‹ Histoire du peuple hébreuChapitre 30 sur 137 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. - — Guerre de libération contre les Philistins : - — Incertitude sur la date de cette guerre ; — le soulèvement hébreu et la riposte philistine ; repli de Saûl à Galgala ; — son premier conflit avec Samuel ; — son retour à Gabaa; — un fait d'armes de Jonathas à Mikhmash provoque une panique au camp philistin, et déclenche l'attaque de Saiil ; — la poursuite; — levœu de Saiil et la faute de Jonathas. — Libération localisée et paix armée.

II. - — Guerres pour la sécurité et l'union d'Isracl : • — Guerres extérieures de Saiil, — des Rubénites ; — mesures sévères contre les indigènes de Gabaon ; — Saûl aide les Judéers contre les Amalécites, — enfreint le hêrém, se brouille définitivement avec Samuel.

Cette première phase du règne, signalée par des victoires et par un mouvement d'union nationale, laisse présager la déchéance annoncée par Samuel.

En demandant un roi à Samuel, c'était principalement an chef de guerre que les Hébreux voulaient avoir 1. Saiil, qui leur fut donné, ne déçut point leur attente. Il avait commencé sa carrière en délivrant Yâbêsh ; il la poursuit en guerroyant tout le long de sa vie ; il l'achèvera en mourant les armes à la main ; et, qu'il fût au repos ou présidât un conseil, il tenait encore sa lance, qui lui servait de sceptre : Saiil est bien le type de l'ancien roi guerrier. Dans sa rude existence, il montra un dévouement toujours en éveil, et déploya une vaillance héroïque. Tous les ennemis d'Israël éprouvèrent la vigueur de son bras : il harcela les Philistins, écrasa les Amalécites, réprima les Cananéens, et conduisit ses armées au delà des frontières d'Israël.

Sources du chapitre m : I Samuel, xiii, xiv. i. I Samuel, vm, 21.

Tant de combats n'étaient pas livrés pour satisfaire l'humeur inquiète d'une nature batailleuse. Quand son intérêt personnel était en cause, Saùl pouvait céder à un emportement passager ; s'il s'agissait de sa tâche de roi, il nourrissait des desseins politiques justes et fermes. Il en avait deux toujours présents à l'esprit: libérer son territoire del'occupation philistine,et grouper toutes les tribus hébraïques sous son autorité. Ce programme politique était plein de grandeur ; mais le remplir imposait un labeur difficile. Avec un entrain généreux, avec une ténacité inlassable, Saiil en entreprit et fut tout près d'en réussir la réalisation. Il s'acquit par là une estime que son dernier échec et ses fautes religieuses même n'ont pas pu lui ravir.

C'était contre les Philistins qu'à vrai dire tout le peuple attendait d'abord Saûl à l'œuvre. Quand se décida-t-il à les chasser de son royaume? Fut-ce en remontant de Galgala, où ses guerriers, soulevés par leur premier succès, venaient de le proclamer roi? Fut-ce au bout de quelques années, quand son autorité plus solidement assise lui permettait de demander à ses sujets un effort plus considérable? On ne saurait le dire au juste. Peut-être pourtant est-il plus vraisemblable qu'il attendit sans doute assez longtemps l'heure opportune pour agir. Lorsqu'on le voit se lancer contre les envahisseurs, il n'est plus le jeune homme qu'il paraît être quand il rencontre Samuel, ni le roi en quelque sorte improvisé qui menace pour se faire obéir et entend autour de lui plus d'un mécontent murmurer. Il a maintenant à ses côtés l'un de ses fils déjà en âge d'être le chef d'une partie des troupes *, et lui-même commande une armée

I. Jonathas son aîné. Les renseignements sur la famille de Slv] ^cnt les suivants. D'après I Samuel, xiv, 50, Saiil avait pour femme Ahinoam, fille d'Abimaaç. Il serait intéressant de savoir si cet Ahimaaç avait quelque lien de parenté zm e le prêtre Sadoq, qui eut un fils de ce nom (Il Samuel, xv, 27, 36, etc.) ; celui-ci était trop jeune pour être le beau-père de Saiil ; mais, les mêmes noms se répétant souvent d'une génération à l'autre dans la même famille, la question peut tout au moins se poser de savoir si Saiil n'aurait pas été en rapport familial avec les prêtres de Gabaon, dont Sadoq fut le plus illustre représentant. Saiil, par ses ancêtres, se

qui tient la campagne depuis quelque temps. Ces deux détails donnent l'impression qu'un certain nombre d'années se seraient écoulées depuis l'affaire de Yâbêsh, années obscures d'une servitude rendue plus pesante parce qu'elle aurait réprimé au fond des cœurs l'espoir un instant réveillé.

