LE MASSACRE DES PRÊTRES DE NÔB
n'avait pas, à beaucoup près, la même ardeur ni ie mûne désintéressement l. Loin d'ignorer ces sympathies naissantes et ces prévisions encore vagues, Saûl leur donnait dans son esprit inquiet une importance qu'elles n'avaient sans doute pas atteinte. Sa rancune s'élargissait ; il avait besoin de frapper à l'aveugle dans la masse pour se venger de ne pouvoir atteindre la seule victime dont la mort l'eût rasséréné.
Depuis la fuite de David surtout, il vivait dans l'attente de l'événement qui le soulagerait enfin de toute cette fureur concentrée. Cette satisfaction cruelle ne tarda pas beaucoup. Quelque temps après que David lui avait échappé, il présidait une sorte de conseil royal, assis sous le tamaris du haut lieu de Gabaa et tenant en main sa lance, insigne de son rang 2. Ses meilleurs Benjaminites, ceux qu'il avait comblés de dignités et de biens, formaient le cercle autour de lui, et il leur repicchait avec des paroles amères leur ingratitude pour toutes ses faveurs. Il leur reprochait plus encore leur silence sur les prétendus agissements de Jonathas et de ce Judéen, ce « fils de Jessé » 3, qui s'étaient liés par un pacte qu'on lui avait caché, et tramaient ensemble contre lui il ne savait au juste quoi. Il était à bout ; il mendiait du moins un peu de compassion ; véritablement, il faisait pitié. Alors Dcëg, que sa qualité d'étranger à la haine semmeillante, mais prompte à se réveiller, rendait apte à toutes scites de sei vices,
i. Cela est facile à supposer d'après les dispositions si bienveillantes de Samuel pour David, qui seules nous sont connues pour cette période j il ne devait pas manquer de Yahwéistes qui, aussi préoccupés que l'était Samuel de trouver mieux que Saiil, couvaient des yeux le jeune David, si différent de celui qu'il pourrait remplacer. Du reste, si l'on ne connaissait pas dans le peuple l'onction de David par Samuel, on connaissait du moins, à supposer qu'elles eussent été déjà prononcées, certaines paroles dites par Yahwè en faveur du jeune chef, dont il sera question à plusieurs reprises : voir ci-dessous, p. i5r, n. 3.
2. I Samuel, xxn, 6, où, au lieu de « Râmâ », qui ne convient pas, puisque l'on est à Gabaa, il faut lire bdmâ, « haut lieu », avec le grec B, L. On a ici un exemple de haut lieu avec un grand arbre. Saiil y tient son conseil, comme Débora rendait justice sous le paimier(?), lequel, depuis, gardait son nom, Juges, iv, 5.
3. Cette appellation de David, simplement par le nom de son père, « fils de Jessé », apparaît à maintes reprises sur les lèvres de ses ennemis avec un caractère méprisant nettement marqué : I Samuel, xx, 27, 30, 31 ; xxn, 7, 8 (Saiil) ; xxn, 9 (Dcèg) ; xxv, 10 (Nabal) ; II Samuel, xx, 1 (Shéba) ; I Rois, xn, 16 (les tribus d'Israël). Pourquoi ? On ne saurait le dire, à moins qu'ici cette manière de parler voulut montrer que David, par lui-même ou par son origine, ne valait pas grand chose. Au contraire haïe, xi, 1, 10, parle avec honneur, à propos du roi messianique, de « la branche » et de « la racine de Jessé »
s'approcha de son malheureux maître, et lui rapporta tout ce qu'il avait vu des complaisances du prêtre de Nôb pour David fugitif.
A ses paroles, on vit le roi se ressaissir. Il tenait donc enfin les fils du complot qu'il avait longtemps flairé ; il allait pouvoir se venger.
