CHAPITRE IX
I. — Guerres contre les Benè-Ammôn et les Araméens : — Outrage des Benè-Ammôn ; — ils achètent le concours des Araméens ; rencontre devant Rabbâ. — Hadadézer de Çôbâ lève les Araméens ; — il est battu par David à Hêlâm. — Expédition contre Rabbath-Ammôn, investissement de la place. — David séduit Bethsabée, et fait tuer Urie. — Chute de Rabbâ. — Nathan reproche à David sa double faute ; — mort de son enfant ; naissance de Salomon.
II. — Guerres contre les Araméens : — Menaces de l'immigration et de la concentration des Araméens ; — victoire de David, le butin ; — soumission des Araméens. — L'importance de ces victoires, est en partie compromise par la création du royaume de Damas.
III. — Guerres contre Moab et Édom : — Guerre contre Moab. — Guerre contre Édom ; — ses difficultés et les appréhensions de David ; — la victoire ; — fuite de Hadad, prince d'Edom, en Egypte.
Le royaume de David, — les tributaires, — les alliés ou amis ; — grandeur de l'œuvre militaire de David ; — le chant du roi guerrier.
Le rapide essor du royaume uni fondé par David ne laissait pas d'inquiéter les rois des pays voisins. Tant que David avait été l'adversaire de Sajil, qu'ils redoutaient pour avoir senti la
Sources du chapitre IX : Les guerres extérieures de David, abstraction faite de ses campagnes contre les Philistins, qui sont exposées à part, nous sont connues par deux passages de la Bible: A), II Samuel, vin, 1-14 et son parallèle I Chroniques, xviii. 1-13 B;-)II Samuel, x-xn et son parallèle I Chroniques, xix-xx, 3. Le texte des Chroniques reproduit celui de II Samuel avec de nombreuses différences de détails qui n'en changent point la teneur ni l'aspect général et qui montrent avec quelle liberté respectueuse l'écrivain sacré reproduisait ses sources. Quelques détails sont ajoutés, par exemple II Chroniques, xviii, 3 : < vers Hâmath », xix, 6 : » 1.000 talents d'argent » ; 7 : ten avant de Madaba », détails qui peuvent avoir quelque valeur, puisqu'ils paraissent bien empruntés à une source plus complète que II Samuel. D'autres détails qui paraissent nouveaux doivent plutôt être dus à une lecture défectueuse de II Samuel, par exemple, xviii, 12 : « Abhishay, fils de Çsrouyâ», au lieu de «David (se) fit un nom (?) à son retour de...» dans II Samuel, vin, 13 ; xix, 6 : Aram Naharaïm » et « 32.000 chars », Cf. II Samuel, x0
vigueur de son bras, tant qu'il avait pu passer à leurs yeux pour son compétiteur, ils s'étaient montrés bienveillants, accueillants même envers lui : le roi de Moab avait reçu et gardé
6; XIX, 18: «7.000 chars », au lieu de «700 chars» dans II Samuel, x, 18, Enfin, deux suppressions, dont la seconde est très longue, caractérisent le procédé d'idéalisation du Chroniqueur, qui a biffé dans II Samuel, vin, 2, ce qui concerne les exécutions de Moabites, et qui a omis II Samuel, xi, 2-xn, 29, où est raconté le double crime de David avec son châtiment immédiat.
Les Chroniques n'étant ici qu'une copie tronquée du passage de II Samuel, il suffira, après ces remarques, de considérer les deux passages A, II Samueïl, vm, 1-14 et B, ibidem, x-xii.
Le passage A, qui se présente comme un résumé succinct des campagnes de David, enumère une série de guerres contre 1, les Philistins ; 2, Moab ; 3, Hadadézer, roi araméen de Çôbâ ; 4, Aram de Damas, venu au secours d'Hadadézer ; 5, Edom, au retour de la campagne contre Aram ; entre 4 et 5, les versets 7-12 mentionnent le riche butin consacré par David à Yahwè. On remarquera certaines expressions qui reviennent deux ou trois fois : « ... devinrent pour David des serviteurs apportant le tribut», vv, 2, 6, 14; — » (David) plaça des préposés dans...», vv. 6, 14; — « Yahwè sauva David en toutes ses entreprises », vv. 6, 14.