S'il en fut ainsi, Saûl aurait repris à Gabaa sa vie de roi-agriculteur, mais surveillé de près par les Philistins, qui se seraient défiés de ce roi trop heureux dans sa première entreprise pour n'avoir pas, un jour ou l'autre, la hardiesse de s'en prendre à eux. Ce serait sans doute à cette date qu'ils auraient étendu sur le jeune royaume ce réseau de postes armés dont il a été parlé plus haut, et qu'ils auraient eu la précaution d'empêcher les forgerons israélites de fabriquer des armes en les obligeant à cesser leur métier1. Leur surveillance n'aurait même pas évité l'odieux d'afficher une hégémonie insolente, si c'est bien à Gabaa, la capitale de Saul, roi des Hébreux, que se trouvait installé l'un de leurs préposés 2. C'eût été là une provocation que l'élu de Yahwè ne pouvait point ne pas relever.

Le récit de la première campagne de Saûl contre les Philistins nous jette dès l'abord en pleines opérations. Saul a recruté 3.000 hommes d'Israël. Avec 2.000 d'entre eux, il occupe Mikhmash et la Montagne de Béthel ; Jonathas, son fils aîné, s'établit avec l'autre millier à Gabaa de Benjamin, l'humble capitale du

rattachait de quelque manière à Gabaon : Cf. Chronique, vin, 29 et rx, 35. Les prêtres de Gibaoa restèrent fi lèles à Saiïl, même lorsqu'il eut exterminé leurs collègues, peut-être, en une certaine mesure, leurs rivaux, les prêtres de Nôb ; quelque lien de famille ne serait-il pas la raison de cette fidélité ? Saul ne possédait pas qu'une seule femme ; II Samuel, xn, 8, en signale plusieurs, dont David hérita avec la royauté de Saul ; et ibid., ni, 7, mentionne Rispâ, fille d'Ayyâ, comme femme de second rang de Saul. — Pour ses fils, I Samuel, xiv, 49, en indique trois, Jonathas, Ishbaal (ou Ishwî, voir, ci-dessous, p. 148, n. 3), et Malkishona; a ces trois, un quatrième, Abinadab, est ajouté par I Samuel, xxt, 2 ; I Chroniques, vm» 33 » 1X> 39 > x» 2. Rispâ lui avait donné deux autres fils, Armoni et Mephibaal, II Samuel, xxi, 8. — Enfin Saiil eut deux filles Mêrab, l'aînée, et Mîkhal, qui apparaissent dans l'histoire de David.

1. Sur ces détails, déjà signalés, voir, au chapitre précédent, pp. 30-31.

2. Dans I Samuel, xn, 3, Gabaa est désignée comme siège d'un ncçibh par le texte grec et le targum ; l'hébreu porte « Géba ». Peut-être vaut-il mieux suivre ici le grec, car, au verset 13, c'est à Gabaa de Benjamin que se rend Sriil, en remontant de Galgala, où, autant qu'on sache, Jonathas ne l'avait pas suivi. Sur les confusions qui semblent s'être produites dans notre texte actuel entre Gabaa et Géba, voir immédiatement ci-après.

royaume asservi l. Jonathas tue le préposé philistin ; Saûl, à son de trompe, appelle tout le pays aux armes ; les Philistins sont informés du soulèvement des Hébreux; et ceux-ci suivent en masse Saiïl, qui, abandonnant sa position trop avancée vers le nord, laisse, à ce qu'il semble, Jonathas à Gabaa, et se replie vers le sud jusqu'à Galgala, dans les Plaines de Jéricho.

1. Mikhmash est aujourd'hui Makbmâs, à deux neures au nord-est de Râmâ. Le village est situé, à 607 mètres d'altitude, sur une hauteur dont le flanc méridional descend vers une vallée profonde et encaissée, le ouâdy es-Sououeinît, orientée du nord-ouest au sud-est et se dirigeant vers le Ghôr. Le versant opposé remonte par une pente raide sur une croupe allongée où, vers le sud-ouest par rapport à Makhmâs, se trouve, à 713 mètres d'altitude, le village de Djéb'a, qui correspond au Géba des textes qui nous occupent.

Il convient de ne pas confondre Géba avec Gabaa de Benjamin, laquelle devait se trouver à Tell el-Foûl. La ressemblance de leurs noms : 73a, Gébha', et H73*, Gibhe'd, prête à confusion. Le texte de l'épisode qu'on va raconter ci-dessus semble les avoir plusieurs fois confondues; les versions indiquent parfois l'une quand l'hébreu indique l'autre. Aussi les exégètes ne sont-ils point d'accord sur la question de savoir les lectures qu'il faudrait maintenir ou restituer. Tout bien pesé, il serait peut-être meilleur de lire 71721 toutes les fois que le texte porte « Benjamin » comme déterminant de cet état construit. En effet, comme il est peu probable que ce déterminant ait été introduit dans le texte, on peut admettre qu'il est original là où il se trouve. Or yna, Géba, n'avait pas besoin d'être déterminée par un autre nom, puisqu'elle était la seule ville de ce nom. Dans tous les cas où il s'agit sûrement d'elle, elle ne reçoit jamais le complément « de Benjamin ». Tels sont les passages Josué, xvm, 24 ; xxi, 17 ; Juges, xx, 33 ; I Samuel, xiv, 5 ; II Samuel, v, 25 ; II Rois, xxm, 8 ; Isaïe, x, 29 ; Zacharie, xiv, 10 ; Esdras, 11, 26 ; Néhémie, vu, 30; xi, 31; xn, 29; I Chroniques, vi, 45 (Vulgate, 60); vin, 6; II Chroniques, xvi, 6. Dans Juges, xx, 10, où l'on a « Géba de Benjamin », le contexte montre qu'il faut corriger en « Gabaa de Benjamin » ; cette même correction paraît probablement exacte dans I Rois, xv, 22, d'après l'observation précédente, et aussi en raison du voisinage de Râmâ et de Miçpâ, ou bien il y aurait lieu de préférer le texte parallèle de II Chroniques, xvi, 6, qui porte simplement « Géba ».

