DAVID TRANSFERE LARGUE A SION I
tant avait jadis aimé David et lui avait sauvé la vie1. Sans doute résonne dans cette réplique l'accent de colère d'un homme qui s'irrite d'un reproche, et , par dépit, s'engage à le mériter davantage. Mais combien s'y manifeste-t-il plus de foi encore que de colère ! On trouvera ailleurs des mots d'une piété émouvante, mais nulle part une expression aussi vive de la place que la religion pour Yahwè tient dans le cœur de David. Yahwè est tout pour lui ; il veut le servir comme feraient les plus humbles, lui fallût -il se dépouiller de sa dignité royale, comme en un sacrifice offert à son Dieu, dût -il même, par sa candeur, provoquer un sourire, de la gêne ou du dédain, chez les incrédules et les tièdes.
Bien que déposée dans la résidence du roi des Hébreux, l'arche ne devint pas inaccessible aux particuliers qui désiraient la vénérer. En Orient, la religion établit une pieuse familiarité entre tous les fidèles, quel que soit leur rang, et un palais, surtout s'il est habité par de nombreuses familles, n'est pas si rigoureusement gardé qu'on n'y puisse pénétrer avec une certaine liberté2. D'ailleurs, les raisons politiques et les raisons religieuses qui avaient inspiré à David d'exalter l'arche sainte, lui suggéraient de ne pas la confisquer à son seul profit, et la foule, d'autre part, qui avait manifesté tant d'enthousiasme lors du transfert, devait assez naturellement obtenir dans la suite des facilités pour sa dévotion. Aussi n'y a-t-il pas lieu de douter que David prit à cœur d'organiser auprès de l'arche un culte assez brillant pour l'empêcher de retomber dans la demi-obscurité d'où il l'avait tirée. On verra plus loin qu'il s'intéressa au nouveau sanctuaire, enrichit libéralement le trésor sacré des dépouilles enlevées aux ennemis vaincus, et inaugura un service liturgique qui servit de modèle à celui du temple qu'édifia Salomon3.
Mais, en même temps, et, sans doute, malgré le désir du roi, le sanctuaire de Gabaon, resta en exercice. Sadoq et les descendants de la branche sacerdotale d'Ëléazar y assurèrent la permanence des fonctions sacrées auprès de la tente et de l'autel
1. Mîkhal était ainsi punie par l'opprobre de n'avoir plus d'enfant, soit que Yahwè l'eût frappée de stérilité, soit que David l'eût délaissée désormais.
2. Voir, par exemple, la facilité avec laquelle Adonias et Joab, se croyant menacés de mort, courent se réfugier jusque sous la tente de l'arche pour profil-, r du droit d'asile, I Rois, 1, 50 ; 11, 28-30.
3. Sur ce service liturgique, décrit par les Chroniques, voir, Salomon, p. 223-236.
mosaïques1. Toutefois, malgré le privilège d'aînesse de ses prêtres et malgré l'importance de ses souvenirs, Gabaon ne pourra pas subsister longtemps, comme une sorte de rivale, auprès de Jérusalem. Sadoq, selon une tactique de David à l'égard de certains de ses adversaires, recevra bientôt un haut rang, et sinon en fait, du moins peut-être en droit, le premier rang dans le sacerdoce de la capitale ; enfin la tente de réunion sera portée plus tard à Jérusalem2. Si le sanctuaire de Gabaon est encore visité avec éclat par Salomon au début de son règne, il ne tardera guère à tomber dans l'oubli.
Jérusalem allait donc devenir la ville sans égale. Tout le mérite en revient à David, qui avait su faire une ville sainte de sa capitale politique. Rien ne désignait Jérusalem pour être un centre religieux des tribus d'Israël. Jusqu'alors païenne, elle ne gardait aucun souvenir, n'abritait aucun sanctuaire de patriarches, comme faisaient Mahanaïm, Sichem, Béthel, Hébron ou Bersabée. Mais l'arche ne lui apportait-elle pas beaucoup mieux? C'était l'objet sacré où Yahwè aimait à résider ; posséder l'arche c'était, en quelque manière, posséder Yahwè même. De plus, elle était l'héritage matériel le plus vénérable des ancêtres communs d'Israël et de Juda, le témoin irrécusable et toujours présent, malgré l'écoulement des siècles, des prodiges accomplis par Yahwè en faveur de son peuple au sein du désert, sur les bords du Jourdain, devant les murailles de Jéricho. A l'heure présente, après sa captivité sous l'œil inquiet des Philistins, son retour au milieu des siens symbolisait la libération définitive du pays. Pour l'avenir, elle était le gage assuré de nouveaux bienfaits et de nouvelles victoires. Jérusalem, qui la recevait dans ses murs, devait apparaître aux Hébreux, tous unis déjà dans le culte de Yahwè, comme la propre ville de leur Dieu.
Les Israélites se félicitèrent sans doute plus que d'autres de l'éclat des pompes qui avaient accompagné le transfert de l'arche et de l'honneur qu'on avait enfin rendu à celle-ci en la plaçant