I Samuel, xvm
3. I Samuel, xviii, 17-19. Il semble que cet épisode doive être rattaché à la tradition judéenne sur la défaite du Philistin par David, ibid., xvn, 12-31. Ces deux récits, en effet, manquant au grec Vaticanus, ont dû être empruntés à un même document, et, de plus, celui-ci, en racontant le mariage rompu de David avec la fille du roi se relie nettement à la promesse de ce mariage, accordé comme récompense au vainqueur dans le premier des deux récits, ibid., xvn, 25. Sur Mehôlâ, ou Abêl-Mehôlâ, voir La Période des juges, p. 169, note . Sur la vraisemblance de l'origine araméenne d' Adriel, voir, ci-dessous, p. 219, n. 1.
4. Le môhar, qui se donne aujourd'hui encore chez les Arabes, constituait, en somme, le prix d'achat de la femme, payé par le fiancé aux parents de sa future épouse ; mais on doit l'envisager aussi comme un dédommagement pour les services que l'épousée ne rendra plus désormais à sa famille d'origine.
En exigeant ce fantasque môhar, Saiil pouvait être sûr que ce chiffre correspondrait à tout autant de Philistins mutilés. Les Philistins étaient alors, en effet, les saul s habitants de ces régions à ne point pratiquer la circoncision. C'est pourquoi
or David, déjouant le mauvais sort et les calculs sournois de son beau-père, en tua deux cents.
Tant d'insuccès aigrissaient Saùl davantage et nourrissaient sa rancune. Il en vint à songer que ses officiers pourraient peut-être prêter par jalousie leurs bras à sa haine ; s'il ne leur demanda point d'assassiner David, il leur laissa entendre qu'il y songeait. Mais il ne voulurent pas se faire les complices d'un roi qu'ils jugeaient hors du sens, et les meurtriers d'un chef qu'ils entouraient d'une estime amicale 1.
Réduit à ses propres ressources, Saul se défendait lâchement contre les suggestions du démon du crime. Dans ses crises, en présence du jeune homme, qui essayait de le charmer par la douceur de ses chants et par les mélodies de sa harpe, une foreur le saisissait à voir la paisible candeur de ce familier qu'il abhorrait, et l'inanité de tous les stratagèmes perfides que son pauvre esprit de dément s'était fatigué à imaginer. 11 ne pouvait plus se contenir ; il voulait en finir une bonne fois, et, levant sa lance, il la brandissait ou la lançait contre David, qui n'esquivait le coup que grâce à son agilité 2. Un soir, il fit cerner sa maison pour se saisir de lui. Mais Mîkhal descendit son mari par une fenêtre, plaça sous des couvertures, coiffé d'un filtre de poils de chèvre en guise de chevelure, le teraphim, ou oracle domestiqua 3,
la dénomination d'« incirconcis > servait, chez les Hébreux, à les désigner. Voir La Période des Juges, p. 61, n. 3. Par pudeur nationale, Josèphe aime mieux dire que Saùl demanda six-cents têtes de Philistins, Antiquitates judaicae, vi, 10, 2.
1. I. Samuel, xix, 1. Le texte actuel dit que Saul parla de tuer David non seulement à ses « serviteurs », mais aussi à Jonathas. Il y a lieu de croire que la mention de Jonathas dans ce contexte est hors de place, car, outre la redondance qu'entraîne cette mention, le fils de Sali], y est nommé « Yônathan », tandis qu'il l'est «Yehônathan » dans les versets suivants, et l'on verra que l'emploi de ces formes différentes semble indiquer des documents différents.
