I Samuel xix
94 SAÙL ET DAVID
qui les attachait, ni la bienveillance éternelle qu'ils s'étaient jurée *. Une ombre d'inquiétude et de défiance passait sur leur amitié .
Ils s'aimaient trop pour n'en pas souffrir, et cette souffrance, qu'ils ne s'avouaient pas, rendait plus intolérable encore la pensée obsédante du danger qui menaçait incessamment David. Pour sauver à la fois la vie de l'un d'eux et leur attachement mutuel,
i. L'entente entre David et Jonathas joue un rôle important et se trouve mentionnée plusieurs fois dans l'histoire des deux amis. Elle prend le titre de berîth, « alliance », pacte ; elle comportait donc plus qu'un simple promesse d'amitié durable à jamais. Dans I Samuel, xvm, 3, l'initiative en vient de Jonathas, ce qui serait marqué plus nettement si l'on acceptait la correction proposée de «avec Da'vid », en « pour David ». De plus, cette première alliance aurait un caractère particulièrement solennel si l'on admettait la leçon «alliance du sel», suggérée à Klostermann par le grec L, où, après « David », se trouve un 6 (3affiXîoç tout à fait hors de propos, mais qui représenterait un rr^D, mélah, « sel », mal lu en *^bo, mêlékh, « roi » et passé, d'après betîth, avant ce mot. Cette « alliance du sel » tsi signalée dans Nombres, xvm, 19 et II Chroniques, xm, 5, où elle apparaît comme une alliance perpétuelle. C'est l'expression inverse « sel de l'alliance » de Dieu que l'on a dans Llvitique, 11, 13, qui enjoint de saler les offrandes non sanglantes ; voir une prescription du même genre dans Ezéchiel, xliii, 24, mais visant ici plutôt une action symbolique, puisqu'il s'y agit de victimes vivantes non encore immolées. Chez les Arabes existe aussi «le pacte du sel »,milh ou milh a , en vertu duquel les contractants sont tenus de se prêter mutuellement secours et à plus forte raison, de ne pas se faire de mal l'un à l'autre. Ici, comme chez les Hébreux sans doute; l'expression indique seulement que ces alliés occasionnels ou permanents ont pris leur nourriture ensemble, sans qu'il y ait un rite du sel, mais ce rite a dû exister dans les toutes premières origines de l'expression. La même formule existait également chez les Grecs. Sur les mœurs arabes relatives à ce point, cf W. Robertson Smith, The Religion of the Sémites, 2e édition, pp. 270, 479 ; A. Jaussen, Coutumes des Arabes au pays de Moab, pp. 87, 91.
L'alliance entre David et Jonathas est appelée « alliance de Yahwè » dans I Samuel, xx, 8. C'est ici le seul passage de la Bible où cette expression est employée. Impliquet-elle une démarche religieuse dans un sanctuaire, comme dans l'histoire de Jephté, qui expose ses exigences aux cheikhs du Galaad devant Yahwè à Miçpâ (Juges, xi, n)? Suppose-t-elle au moins une attestation plus solennelle que celle que comportait le serment par Yahwè, si fréquemment mentionné? On ne sait. Mais I Samuel, xx, 42, que ce verset soit ancien ou rédactionnel, montre toute la force de «l'alliance de Yahwè » par ces mots qui sont une espèce de définition : « Puisque nous avons fait tous deux un serment au nom de Yahwè, Yahwè sera entre moi et toi, entre ma postérité et la tienne, à tout jamais ».
Enfin, une troisième mention d'une alliance contractée « devant Yahwè » est faite dans I Samuel, xxm, 18 ; cette expression est moins forte que les deux précédentes.
A l'insistance des traditions et des récits sur l'existence d'une alliance solennelle entre David et Jonathas, on devine combien l'opinion ancienne, et les auteurs sacrés avec elle, s'intéressaient à ce point. On mettait ainsi en relief la générosité amicale de Jonathas, qui s'effaçait devant un rival possible, mais aussi la crainte qu'il éprouvait pour lui et les siens en pensant aux mesures sanglantes qui marquaient, pour l'ordinaire, l'avènement de celui, qui, aux yeux de certains, pouvait passer pour un usurpateur. Et l'on soulignait aussi, en en préparant le récit, la leyauté et la mansuétude de David, qui ne fera point périr le fils de Jonathas, unique survivant de la famille de SaÀil. Cf. II Samuel, ix, et, ci-dessous, ce qui sera dit de Meribaal.
il leur fallait arriver, d'une manière ou de l'autre, à découvrir les dispositions profondes de Saùl. David en imagina le moyen. La fête de la nouvelle lune approchait, et, comme une fois l'an à pareille date, sa famille en célébrait spécialement le retour par un sacrifice particulier, il pourrait passer pour absent de Gabaa, étant allé à Bethléem sur un ordre des siens1. A la façon dont le roi prendrait cette absence, que Jonathas serait censé avoir permise sur l'insistance de David, on jugerait de ses projets intimes. Cependant David resterait caché dans la campagne voisine. Pour l'informer du résultat, Jonathas irait s'exercer au tir de l'arc non loin de sa cachette, avec un valet chargé de lui rapporter ses flèches. S'il lui criait : « La flèche est moins loin que toi », David pourrait revenir : nul danger ne serait à craindre. Mais s'il criait . « La flèche est plus loin que toi », David devait partir : Yahwè l'aurait chassé. Ayant ainsi tout concerté, les deux amis rappelèrent encore une fois l'alliance qui les attachait pour toujours l'un à l'autre, puis ils se quittèrent.
Le premier jour de la nouvelle lune, quand l'heure du repas fut venue, Saùl s'assit, à son ordinaire, contre le mur de la salle, ayant Abner à son côté et Jonathas en face de lui ; la place de David resta vide. Pensant que son commensal absent ne se trouvait pas dans l'état de pureté rituelle requis pour ce repas, Saul ne dit rien 2. Mais le lendemain, comme la place de David était encore inoccupée, il s'informa de la raison. Jonathas la lui avait à peine expliquée que, subitement hors de lui, il l'insulta avec
1. La nouvelle lune était indiquée non par des calculs astronomiques, mais par l'observation du mince croissant de la lune qui renaît. Aujourd'hui encore, certains musulmans achèvent le jeûne du ramadan lorsque quelques témoins dignes de foi déclarent avoir vu la lune nouvelle. La lune n'est pas, ou n'est plus, objet de culte; elle n'est que signe du temps (Genèse, 1, 14). Elle marque en particulier, dans le présent épisode, le retour, au bout de l'an, d'un sacrifice célébré par le clan de David. Sur ce détail qui est de la plus haute importance religieuse pour l'histoire de l'établissement du yahwéisme, voir La Période des Juges, pp. 329, 330. Qu'il s'agisse bien ici d'un sacrifice et non d'une fête familiale profane, — y en avait-il de telles, d'ailleurs ? — c'est ce que prouve l'expression «sacrifice annuel», employée dans I Samuel, xx, 6, (David à Bethléem), comme dans ibid., 1, 21, (Elqânâ à Silo).
2. On ne voit pas nettement si, d'après le récit, la pureté rituelle était requise pour tous les repas pris en commun, ou si elle n'est mentionnée ici que parce qu'il s'agit du repas de la nouvelle lune, où était sans doute mangée une part des victimes offertes ce jour-là. Cette seconde hypothèse paraîtrait plus vraisemblable, Saul ne songeant à la pureté rituelle de son commensal absent que le jour même de la nouvelle lune ; le lendemain, cette disposition ne semble plus être en cause pour «xpliquer l'abstention de David.