Le passage B offre un tout autre aspect. Il ne s'occupe que d'une guerre contre les Benè-Ammôn et les Araméens, son principal objet étant de raconter l'adultère de David avec Bethsabée, femme d'Urie, et l'assassinat de ce dernier.
Quels rapports existent entre A et B? Ce qui sera dit (Note I) de l'un et de l'autre montrera assez qu'ils n'appartiennent pas à la même main, ou tout au moins, que les préoccupations qui ont présidé à leur rédaction ne sont pas identiques. De plus il suffit d'examiner le contenu de A pour voir qu'il n'est pas un résumé de B. Celui-ci, en effet, ne raconte que la guerre contre les Benè-Ammôn et incidemment deux rencontres avec les Araméens ; or, si A parle bien des Araméens, il ne fait aucune mention de la campagne contre les Benè-Ammôn, qui en valait pourtant bien la peine, puisqu'elle se termina par la chute de la redoutable capitale ammonite. Dire que la mention de Moab dans A comporte implicitement celle des Benè-Ammôn, ne paraît pas une solution heureuse. D'abord, en effet, les deux appellations sont trop distinctes pour que l'une d'elles puisse servir à désigner les deux peuples ; puis, alors que dans A les prisonniers sont massacrés aux deux tiers, dans B ils sont utilisés pour les corvées de construction : enfin, B est si développé qu'on pourrait s'attendre à y trouver la mention des Moabites, s'ils étaient en cause, comme on y trouve celle des Araméens. Aussi vaudrait-il mieux admettre deux guerres distinctes une contre Moab, l'autre contre Ammôn.
Il n'y a donc en réalité, qu'un point de contact entre A et B c'est que tous deux parlent des Araméens. Mais comme ils sont distincts sur tous les autres points, il convient de se demander si, même en ce cas, leur rapprochement n'est pas plus apparent que réel ; ils pourraient, en effet, parler l'un et l'autre des Araméens sans qu'ils eussent en vue la même campagne. Or, c'est ce qui paraît fort probable si l'on compare vin, 3-10 de A avec x, 15-19 de B. (Voir, sur ce point, l'étude de Noordtzij dans Zeitschrift fur die Altestamentliche Wissenschaft. 1907, pp. 16-22). Dans A, Hadadézer est battu vers Hâmath (ville indiquée seulement par I Chroniques, xvin, 3), les Araméens de Damas sont battus ensuite ; dans B, Hadadézer a rassemblé les Araméens de l'Outre- Jourdain (Damas pourrait difficilement être comprise comme faisant partie de cette région) ; il met à leur tête son chef d'armée Shôbak, qui est battu à Hêlâm ; les rois, ses alliés, se dispersent aussitôt. D'autre part, bien qu'on ne puisse pas attacher une importance excessive aux chiffres, on notera que dans A les pertes des Araméens sont de 1.700 hommes de chars et de 20. ooo4-22. 000 fantassins; dans B, de 700 chars et de 40.000 fantassins (lecture des Chroniques pour hommes de chars» dans II Samuel). Il y a entre les deux récits des divergences assez notables pour autoriser à croire qu'il y eut deux campagnes distinctes contre les Araméens, en dehors de l'affaire de Rabbâ.
son père et sa mère alors qu'il était en butte à la jalousie et aux persécutions de Saiil ; Talmay, roi araméen de Geshour, lui avait donné comme épouse sa fille Maakhâ, qui fut mère d'Absalom et de Tamar ; le roi des Benè-Ammon l'avait traité avec une bonté si parfaite que David lui en gardait un souvenir reconnaissant l. Ces dispositions amicales des princes étrangers s'étaient tout naturellement affermies pendant les années où David avait été aux prises avec Ishbaal et Abner, qui s'évertuaient à restaurer le royaume de Saûl démembré par les Philistins vainqueurs au Gelboé. Minée par ces luttes intestines entre Israël et Juda, la royauté benjaminite, à peine reconstituée» devait aller s'afîaiblissant ; Araméens, Benè-Ammôn et Moabites, qui, en étant voisins, pouvaient espérer recueillir une part de ses dépouilles, ne demandaient pas mieux que de hâter son effondrement en favorisant son heureux rival.
