LES PHILISTINS ECRASENT SAÛL I
Qu'il n'eût du sang des tués Ou de la graisse des preux, L'arc de Jonathas Ne se détournait point ; x Et le glaive de Saiil N'en revenait point vide.
Saiil et Jonathas, Aimés et pleins de charmes, Dans leur vie, dans leur mort, Ne furent point séparés ; Eux plus prompts que les aigles Et plus braves que les lions.
O filles d'Israël !
Sur Saiil pleurez, Lui qui vous revêtait D'écarlate et de grâces 2 Lui qui, sur vos robes, Dressait des parures d'or. 3
Comment sont-ils tombés, les preux, Au milieu du combat ?
Jonathas, à cause de ta mort, 4
1. Plusieurs exégètes préfèrent rapporter les deux premiers vers de cette strophe à la strophe précédente et traduisent : « Le bouclier de Saiil. — N'était pas frotté d'huile, — Mais bien du sang des tués, — Et de la graisse des preux ». Toutefois, à l'encontre de cette interprétation, il faut observer que mirD, mâshah, « oindre », se construit toujours avec D de la matière onctueuse comme ici, au verset 21, et jamais avec Jtd, comme on voudrait le faire au verset 22. Aussi vaut-il sans doute mieux voir dans 22 une strophe entière, encore que l'inversion soit peut-être un peu forte. Le sens est alors que les armes de Jonathas et de Saiil ne manquaient jamais leurs coups et ne se rassasiaient point de carnage.
2. Le mot D>ny, adhânim, qui signifie proprement « des délices », a le sens, particulier de « mets délicieux » dans Jérémie, li, 34, et peut-être de « boissons délicieuses » dans Psaumes, xxxvi (Vulgate xxxv), 9 en raison du contexte. Ici, il pourrait désigner des « vêtements » ou des « parures, qui font les délices ». Peut-être avait-il, du reste, dans cet ordre de choses, un sens précis qui nous échappe, tel que, par exemple, notre mot « faveur ». L'obscurité de ce mot est dissipée par quelques changements faciles, D>ny, 'adhâyim ; « parures », qui irait fort bien s'il n'était employé au vers suivant, ou n>31D, sedhinim, « robes légères ». En tout cas c'est un terme de ce genre qui doit se trouver ici comme le montre l'emploi de D7, 'im t ainsi que, en même temps que », cf. Cantique, 1, n ; iv, 13, 14 ; v, 1 ; on ne peut traduire « avec un sentiment de délices ».
3. Cette strophe, qui montre comment les femmes avaient leur part de butin après les victoires, rappelle la strophe finale du cantique de Débora, Juges, v, 29, 30 ; cf. aussi Psaumes, lxviii (Vulgate, lxvii, Exsurgat Dois), 13, 14, où il semble bien qu'il s'agit de « la belle de la maison » qui partagera les dépouilles parmi lesquelles se trouvent des insignes pris aux vaincus et employés parles femmes comme parures : « des ailes de colombe couvertes d'argent — avec leurs plumes au vert reflet d'or ». Cette strophe de l'élégie fait pendant et contraste avec la strophe sur les femmes philistines, verset 20.
4. Le texte hébreu peut se traduire tel qu'il est, quoique les mots « sur tes hauteurs» empruntés à 19 ne paraissent guère en situation ici ; peut-être faudrait-il au moins
En moi est l'angoisse qui me vient de toi.
Mon frère ! Jonathas !
Tu avais pour moi un charme infini !
Et ton amitié pour moi l'emportait Sur l'amour des femmes.
Comment sont-ils tombés, les preux?
Comment ont péri les foudres de guerre? *■
En lisant cette douce poésie, on croirait voir David se pencher sur le cadavre mutilé de Saûl pour l'envelopper d'une main pitoyable dans un délicat linceul. La pitié n'est -elle pas aussi le sentiment que laisse en nous l'histoire de ce premier roi d'Israël? Nous avouons qu'il commit plus d'une faute, et pourtant, nous n'osons pas porter sur lui un jugement d'une sévérité sans réserve. C'est qu'il fut brave, dévoué, tenace, ambitieux pour son peuple, et que, cependant, les résultats atteints furent désastreux pour lui. Il y a trop d'écart entre sa fin tragique et les espoirs juvéniles de ses débuts, entre la situation désespérée où il laissa son royaume en mourant et les perspectives brillantes qu'avaient ouvertes ses premières victoires, entre l'œuvre politique qu'il laissait aux trois quarts inachevée et les efforts acharnés qu'il avait faits en vue de la réaliser tout entière, pour que nous ne restions pas déconcertés en présence de cette carrière à la fois glorieuse et manquée 2.
Cette faillite d'un homme qui s'était généreusement lancé dans une entreprise difficile, qu'il n'avait point assumée de lui-
les corriger en « sur les hauteurs ». Les textes de L et de Théodotion portent ici : eîç Oàvatov éxpaou-aifeÔTiç [êu.o£ L] ; ils parlent de la « mort », ma, au lieu des « hauteurs », mD3, mais sans garder le suffixe de celles ci, et ,pour la fin, ils parlent à la 2e personne et ajoutent le datif de la irc ; mais on a la 3e personne, au singulier dans A, au pluriel dans B, sans êfxoÉ. Ce dernier mot de L pourrait plutôt appartenir au verset suivant ; et, même si on le lui laisse, le sens qu'il présente n'est pas très attirant : « tu as été blessé à mort pour moi ». Dans ces conditions, on pourrait lire, pour le premier vers, TrttD-by Trwn», en s'inspirant du grec ; on a ainsi deux accents, comme aux autres vers ; l'addition, de V?n pourrait provenir d'une copie maladroite du verset 19.