2. Il y a deux scènes de ce genre ; l'une dans I Samuel, xvm, 10, n, l'autre ibid. xix, 9, 10. Comme elles semblent appartenir à la même source en raison de l'action, dans les deux cas, de «l'esprit malin », on peut croire qu'il n'y a pas là double tradition d'un même fait, mais bien deux faits analogues et distincts. Cela est d'autant plus vraisemblable, que Saul tenait assez habituellement sa lance, qui était comme l'insigne de sa royauté (cf. de même, I Samuel, xxu, 6, où Saùl préside une sorte de conseil royal, la lance à la main,) et que, même à l'égard de son fils, il se conduisait .avec la même fureur criminelle, ibid., xx, 33. Du reste, dans la première scène, il menace seulement David de sa lance, dans la seconde, il frappe mais n'atteint que le mur.
3. Sur le teraphim, voir La Période des Juges, p. 292, n. 2. David, dont la religion apparaît toujours d'un yahwéisme de bon aloi, avait-iî, lui aussi, quelquefois recours à l'oracle du teraphim qui ornait sa demeure, ou bien en tolérait-ii seulement
gc SAÙL ET ©AVID
et montra aux gardes envoyés par son père que David souffrant, était couché. Lorsque ces gens, passant outre sur l'ordre de leur maître, voulurent emporter le malade sur sa couche, ils s'aperçurent de la supercherie. Ainsi échappé à la mort, David chanta sa délivrance en quelques vers où il voilait ses appréhensions sous le pittoresque de ses images hardies, où il exhalait à la fois le sentiment de son innocence et la joie de pouvoir encore faire vibrer les cordes de sa harpe l.
Délivre-moi de mes ennemis, mon Dieu ! Loin de ceux qui m'assaillent mets-moi dans un lieu haut ; Délivre-moi de ceux qui agissent méchamment ;
Des hommes de sang sauve-moi.
Voici qu'à ma vie ils dressent des embûches. Et que ces puissants s'unissent contre moi.
En moi, nulle offense, nul péché,
O Yahwè ! point d'iniquité,
Et ils accourent, et ils se postent !
Éveille-toi, viens à moi, et regarde...
Ils reviennent le soir ;
Ils grognent comme le chien ;
Ils parcourent la ville.
Voici qu'ils dégorgent de leurs bouches ; Il y a des glaives sur leurs lèvres :
Car: « Qui donc entend? » 8 Mais toi, Yahwè ! tu te ris d'eux...
Quant à moi, je chante sa puissance ; Le matin, je crie ta bonté ; Car pour moi tu fus un lieu haut, Et un lieu de refuge au jour de ma détresse. O ma force ! c'est pour toi que je joue ; Oui, Dieu est mon lieu haut.
David s'inquiétait de tous ces attentats, qui pouvaient mal rinir pour lui. Il semble qu'à deux reprises au moins, il ait pris momentanément la fuite. Une fois il se réfugia vers Samuel à
ïa présence chez lui, par égard pour la dévotion de sa femme ? On ne saurait le dire. On entrevoit du moins que la narrateur de cette scène pourrait n'être pas insensible à une certaine ironie envers cet objet, qui tient ici un rôle aussi grotesque qu'utile.
i. Psaumes, lix (Vulgate lviii) ; 2-4a, 7-oa, 17-18. Ces vers peuvent fort bien avoir été composés par David, selon la double indication du titre du psaume. Toutefois, celui-ci, en renferme d'autres, versets, 6, 9, où il ne s'agit plus des ennemi» personnels de David, mais des nations, ennemies de Yahwè. A la rigueur on pourrait supposer qu'il y a là une généralisation de poète" ; mais l'hypothèse d'une retouche, pour adapter le psaume à une situation moins particulière, est acceptable aus*i.
%. C'ett-à-dire « Pereonne et pas même Yahwè, ne connaît ao« projet»».