Mais du jour où David réussit à obtenir la couronne d'Ishbaal, à soumettre à son sceptre unique les deux royaumes d'Israël et de Juda, à asseoir solidement son autorité en chassant pour toujours les Philistins et en créant cette magnifique capitale qu'était Jérusalem, ses amis étrangers s'aperçurent que leurs calculs n'étaient pas des plus justes. Aussi mortifiés que l'avaient été les Philistins par une semblable déconvenue, ils changèrent comme eux de dispositions à l'égard de David ; leur sympathie s'évanouit avec leurs espoirs intéressés, et fit place à une défiance trop légitime, puis à l'hostilité déclarée.
Il semble que ce furent les Benè-Ammôn qui manifestèrent les premiers cette hostilité, et cela probablement assez tôt après la création du royaume hébreu uni. A la mort de leur roi — ce Nâhâsh que Saûl avait surpris sous les murs de Yâbêsh, — David, s'inspirant de la cordialité qui avait jusque-là présidé à leurs relations, avait envoyé à Hânoûn, fils et successeur du
i. Sur ces trois faits, voir respectivement I Samuel xxn, 3, 4 ; II Samuel, 111, 3; x, 2'
roi défunt, une ambassade de condoléances *. Mais les messagers furent pris pour des espions et honteusement bafoués ; Hânoûn leur fit raser la moitié de la barbe et couper les vêtements à mi-corps2. Ces pauvres gens en éprouvèrent une telle humiliation que David leur fit attendre à Jéricho que leur barbe fût repoussée avant de rentrer à Jérusalem.
Les Benè-Ammôn, sentant que cet outrage aggravé de ridicule ne passerait pas sans vengeance prirent aussitôt leurs dispositions pour parer à une attaque des Hébreux. Ils n'étaient sûrs ni de les battre ni même peut-être de leur résister, tellement ils les trouvaient maintenant devenus redoutables. Aussi, pensant que les Araméens seraient disposés à effacer par un. succès le souvenir de la défaite que Saûl leur avait infligée, et à se prémunir contre les projets que David pouvait déjà nourrir contre eux, ils jugèrent habile et prudent d'acheter le concours de ces voisins. Grâce à une somme respectable de talents d'argent3, ils trouvèrent à engager plusieurs milliers d'hcmmes dans les pays de Beth-Rehôbh, de Çôbâ, de Maakhâ, de Tôb 4, et char-
ï. La démarche de David s'expliquerait aussi par l'existence de liens de parenté entre sa famille et celle de Nâhâsh si l'on pouvait conserver le texte hébreu de II Samuel, xvu, 25. Il y est dit qu'Abigal, soeur de Çerouyâ, la mère de Joab, était fille d'un certain Nâhâsh. On en conclurait que cette Abigal et peut-être aussi Çerouyâ, était née d'une femme de Nâhâsh, qui aurait été ensuite épousée par Jessé ; l'une et l'autre n'auraient donc été que ses belles-filles et simplement, aussi, des demi-sceurs de David, ce qui n'aurait pas empêché qu'on les eût appelées ses sœurs comme c'était le cas pour Tamar et .Amnon, II Samuel, xiii, 2, bien qu'ils ne fussent pas nés de la même mère. Toutefois, on ne sait si ce Nâhâsh est bien le roi Ammonite de ce nom, et, d'autre part, «Nâhâsh» est remplacé par » Jessé» ici, dans L et quelques manuscrits des Septante. Mais on peut dire que cette lecture serait une correction. En tout cas, la leçon « Nâhâsh » n'est pas infirmée par I Chroniques, 11, 16, qui dit simplement que Çerouyâ et Abigaïl étaient les sœurs des fils de Jessé, sans spécifier qu'elles fussent les filles de celui-ci. En somme, on n'a pas de véritable raison pour retoucher le texte considéré.