Il se vengea terriblement. Ahimélék, aussitôt mandé, arriva sans retard, suivi de tous les prêtres de sa famille. Fort de son innocence il protesta très haut de la droiture de ses intentions et de son entière bonne foi, David, qu'il avait accueilli cette fois-là comme tant d'autres fois, n'était-il pas le plus fidèle de tous les serviteurs du roi, son gendre, le chef de son conseil militaire? Que signifiaient donc cette accusation et cette colère? Saùl, outré sans doute par-dessus tout de ce que son prêtre avait mis son éphod au service de son pire ennemi, écouta à peine Ahimélék, et ne lui répondit que par une sentence sommaire qui le condamnait à mourir avec tous les siens. Sa soif de vengeance était si ardente qu'il n'eut même pas un scrupule de religion, pas un sursaut de pitié, lorsque ayant donné à ses coureurs l'ordre d'exécuter tout ce collège de Lévites, il essuya la mortification de voir ces hommes lui refuser leurs bras pour cette besogne sacrilège: des bourreaux vénéraient les prêtres de Yahwè plus que ne le faisait l'oint de Dieu 1 ! Commandé à leur place, Doëg, le délateur édomite, accepta sans sourciller de faire l'office d'égorgeur ; il mit à mort quatre-vingt-cinq hommes porteurs de l' éphod. Puis gens et bêtes de la ville sacerdotale de Nôb furent immolés 2.
i. Sur les « coureurs » du roi, voir, ci-dessous, p. 239 n. 2.
2. Ce décbainemant d'une cruauté sauvage et impie montre tout à la fois ce qu'il y avait de déréglé dans le caractère de Sau.1 et de froideur dans sa religion. Il faut tialv grand compte de ce fait pour juger Saiil. Il est vrai que les textes sacrés n'en tiennent eux-mêmss pas grand compte : dans le récit de la condamnation définitive de Siiil par Samuel (1 Samuel, xxvrn, 15-19), il n'y a pas la moindre rllusion à cet horrible massacre. Oa découvrira là l'un des meilleurs argument: pour établir la distinction et l'origine des documents utilisés par ie rédacteur sacré. En regard de l'attitude de Saiii, il convient de mettre '-elle de Salomon. Dans une circonstance analogue, ce roi se bornera à exiler un prêtre qui a conspiré, et sciemment, contre lui, parce que ce prêtre, était ami de t-on père et porteur de l'arche, I Roii, ri, 26. — Le psaume lu (Vulgate i*îl est rapporté par son titre à la dénonciation de Doég l'Edomite. De fait, le psaume est dirigé contre un individu qui pourrait être Doëg; mais la mention du « temple de Dieu » semble indiquer que ce psaume a au moi si-, ('U- retouché.
Pourtant, un fils d'Ahimélék, du nom d' Abyatar, réussit à échapper au massacre. Il s'enfuit vers David, et lui apprit la nouvelle de l'odieuse hécatombe. David, malheureux lui-même et cause involontaire du malheur de cette autre victime d'un roi forcené, le reçut à bras ouverts, en l'assurant que leurs deux vies n'en faisaient qu'une, et qu'il saurait bien la défendre. S'il offrait un asile à Abyatar, celui-ci, de son côté, lui venait en aide, car il apportait l'éphod, qu'il avait pris à Nôb au moinent de fuir. Posséder l'oracle, c'était avoir le moyen de consulter Yahwè, et l'assurance de ne rien entreprendre que selon les indications divines. Aussi Saûl, qui, par son accès de fureur insensée, s'était lui:même privé des lumières d'en haut, sonda-t-il avec une terreur soudaine le sombre abîme qu'il venait d'ouvrir devant lui : désormais incapable d'interroger les sorts sacrés, qui lui avaient été ravis, il ne saurait plus se conduire qu'à l'aveugle, et, fatale maladresse qui redoublait sa haine, il livrait lui-même à David, son ennemi mortel, la science et la force de Yahwè.
Mettant en commun l'un sa valeur guerrière et l'autre sa science divine, David et Abyatar pouvaient envisager l'avenir avec confiance. Mais l'heure toute proche n'en restait pas moins lourde de dangers, car ces deux compagnons de malheur se voyaient contraints de devenir des compagnons d'aventure.
David, en effet, commence dès lors à mener un genre de vie qu'il serait déplacé et, au surplus, injuste, d'apprécier selon nos idées d'Occidentaux du XXe siècle. Pour se mettre à l'abri des coups de Saûl, il s'était rendu à Adoullam, qui lui offrait une position assez forte dans un canton accidenté et bien pourvu d'eau. Une caverne de ce lieu, dont quelques travaux sommaires de défense protégeaient les approches, pourrait lui servir de forteresse 1. En raison de l'étroite solidarité qui unissait les
1. Ac'oullam a été identifié par Clermont-Ganneau ave^ 'Id el-Mîyé ou 'Id el-Mâ, à une h?ure au sud de Sôkhô. Une colline, presque isolée de toutes parts et creusée de cavernes spacieuses, offre un point d'observation avantageux et une retraite sûre. Aussi pout-oa placer sans peine en ce lieu soit la meçûihi a Heu de guet, for-
membres d'un même clan, ses parents et alliés avaient, eux aussi, tout à craindre du roi ; ils suivirent David dans son repaire l. Puis des hcmmes sans aveu y accoururent : persécutés et mécontents, débiteurs insolvables menacés d'esclavage, gens « à l'âme amère » qui prirent David pour chef, et lui constituèrent à la longue une troupe de quelques centaines d'hommes 2.