LA CANDEUK ET LA HAIHE 9*
Râmâ, et le mit au courant de ses ennuis. Le vieux prophète tombé en disgrâce, évitait de rencontrer Saul ; il ne voulut pas intervenir dans la querelle, laissant à Dieu le soin de protéger son nouvel élu. On racontait dans les milieux prophétiques comment sa confiance n'avait pas été abusée. Il s'était rendu avec David à Nâyôth, quartier ou lieu voisin de Râmâ, pour assister à une réunion de riâbhîs 1. Saul l'apprit et envoya des hommes arrêter son ennemi ; mais ces gens furent saisis, dès leur arrivée, par le transport prophétique. Informé de la mésaventure, Saul en envoya d'autres ; ils se mirent aussi à faire les nâbhîs. Il en en dépêcha d'autres; ils subirent le même sort. Enflammé de colère, il partit à son. tour. Mais quand il s'approcha de Nâyôth, l'esprit de Dieu fut sur lui, et, tout en marchant, il s'agita comme un tiâbhî. Toujours agité par le transport prophétique, il arriva devant Samuel. Là, au milieu de l'assistance stupéfaite, il se dépouilla, comme les autres inspirés, de ses vêtements, et, tombant à terre, y resta, nu, tout le reste du jour et toute la nuit.
Une autre fois, David s'enfuit chercher un asile chez Akhish, le prince philistin de Gath. Il n'y fut pas fort bien reçu, car on ne le connaissait que trop. Quand il vit les dispositions hostiles de ses hôtes, il simula la folie, laissant dégoutter sa salive et passant des heures à tambouriner sur la porte de la ville. On éprouvait alors comme aujourd'hui une vague vénération pour les fous ; il en profita pour saisir la première occasion de quitter ce refuge trop peu sûr 2.
A se voir ainsi traqué partout sans rencontrer ni aide efficace auprès de ses amis impuissants, ni refuge assuré chez ses ennemis soupçonneux, David pouvait bien se laisser aller parfois à
i. Sur Nâyôth de Râmâ et sur cette scène, voir ci-dessous, p. 37 n. 3.
2. On ne voit pas au juste à quel moment doit se placer ce deuxième épisode, rapporté par I Samuel, xxi, 11-16. Ici il est placé après le passage de David à Nôb, et suivi du récit de l'arrivée du fugitif en Juda. Mais ses premiers mots « David se leva et s'enfuit... de devant Saul » donneraient plutôt à supposer que c'est directement de chez Saul que David s'enfuit chez Akhish, «en ce jour-là » n'étant qu'un lien rédactionnel. Comme cette anecdote pourrait bien être d'origine prophétique on la rattacherait assez normalement à l'épisode de Nâyôth, qui est évidemment d'origine prophétique. Ce groupe des souvenirs prophétiques paraissant être de rédaction plus tardive que les autres, on s'expliquerait ainsi moins difficilement ce titre de troi du pays » donné à David par les gens de Gath, verset 12. Le fait que David finit par passer au service d' Akhish, le roi de Gath, confère à cette première tentative plus de valeur historique que certains exégètes ne sont disposés à lui e» accorder.
92 SAÛL ET DAVID
la mélancolie. 11 essayait de la chasser par des actes de confiance en Yahwè, qui l'avait arraché à tous les dangers et même à la mort. Mais elle hantait toujours son esprit, si elle ne troublait pas sa foi, et il finissait par craindre pour sa vie, tout en se disant qu'il n'avait pas peur. Ce sentiment, assez naturel au sein des périls, se trahit dans un de ses courts poèmes, que son titre traditionnel rapporte au séjour manqué chez les Philistins de Gath1.
Aie pitié de moi, ô Dieu ! on m'écrase ;
Tous les jours l'agresseur me presse.
Des gens qui rn' espionnent m'écrasent tous les jours;
Ah ! nombreux sont mes agresseurs.
2 le jour où j'ai peur,
J'ai confiance en toi.
Grâce à Dieu, je puis vanter sa parole ; En Dieu m'étant fié, je n'ai aucune peur : Que pourrait me faire un être de chair?
Tous les jours ils cherchent à troubler ma cause ; Toutes leurs réflexions visent à mon malheur. Unis, en secret, ils cpient mes pas, Comme s'ils se tenaient à l'affût de moi. A cause du forfait, ils n'échapperont pas 3. Dieu ! avec colère, précipite ces gens.