3. Ces Ammonites avaient comme un goût pervers pour les traitements déshonorants ; dans l'affaire de Yâbêsh, ils voulaient crever l'œil droit à tous les habitants de cette ville. Ce sont là, encore aujourd'hui, de ces outrages qu'un Arabe ne supporterait pas sans ressentir de honte et sans penser à sa vengeance. A. Musil (Arabia Petraea, t. ni, Ethnolo gis cher Feisebericlt, p. 161) cite m trait rralogue à celui dont il est parlé ci-dessus. Des Arabes, ayant rencontré un membre d'une tribu avec laquelle ils avaient un conflit de vendetta, ne le tuèrent pas parce qu'il était borgne et ne pouvait, par suite, expier exactement le meurtre d'un hemme sain ; ils lui coupèrent la moitié de la barbe et des cheveux. La tribu ainsi outragée déclara aussitôt la guerre à tous les chrétiens de Kérak, dont faisaient partie ceux qui s'étaient aussi bassement vengés.
3. Détail fourni seulement par I Chroniques, xix 6: t mille talents d'argent».
4. Sur ces principautés araméennes. voir, ci-dessus, pp. 27-28.
gèrent ces auxiliaires de tenir la campagne pendant qu'euxmêmes défendraient Rabbath-Ammôn, leur capitale. Cependant David, mis au courant de ces préparatifs, levait des contingents parmi son peuple ; il leur adjoignit ses Preux héroïques, mit Joab à leur tête, et les lança contre l'ennemi.
Les Benè-Ammôn, accourus de toutes les parties du royaume, étaient massés devant Rabbâ ; les Araméens, s' étant avancés jusqu'au sud de cette ville, avaient dressé leur camp dans la direction de Madaba l ; quand l'armée d'Israël eut pris le contact, Joab se vit menacé à la fois de front et de dos. Il ne recula point, car, dût-il y périr, il voulait combattre pour son peuple et son Dieu. Partageant ses forces en deux corps, il remit le commandement du plus considérable à son frère Abishay, ne garda sous ses ordres qu'un choix de soldats d'élite, décida que le premier corps qui faiblirait recevrait aussitôt du secours de l'autre. Ils n'eurent pas besoin de s'entr'aider. A peine Joab eut -il offert le combat aux Araméens qu'il les vit lâcher pied et prendre la fuite. Les Benè-Ammôn, restant seuls, firent de même devant Abishay, et coururent se mettre à l'abri derrière leurs murailles. Joab, qui n'avait peut-être pas les moyens d'entreprendre un siège en règle, se contenta de ce succès d'estime, et rentra à Jérusalem.
La retraite précipitée des Araméens produisit dans les pays qu'ils occupaient un mouvement de honte, bientôt suivi d'un accès de décision ; ils ne voulaient pas rester sur un échec qui compromettait leur expansion vers Canaan. Mais leurs chefs ne s'entendaient guère ; ils durent s'agiter assez longtemps sans grand résultat. Enfin l'un d'eux, Hadadézer 2, le roi de Çôbâ, à
i. D'après I Chroniques, xix, 7 Madaba se trouve à l'est de la pointe septentrionale de la Mer Morte. Il est assez étrange que les Araméens venus du nord se soient portés au sud des Benè-Ammôn. Mais l'étrangeté même de ce détail, ajouté par le Chroniqueur, montre qu'il ne l'a pas inventé ; il a dû le trouver, comme tant d'autres détails, inconnus de nos Livres de Samuel et des Rois, dans des relations plus complètes que celles qui nous sont parvenues.
2. Avec une vocalisation variable, le Chroniqueur, le grec, le syriaque et la Vulgate donnent au nom d'Hadadézer la forme Hadarézer ; mais celle-ci paraît moins correcte. Le dieu Hadad, en effet, principale divinité araméenne, est le nom qui doit entrer dans la composition du nom du roi de Çôbâ ; du reste, la forme Hadadézer est attestée par ailleurs dans l'épigraphie araméenne. La déformation imposée à ce nom par les versions peut être due à une confusion assez courante entre D et R dans l'écriture hébraïque, ancienne ou carrée ; elle pourrait provenir
force d'envoyer messagers sur messagers, réussit à provoquer une levée générale des Araméens de l'Outre- Jourdain * ; il leur imposa même pour chef son propre chef d'armée, un certain Shôbâk. Cette fois ils avaient, avec leurs hommes de pied, un nombre imposant de chars de guerre, et c'est avec un espoir qui réprimait chez plusieurs le mécontentement d'être aux ordres de l'un d'entre eux, qu'ils se concentrèrent à Hêlâm, ville probablement située dans le bassin du Yarmouk 2.