Il fallait vivre, et l'on vécut de coups de main. Dans ces temps de trouble, dans cette région peu habitée, où, alors comme aujourd'hui, on devait toujours prendre parti pour ou contre quelqu'un, on vivait à demi sur le pied de guerre. Une bande d'aventuriers résolus, peu exigeants sur la solde, y trouvait facilement son emploi. Tantôt l'habitant avait recours à leur audace bien connue pour réprimer un maraudage qu'il ne parvenait pas à arrêter. Tantôt ils étaient engagés cocmme partisans dans une armée régulière, à laquelle ils servaient de guides et de fourrageurs 3. Ailleurs ils imposaient carrément leur protection aux sédentaires, aux nomades, aux voyageurs, jouant pour eux le rôle de gendarmes et de soldats d'escorte, surveillant toute une région dont ils faisaient comme leur fief, et d'où ils tenaient éloignées les bandes qui opéraient de même dans les contrées voisines. Cette gaxde forcée suffisait, en général, à les
teresse », soit la caverne, mentionnées l'une et l'autre en relation avec Adoullam, I Samuel, xxn, 1, 4.
La grotte curieuse appelée Maghâret Khareitoûn, située à environ huit kilomètres à l'est de Bethléem, et identifiée depuis le xne siècle avec la grotte d'Adoullam, ne peut guère représenter cette dernière, car, ici, on est en pleine montagne sauvage et rocheuse où une ville ne pouvait exister. Sur ces questions, voir Vigouroux, Odollam, dans Dictionnaire de la Bible, t. IV, coll. 1740- 1745, avec les références aux études de Guérin et de Clermont-Ganneau.
r. Dans les groupements humains organisés en tribus, l'individu ne vit guère que par et pour la tribu. En particulier, s'il est lésé, c'est elle qui, en bloc, prend fait et cause pour lui ; l'affaire de l'un devient ainsi l'affaire de tous, et, les adversaires en faisant autant, c'est une hostilité de tribu à tribu qui surgit, parfois pour des futilités, et se perpétue souvent pendant plusieurs générations.
2. Jephté, le futur prince du Galaad, avait groupé de même autour de lui une bande d'aventuriers {Juges, xi, 3), et l'Araméen Rezôn, fils d'Elyada, fondateur du royaume de Damas, n'agira pas différemment ( I Rois, xi, 23) : Jephté, David, Rezôn employèrent du limon dans la fondation de leur monarchie. — Sur la formation et les éléments de la bande de David, voir, ci-dessous, pp. 234-42.
3. C'est encore la tactique que les modernes suivent dans leurs conquêtes coloniales ; ils tirent profit des rivalités de tribus ou d'ambitions pour réduire les dissidents qui les combattent par les rivaux de ceux-ci, qu'ils achètent.
faire vivre à peu près paisiblement *. Mais il va de soi qu'ils étaient toujours en disposition d'exiger brutalement ce qu'ils considéraient comme leur dû, ou d'aller tenter une razzia sur le territoire des bandes rivales et des peuples ennemis. Tout se passait donc pour eux selon des usages et des règles, que l'on retrouve encore en Afrique et en Asie, et qui n'ont plus cours chez nous que depuis peu de siècles. Cette organisation peut paraître primitive ; elle était adaptée aux mœurs et à la société de ce temps et de ce pays. Comme aujourd'hui chez les Arabes, combattre était la plus noble occupation des hommes, et quand les guerriers respectaient les lois de la guerre, loin de les traiter de brigands on chantait leur bravoure.
Afin d'avoir la liberté de ses mouvements, de parer aux surprises et d'éviter les représailles au cours des opérations de sa guérilla, David conduisit son père et sa mère à Miçpa de Moab, et les remit aux bons soins du roi du pays. Ce roi, ayant eu maille à partir avec Saûl, ne fut point fâché de pouvoir se venger un peu de lui en aidant son ennemi ; il garda ses hôtes tant que David resta dans Adoullam 2. Cette précaution prise, David inaugura ses exploits de partisan.