Dans les textes qui nous occupent, il y a quatre passages où « Benjamin » apparaît comme déterminant, et, pour tous quatre, je pense qu'on pourrait, soit avec l'hébreu soit avec une version, lire «Gabaa de Benjamin ». Ces qu?.tre passages sont I Samuel, xin, 2, où l'hébreu et L ont cette lecture, alors que B donne « Faêse », « Géba » ; — ibid., 15, où l'hébreu, B et L portent « Gabaa de Benjamin » ; — ibid., 16, où l'hébreu et B ont « Géba de Benjamin », mais L « Gabaa de Benjamin », et cette dernière leçon est d'autant plus en situation que ce verset 16 reprend équivalemment 15 ; — enfin, ibid., xiv, 2, où l'hébreu, A et L ont « Gabaa de Benjamin » ; seul, B donne « Ya&zi ».

En somme, si l'observation présentée ici est aussi fondée qu'elle le parait, on ne trouverait dans nos textes actuels aucune indication qui permette de supposer que Saiil, Jonathas et son armée étaient venus prendre position à Géba ; tout concourt à montrer qu'ils étaient restés à Gabaa, la capitale, ce qui serait naturel. D'ailleurs, s'ils l'avaient abandonnée, les Philistins ne s'y seraient-ils point établis au lieu de camper à Mikhmash, dans une position assez excentrique ? Si l'on corrige assez couramment Gabaa en Géba, c'est qu'on veut expliquer le fait que les guetteurs de Saùl, découvrent de leur poste le branle-bas philistin, ce qui. se comprendrait mieux de Géba que de Gabaa. Ces explications sont bonnes ; mais celles qu'on pourrait faire valoir en faveur du texte Gabaa, ne le seraient pas moins, et elles ont, en plus, l'avantage de mieux respecter une donnée constante du texte. Dans

Saûl et David. 4.

Ce mouvement de repli n'était que prudence. Les Philistins accouraient en toute hâte avec une armée nombreuse, appuyée par des chars légers de montagne, que deux hommes seulement montaient1, et renforcés par des auxiliaireshébreux qu'ils avaient enrégimentés dans leur plaine. Ne rencontrant pas d'adversaires devant eux, ils occupèrent sans coup férir les anciennes positions de Saiïl à Mikhmash et dans la région de Béthel. ïîs lui coupaient ainsi ses communications avec les tribus septentrionales, d'où auraient pu lui arriver d'excellents renforts.

Par cette prompte riposte, les Philistins éteignirent en un instant toute ardeur guerrière dans l'armée. des Israélites qui étaient descendus avec Saûl à Galgala, inquiets déjà de son repli. La peur les saisit et les dispersa. Les uns se cachaient, comme aux heures les plus sombres de la période des Juges, dans les grottes, les silos, les trous et les citernes, multipliés partout près des cultures sur les croupes des collines et dans les vallées aux flancs abrupts et ravinés ; les autres, passant le Jourdain aux gués, fuyaient chercher un abri plus lointain et plus sûr dans les montagnes de Gad et du Galaad. 2

Cependant Saiïl assistait, impuissant et la mort dans lame, à la disparition de ses guerriers, qui s'éparpillaient comme des feuilles mortes chassées par le vent précurseur de l'orage. Il gardait pourtant sa foi en l'aide de Yahwè. Samuel lui avait jadis enjoint de l'attendre sept jours à Galgala, lorsqu'une inspiration l'y aurait conduit ; et il attendait, non sans quelque impatience, c'est vrai, l'arrivée du vieux prophète. Mais Samuel tardait beaucoup. Le septième jour, il n'était pas encore arrivé. Saiïl ne voulait pas attendre plus longtemps : il n'avait plus que six cents hommes autour de lui ; ceux-là s'en iraient ils donc aussi? Malgré tout, il était décidé à combattre. Il ordonna qu'on lui amenât les victimes destinées à l'holocauste qui devait sanctifier les guerriers

l'exposé suivi, je parlerai donc de Gabaa comme base d'opération de Saul. Géba devait, du reste, être occupée par des Hébreux, qui surveillaient Mikhmash, comme, de celle-ci, les Philistins les observaient.

i. Cette observation pourrait se déduire du fait que les chars étaient au nombre de 3.000 (d'après L et le syriaque ; 30.000, d'après l'hébreu), et les charriers 6.000. Sur les chars égyptiens montaient, ordinairement, un ou deux hommes ; trois sur ceux des peuples du nord, Hittites, Assyriens, Chaldéens.

Page 1