David, qui aimait mieux les attaquer chez eux que les battre chez lui, se porta à leur rencontre. 11 franchit le Jourdain à la tête de ses troupes, arriva à Hêlâm, et, bousculant les chars, massacrant les hommes de pied, infligea aux Araméens une défaite sanglante. Shôbâk, le général ennemi, fut retrouvé parmi les morts. Les rois qu'Hadadézer avait à demi traités
plutôt d'une prononciation tardive, analogue à celle qui faisait dire « Darméséq » au Chroniqueur au lieu de « Damméséq », nom hébreu de Damas.
i Dans II Samuel, x, x6, et dans plusieurs autres passages de l'Ancien Testament, l'expression "inan T3T, 'ébhér hanndkâr, «l'au delà du fleuve », paraît désigner le pays qui porta, aux époques plus récentes, les noms identiques de Pérée, Outre- Jourdain, Transjourdaine, c'est-à-dire la région comprise entre le Jourdain et le désert de Syrie. Dans d'autres cas, lorsque l'auteur qui employait cette expression se trouvait à l'est du fleuve, elle désignait la région à l'ouest du Jourdain, ou, s'il considérait l'Euphrate, les régions situées à l'est ou à l'ouest de ce fleuve : Mais dans ces derniers cas l'expression « au delà du fleuve » n'avait plus la valeur d'une dénomination territoriale. La variété des sens a souvent causé des confusions ; dans le cas présent, il n'y a sans doute pas lieu de croire que Hadadézer mobilise les Araméens de l'au delà de l'Euphrate.
2. La situation de Hêlâm n'est pas connue avec certitude. On voit par II bamuel, x, 17, qu'elle se trouvait dans l'Outre- Jourdain. Smend l'a rapprochée d'une ville faisant partie d'un groupe de villes, comprises entre le Jourdain et le Hauran, et énumérées par Macchabées, v, 26 ; avec des orthographes variables, Alam, Alem, Aleim, selon les manuscrits, elle rappelle assez la Hêlâm dont il est question ici. Elle doit être aussi mentionnée dans Ezéchiel, xlvii, 16 (texte grec), comme se trouvant entre Damas et Hâmath, cette seconde ville devant se placer, comme on le dira ci-dessous, dans le voisinage de l'Hermon ; cette dernière donnée confirme la première. Une identification qui n'est pas dépourvue de toute valeur est proposée pour l'Alima de I Macchabées, v, dans Schumacher, Across the Jordan, pp. 82-83. L'auteur en voit le site possible dans le village appelé aujourd'hui Kefr el-Mâ, dont le nom signifie « village de l'eau » ; il se trouve sur une hauteur à l'ouest du Nahr er-Rukkâd, affluent de droite du Yarmouk, à peu près en face du milieu du lac de Tibériade. Les indigènes en prononcent le nom en mettant l'accent sur et, au lieu de le mettre sur Ma, selon l'usage de l'arabe : cette particularité semble indiquer une origine différente de celle que suggérerait le nom actuel. Toutefois, il faut observer que soit 'AXdtpcoi, soit el-Mâ commencent par N, alors que l'on a n en hébreu. Aussi Hélâm pourrait-elle être aussi identifiée avec 'Almâ, à une quinzaine de kilomètres au nord de Dér'ât, son nom commençant par un y, plus voisin du n que ne l'est h.
en vassaux se hâtèrent de l'abandonner et de conclure la paix avec David, qui leur imposa un tribut.
