Voir La Période des Juges, pp
4- C'était, en effet, un outrage que Nahash voulait infliger à Israël tout entier par cette mutilation sauvage, I Samuel, xi, 2. Du reste, de pareils procédés, où perce la préoccupation d'infliger un outrage, paraissent avoir été fort du goût des Benè-Ammôn à l'égard des Israélites, parents éloignés qu'ils détestaient sans répit ;
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à désespérer. Les autres Hébreux ne ressentiraient-ils pas de la honte à les laisser subir cet outrage, qui rejaillirait sur eux tous? La nation se montrerait-elle moins fière et moins vaillante qu'aux siècles passés, alors qu'elle envisageait généreusement comme sa propre cause la cause d'une partie des siens? Confiants malgré tout en une révolte du sentiment national et en la noblesse du sentiment religieux d'Israël, les Yabéshites implorèrent un délai de sept jours afin d'aller chercher de l'aide chez leurs frères; s'ils n'en trouvaient point, ils se rendraient à merci. Nahash se persuadait trop bien qu'ils échoueraient pour ne pas condescendre à une patience narquoise. 11 accepta de retarder sa victoire et leur supplice ; aussitôt et à la hâte, les messagers de Yâbêsh se mirent en route. Ayant parcouru, mais sans rien obtenir, le nord du territoire d'Israël, ils arrivèrent à Gabaa de Benjamin. Là restait leur dernière chance de salut, car ils étaient liés avec cette ville par des rapports étroits de parenté, qui remontaient au moins aux premières années de la période des Juges l. Une déception poignante les attendait. Au récit de leur infortune, les habitants de Gabaa ne répondirent que par des sanglots : ils ne pouvaient rien pour eux-mêmes contre les Philistins ; que pouvaient -ils pour leurs alliés contre les Benè-Ammôn? Israël vivait dans une langueur humiliée qui brisait tout courage.
C'est pendant cette scène de larmes inutiles que Saiil rentra des champs. Il s'informe, apprend l'arrivée des envoyés de Yâbêsh, la cause de leur venue, leur message pressant, l'accueil découragé; il sent déjà sur lui la tache de l'opprobre préparé pour Israël ; dans une révolte de tout son être, il est envahi par «l'esprit de Dieu, qui se saisit brusquement de lui», et, en proie à une colère insurmontable, prend une paire de ses bœufs, les abat, les dépèce et en expédie les morceaux par tout le pays avec cette menace : « Qui ne suivra pas Saùl, voilà comme on traitera ses bœufs * 2.
ou retrouvera dans II Samuel, x, 4, un traitement humiliant analogue à celui dont il est question ici. Josèphe {Antiquitates Judaicae, vi, 5, 1). fait, en outre» observer que, privés de l'œil droit, les Yâbéshites n'auraient plus pu combattre, l'œil gauche étant caché par le bouclier.
r. Ci. La Période des Juges, pp. 115, 116.
2. En envoyant ainsi des morceaux de ses bœufs dépecés. Saiil a surtout l'in-
C'était le sursaut d'énergie attendu depuis longtemps, pour tirer le peuple d'une torpeur voisine de la lâcheté. On n'aurait pas obéi à l'appel des trompes par dessus les vallées ni aux signaux de guerre dressés sur les montagnes ; on se soumit avec une sorte de terreur religieuse à ce geste brutal d'intimidation *. De toutes parts, des hommes accoururent, tenant à la main des armes de fortune, et disposés à affronter la mort par peur de ce terrible roi. Ils se concentrèrent à Bézeq, au nord-est de Sichem, juste en face du ouâdy, qui, de l'autre côté du Jourdain, conduisait à Yâbêsh 2. Cependant les messagers rentraient dans la ville assiégée et y annonçaient discrètement la bonne nouvelle de la délivrance, qui était fixée au lendemain ; mais on prévint Nahash que, le lendemain, aurait lieu la reddition. Dans la nuit qui précédait ce jour ainsi impatiemment attendu de tous, Saul franchit le Jourdain, partagea son armée en trois corps et marcha à l'attaque. Le soleil n'était pas encore levé que les Hébreux tombaient sur les Benè-Ammôa ; quand il eut atteint sa plus grande chaleur, ils les avaient battus et dispersés.
La royauté, dénigrée par ses adversaires, prouvait ses mérites par un brillant début ; le roi, dont certains s'étaient défiés ou ni3qués, imposait son autorité par un essai rude, mais heu-
tention de faire une menace. Mais peut-être y avait-il aussi dans cet acte une sorte d'appel à la guerre de vengeance. On a déjà vu, en effet, le Lévite d'Ephraïm dépecer ainsi sa femme morte, pour soulever les Hébreux contre Gabaa de Benjamin, Juges, xix, 29. A. Musil signale, dans le même genre, que des Arabes de la région de Kérak, voulant grouper autour d'eux des guerriers, pour venger l'honneur conjugal de l'un de leurs protégés, déchirèrent la toile de tente dont celui-ci avait couvert sa jument en signe de déshonneur et pour demander aide, et en envoyèrent les morceaux à ceux qu'ils voulaient voir se grouper autour d'eux, Arabia Pelraea, t. III, p. 79.
1. L'expression « terreur de Yahwè », de I Samuel, xi, 7, pourrait dire, il est vrai, que c'est par peur de Yahwè que les Hébreux obéissent à Saiil. Mais, outre que Saul ne recourt qu'à un procédé d'intimidation matérielle, il est très probable que cette expression n'a, en réalité, que la valeur d'un superlatif, soit « une divine < rainie », comme nous disons une « crainte panique », d'après le nom du dieu Pan, qui passait pour troubler soudain les esprits. Ce sens est d'ailleurs assez apparent dans des passages comme Genèse, xxxv, 5, « effroi divin » ; I Samuel, xiv, 15, » tremblement divin ».