De ma vie errante, toi, daigne tenir compte ; Dépose mes larmes dans ton outre,
Dans ton livre, n'est-ce pas? 4.
Alors mes ennemis feront volte-face
Le jour où j'appellerai :
Cela, je le sais : tu es Dieu pour moi.
Grâce à Dieu, je puis vanter sa parole ; (...) En Dieu m'étant fié, je n'ai aucune peur ;
Que pourrait me faire un homme?
ï. Psaumes, lvi (Vulgate, lv). Ce psaume se compose de deux parties; chacune d'elle renferme deux strophes, séparées par :e même refrain. Ici également on pourrait souligner une généralisation, au verset 8, cù l'on a le mot 4amtnîm; mais ce mot, qu'on traduit par a peuples», pourrait s'entendre au sens de «gens».
2. Le mot mârôm, « hauteur », qui termine 3, mais doit plutôt commencer 4, est -difficile à expliquer.
3. A moins que l'on ne donne à ce vers 8a la foi me interrogative, il semble qu'on pourrait, avec Bachmann et Baethgen, ajouter pN après pw, la ressemblance de ces deux mots expliquant que le second ait été omis par un scribe.
4. Ces mots, <,b, bien qu'ils aient l*air d'une glose explicative de « dans ton outie », peuvent être primitifs. Ils semblent nécessaires à la mesure de la strophe, et à 14, se trouve une interrogation du même genre ; celle-ci, qui serait ainsi employée
deux fois, pourrait être considérée comme un procédé poétique.
A moi, Dieu de faire ce que je t'ai voué, De te remercier en offrandes de grâces, Car tu délivreras mon âme de la mort, Et mes pieds, n'est-ce pas? de la chute forcée, Afin que je marche en présence de Dieu Dans la lumière des vivants.
Les tentatives criminelles de Satil étaient entremêlées de réconciliations, les départs précipités de David suivis de retours prudemment négociés. C'est que Saûl se sentait parfois tenu de ménager le favori de ses sujets, comme de ne pas se priver du plus habile de ses collaborateurs. Au reste, dans ses heures de lucidité, il lui fallait avouer que la conduite du jeune homme, lequel, lui vivant, ne fit jamais figure de rival ni de compétiteur, ne justifiait en rien ses soupçons. Pressé par son intérêt ou cédant presque malgré lui à sa première sympathie, il retrouvait, pour un temps, sa confiance affectueuse des jours passés. A ces rapprochements éphémères, le bon Jonathas travaillait de tout son cœur. Son amitié le rendait insinuant, entreprenant, auprès de son irascible père ; avec des paroles courageuses et douces, il savait rappeler, sous un jour favorable, les services rendus par David. Saûl, remué, lui promettait d'oublier ses griefs, et le fugitif, ramené par son ami, revenait prendre sa place dans l'entourage du roi et à la tête de son armée l.
Jonathas ne fut pas toujours aussi heureux. Il était devenu presque suspect à son père, qui, le sachant très lié avec David» s'irritait de le voir se désintéresser trop vite de ses droits héréditaires à la couronne et s'effacer avec joie devant son brillant compagnon d'armes. Aussi David redoutait-il que son ami ne sût pas discrètement sonder le roi, fermé par la déception et la jalousie, qu'il ne découvrît pas à temps une manœuvre fatale, ou que, du moins, l'ayant surprise, il n'osât point lui en faire part. Quand il lui exprimait ces craintes, Jonathas le tranquillisait de son mieux. Il l'assurait qu'aucun des projets de son père ne lui était caché ; il lui promettait d'être toujours entièrement sincère. Et, songeant non sans appréhension aux vicissitudes de la vie comme aux caprices de la tendresse, il suppliait à son tour David de ne jamais oublier le « pacte de Yahwè *,