a plus seulement la valeur médiocre d'une récompense, comme pour Gédéon, ou d'un salaire, comme pour Jephté. C'est à elle-même que l'on tient, non pour ce qu'elle a donné, mais pour ce qu'elle promet. Aux yeux de la majorité, elle apparaît comme le régime idéal vers lequel seul se tourne l'espoir anxieux, et qui seul semble être capable d'apporter le salut. Mais cette estime accordée d'enthousiasme, tous ne la partagent point. Il se trouve encore des opposants, qui frondent par principe, défiance ou jalousie, comme ceux qui, en partant de Miçpâ, se riaient du beau géant que la foule venait d'acclamer 1. Il appartenait au nouveau roi, aussi discuté que l'institution royale, de montrer que la royauté méritait la confiance qu'on avait mise en elle, et que lui-même était digne du choix de Yahwè et de la tendre fierté de Samuel.
L'occasion n'en pouvait tarder en ces jours trop fertiles en misères. Saul ne la chercha pas, mais il l'attendait. Rentré à Gabaa, il reprit ses travaux d'homme des champs, à peine dérangé par les visiteurs qui venaient lui offrir leurs hommages et leurs
i. I Samuel, x, 26, 27. Cette opposition à Saùl se trouve mentionnée de nouveau à la fin du récit relatif à la délivrance de Yâbésb, ibid., xi, 12, 13. Il lie faut pas négliger ces indications même menues ; elles trahissent l'antipathie qui exista toujours chez certains Israélites soit contre la royauté, soit contre le roi au pouvoir. C'est une opinion étroite et erronée que de penser que la royauté était un idéal pour tous les Israélites ; chez eux aussi il y avait des partis politiques et des cabales contre les personnes.
dons 1t mais sentant bouillonner sourdement au fond de lui une ardeur généreuse et rude qu'autrefois il ne se connaissait pas. Il y avait à peu près un mois que Saùl, en dépit de sa proclamation publique à Miçpâ, menait cette vie paisible indigne d'un roi élu pour être un libérateur, lorsqu'un jour, en rentrant des champs derrière ses bœufs, il éprouva 3a stupeur de trouver sa capitale plongée dans la désolation. Des messagers remplis d'angoisse venaient d'y arriver, réclamant un secours immédiat en faveur de Yâbêsh du Galaad 2. Sur cette ville israélite de la TransJordanie planait alors une menace de sujétion et de honte. Les Benè-Ammôn, qu'autrefois Jephté avait refoulés 3, profitaient maintenant delà situation critique d'Israël, aux prises avec les Philistins et gêné pour prêter assistance aux Hébreux établis à l'est du Jourdain. Ils avaient franchi la vallée frontière où coule le Yabbôq, envahi les plateaux herbus et boisés du nord du Galaad, et assiégé, sous la conduite de leur roi, Nahash, la ville de Yabêsh, dont la chute leur assurerait l'exploitation d'une contrée riche et prospère. Les Yabéshites commencèrent par tenir bon. Mais la rigueur de l'investissement et l'insuffisance de leurs ressources finirent par les contraindre à demander l'aman. Sûr de vaincre et affichant une générosité indolente, Nahash voulut bien le leur promettre à la condition qu'il leur ferait crever à tous l'œil droit. Force fut aux assiégés d'accepter cette clause cruelle pour eux, déshonorante pour leur peuple *. Cependant, ils ne pouvaient se résoudre
i. I Samuel, x, 27. Le premier acte de Gédéon quand ou lui offre la royauté est de la décliner ; mais le second est de réclamer en présent une partie du butin qu'avaient recueilli ceux qui voulaient être ses sujets. Ces cadeaux ne sont) pas seulement un hommage à la dignité du roi, ou, comme cela arrivait, un moyen d'attirer ses regards et ses faveurs, ils sont aussi le salaire, si l'on peut dire, des grands' services qu'il a rendus ou que l'on espère qu'il va rendre.
2. Le nom de cette Yâbêsh semble s'être conservé dans celui du ouàdy Yabîs, qui se jette dans le Jourdain en face de la pointe méridionale de la plaine de Betîishean. Malgré l'indication précise d'Onomasticon, qui place cette ville sur la montagne à six milles de Pella en allant vers Gérasa (Klostermann, p. no, 1. n), ou n'a pas d'identification satisfaisante à proposer. Voir les diverses opinions dans Buhl, Géographie des Alten Palaestina, p. 259 et Legendre, Jabés- Galaad, dans Dictionnaire de la Bible, t. III, coll. 1053-1055.