2. Bézeq s'identifie avec Khirbet Ibziq, à mi-chemin entre Sichem et Beth-shean, sur les dernières hauteurs de la Montagne d'Ephraïm, qui dominent la portion sud de la plaine de Beth-shean ; le ouâdy Yabîs se jette dans le Jourdain à la hauteur de Bézeq.
Josèphe ajoute {Antiquitates Judaicae, v, 5, 3) que Nahash fut tué et que Saiil r ivagea !e pays d'Ammôn : cf. I Samuel, xiv, 47.
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reux. Aussi un enthousiasme triomphant soulevait-il les royalistes décidés qui, dès la première heure du règne, avaient accordé leur confiance au nouveau régime et à l'élu de Dieu. Leur victoire politique était complète ; la voulant décisive et efficace pour l'avenir, ils exigèrent qu'on leur livrât, pour les mettre à mort, les réactionnaires obstinés qui avaient fait fi de Saûl : a-t-on jamais vu les hommes changer leurs institutions d'un commun accord, sans susciter des conflits, sans attiser des rancunes, sans se livrer à des violences? Mais Saiil, témoignant d'une modération que, pour son malheur, il ne garderait pas toujours, ne voulut point que des excès de guerre civile pussent ternir l'éclat d'une journée de gloire nationale, ni que son peuple s'entre-tuât quand Yahwè venait de le sauver. Il calma la fureur de ses amis, et arracha à la mort ceux qui l'avaient bafoué.
Le vieux Samuel était content de son roi. La délivrance de Yâbêsh, qu'un chef instruit par de nombreux faits d'aï mes n'aurait su accomplir d'une manière plus rapide, le rassurait pleinement, si le doute avait pu l'effleurer, sur les qualités de premier ordre qui distinguaient le nouveau maître. Pour ne point perdre le bénéfice que l'institution royale devait tirer de la victoire, il entraîna tout le peuple à sa suite au sanctuaire de Galgala. Devant Yahwè, on acclama Saiil roi d'Israël 1 ; des sacrifices pacifiques d'action de grâces furent offerts et tous, roi et sujets, partagèrent dans la joie le festin sacré, ccmme ils avaient partagé dans l'oubli de soi les périls du combat. Un espoir confiant détendait les esprits et soulevait les coeurs. La situation nationale apparaissait moins sombre ; on comptait maintenant que le jeune chef vainqueur saurait chasser les Philistins.
Samuel, tout le premier, y comptait ; d'ailleurs Yahwè luimême le lui avait prcmis. Poussé par cette confiance, il se résolut à abdiquer le pouvoir, qu'il avait détenu pendant de longues années. Peut-être est-ce à Galgala même, au scir des
i. Cette intervention du peuple, qui déclare Saùl roi, doit être comprise ccff-me une participation effective du peuple à l'avènement du roi. Sur ce point, voir L. Desnoyers, La Politique et la Religion dans V Etablis sen.tnt de ta Remanié en Israël, Revue d'Apologétique, juillet 1927.
fêtes de la victoire, que, dans une scène émouvante où perçait sa crainte d'être trop vite oublié et trop injustement jugé, il adjura l'assemblée du peuple de déclarer, en présence de Yahwè et de son Oint, qu'il partait l'âme intègre et les mains vides *. Bien qu'ils en fussent venus à douter de lui, les Hébreux le vénéraient pour sa sainteté austère, pour sa franchise sans ménagement ; ils lui restaient reconnaissants de leur avoir procuré une paix obscure, mais reposante, rendu des sentences exemptes de partialité, et accordé, sur l'ordre de Dieu, le roi guerrier qu'ils lui réclamaient. C'est d'une voix prompte et unanime qu'ils le comblèrent de témoignages d'honnêteté et de loyaux services comme on en prodigue aux vieux serviteurs qui prennent leur retraite et aux personnages politiques qui sortent de charge. Mais à être congédié, même enguirlandé de louanges, le rigide vieillard fut rejeté dans ses appréhensions. Une fois de plus, il ne voulut pas cacher qu'il considérait l'institution de la royauté comme une déchéance nationale et une faute religieuse : il craignait le pis de l'initiative qu'il avait assumie à contre-cœur, et tenait à décharger sa conscience des défaillances morales et des malheurs nationaux qui pourraient en résulter. Un orage d'été, éclatant soudain à sa prière, ne fit qu'augmenter le désarroi où ses paroles si peu réconfortantes avaient jeté les esprits. Il en profita pour exhorter Israël, avec une éloquence plus pressante, de revenir d'un cœur sincèrement généreux au culte de Dieu, et il promit, puisqu'il ne cornai mierait plus désoimais, de prier toujours pour ceux qu'il abandonnerait à la destinée choisie par eux. Si les vues divines le déroutaient parfois, elles ne le détournaient jamais de son seul souci : servir d'abord Yahwè.
C'était maintenant sur Saul seul que s'attachaient tous les regards.
" 1. Lorsque saint Paul, arrivant à Ephèse, comprit qu'il touchait au terme de sa carrière apostolique en Asie Mineure, il dit aux fidèles : « Argentum et aurum, aut vestem nullius concupivi, sicut ipsj scitis », Actes, xx, 33.
Une scène semblable à celle de Galgala marqua les derniers jours de Mahomet au dire des historiens arabes. Par deux fois le prophète adjura les fidèles réunis à la mosquée de se olaindre ouvertement s'il avait lésé quelqu!un. La deuxième fois, l'un d'eux lui réc'ama une dette de trois dirham, que Mahomet lui fit payer. Abotjlfêda, Vie de Mohammed, passage traduit dans Machuel, Les Auteurs Arabes, P. 337.