On les jugera sans indignation mal placée si l'on remarque qu'il réserva ses premiers coups pour les Philistins. Après son voyage en Moab, sur le conseil d'un nâbhî nommé Gad, qui s'était rallié à sa cause, il avait quitté son repaire, trop à la portée de Saul, et gagné avec sa troupe la forêt de Héreth, située plus avant dans le territoire de Juda 3. Il y apprit un jour
1. Ce droit de protection existe chez les Arabes ; il est nommé hawa ou huwwa, soit impôt de « fraternité ». Cf. Jaussen, Coutumes des Arabes au pays de Moab, pp. 162- 164. Sur la conduite de David et de sa bande en pareil cas, cf. I Samuel , xxv; 7, 15, 16, 21.
2. La situation de Miçpâ de Moab est inconnue. L'identification avec El-Kérak, et celle que propose Musil (Arabia Petraea, t. I, Moab, pp. 370, 274) avec Roudjm el-Meshrefe, ne reposent sur aucune preuve. Cette démarche de David apporte sa confirmation à la généalogie de David, telle qu'elle est rapportée dans le livre de Ruth la Moabite (Ruth, iv, 18-22) : David pouvait tirer argument de ses attacher familiales avec le pays de Moab pour y obtenir quelque appui dans le danger qui menaçait ses parents. D'autre part I Samuel, xiv, 47, montre que Saul avait guerroyé contre les Moabites, ce qui pouvait les rendre accueillants à un ennemi de ce roi.
3. On ne sait où localiser cette forêt. Quelques exégètes veulent voir dans son nom • Héreth s une forme aramaïsante de «Hôrcsh », qui est connu par ailleurs. Cette correction ne s'impose point.
que des Philistins s'étaient avancés jusqu'à Qeïlâ, à moins de deux lieues au sud d'Adoullam l. On était alors en été. Aux environs de la ville, les aires étaient parsemées de tas de blé amoncelé pour le battage 2. Les pillards de la plaine venaient arrogamment y faire leurs provisions. David consulta l'oracle, et, sur une réponse favorable, décida ses compagnons, qui avaient peur, à courir prêter main forte à leurs frères attaqués. Son opération de police eut un plein succès. Il mit en fuite les pillards, puis, à son tour, leur enleva du bétail. Cette prompte délivrance méritait bien son salaire. Il installa ses hommes en cantonnement dans la ville, où ils vécurent sur l'habitant. Mais, pour un peu, on leur eût préféré les maraudeurs philistins, et on ne le cacha point. David songeait donc déjà à quitter ce séjour profitable mais peu sûr, lorsqu'il fut tout à coup amené à précipiter son départ : Saul était en marche à la tête d'une armée pour se saisir de lui comme dans un piège. De nouveau David interrogea l'éphod d'Abyatar, qui lui révéla l'arrivée de Saul et la trahison certaine des Qeïlites. Edifié sur l'ingratitude de ses protégés, jugeant peu prudent, du reste, d'enfermer derrière des murailles ses Bédouins, qui ne connaissaient que les engagements en rase campagne, il prit les devants et repartit vers le sud.
Entre la région d'Hébron et la portion moyenne du bord occidental de la Mer Morte, s'étend une contrée qui présente deux aspects très différents. Au voisinage de cette antique ville sainte, dont les quartiers s'espacent dans une vallée, aux flancs couverts de riches vergers et de vignobles généreux, la campagne est demeurée encore un peu fertile. Les dernières hauteurs de la crête des monts judéens y dressent leurs mamelons arrondis et leurs croupes allongées, dont la roche nue alterne avec des broussailles et des herbages. Entre elles s'étalent de vastes champs, où poussent l'épeautre, l'orge, le blé, et, de ci de là, quelques villages modestes, plus souvent des ruines silencieuses
ï. Qeïlâ est probablement aujourd'hui Khirbet Kîlâ, dans le ouâdy Eç-Çoûr. — A la vérité, on ne sait pas si David se trouvait encore dans la forêt de Héréth, quand il reçut cette nouvelle ; on sait seulement qu'il se trouvait en Juda, 1 Samuel, xxm, 3. Pour tous les déplacements de David à cette date on n'a guère de renseignements très précis sur leur suite chronologique.