Les Araméens ainsi mis à la raison ne se sentaient plus le goût de venir en aide à leurs alliés. Aussi David jugea-t-il que l'heure était propice pour châtier l'insolence des Benè-Ammôn. Ceux-ci avaient peu souffert matériellement de leur première défaite tant avait été grande leur rapidité à se mettre à couvert derrière leurs murailles ; mais maintenant qu'ils ne trouvaient plus de secours en Aram, on pouvait compter sur un succès complet. Un an après la victoire de Hêlâm, dès que, les pluies ayant cessé, fut venu « le temps où les rois partent en expédition », David envoya Joab avec une partie de la garde et une armée fort nombreuse contre les Benè-Ammôn. Il n'était pas sans quelque appréhension sur l'issue de la campagne, surtout en raison des difficultés du siège qu'il faudrait sans doute entreprendre : pour être plus assuré d'une victoire complète et brillante, il confia, ou envoya un peu plus tard, à Joab l'arche de Yahwè des armées \ ce devait être, autant que nous sachions, la dernière fois qu'elle jouerait son rôle traditionnel de palladium dans les combats.
Les premières rencontres furent fatales aux Benè-Ammôn. Ils subirent des pertes sérieuses en hommes et en ressources, puis, ne pouvant décidément pas faire face aux envahisseurs ils jetèrent dans Rabbâ tout ce quelle put contenir de défenseurs et de réfugiés. Joab en commença aussitôt le blocus, qui menaçait de durer longtemps avant d'amener la chute de la place, car celle-ci était extrêmement forte, et les moyens dont disposaient les Hébreux, assez rudimentaires.
Rabbath-Ammôn, appelée encore aujourd'hui Amman 2, était située en pleine montagne, à un carrefour de vallées, où coulent des ruisseaux permanents. Une ville basse, bien pourvue d'eau et sans doute entourée de murs, abritait la majeure partie de la population. Elle était longée, du côté nord, par une colline abrupte en forme d'équerre, qui la dominait de soixante-dix à quatre-vingt mètres, et portait une acropole fortifiée. Contre cet ensemble de défenses, les Hébreux ne disposaient pas de
r. Ce détail est déduit des paroles d'Urie le Hittite dans II Samuel, xi, n. 2. Sur Amman, voir Heidet, Rabbath-Ammon, dans Dictionnaire de la Bible, t. v, coll. 912-917, avec le plan dressé par Conder. Saiil et David. 14
procédés rapidement efficaces l. Laissant l'acropole pour plus tard ils commencèrent par investir la ville basse et s'installèrent autour de l'arche dans des huttes de branchages* pour attendre plus à l'aise l'heure de l'assaut ou celle de la reddition. « Pendant que se prolongeaient devant Rabbâ ces opérations patientes, David, qui était resté à Jérusalem, séduisait la femme d'un officier qui faisait la campagne. Un soir qu'il venait de se lever de sa sieste, il se promenait sur la terrasse du palais, quand il l'aperçut dans une maison voisine en train de se baigner. Elle était fort belle ; il la désira. Il appelle alors quelques-uns de ses gens et les charge d'aller aux information s. Ils lui apprennent qu'elle se nomme Bethsabée, fille d'Eliâm, l'un des Trente, qu'elle est la petite-fille d'Ahitophel, le fameux conseiller, et l'épouse d'Urie le Hittite, un des Trente, lui aussi. 2 Les convoitises d'un roi, qui ne se laissent pas toujours refréner par le respect des lois divines et humaines, ne se heurtent pas souvent non plus à un refus. David envoya chercher Bethsabée ; et elle vint sans retard se donner à lui.
Quand elle lui fit la confidence qu'elle devait être mère, David plus embarrassé que repentant de sa faute, manda aussitôt
i. Sur les tactiques de siège, voir, ci-dessous, p. 248.
2. Il n'est pas dit que l'Ahitophel, grand-père de Bethsabée, fût le même personnage que le conseiller intime de même nom, qui joua un rôle de traître lors de la révolte d'Absalom ; mais cela est plus que probable, étant donné la singularité de son nom. Fut-il appelé près de David après que sa petite-fille fut devenue l'épouse du roi, ou était-il déjà parmi les familiers de celui-ci quand David séduisit Bethsabci ? On ne peut le préciser.
Le nom d'Urie peut s'interpréter comme un nom yahwéiste ; « Yahwè est ma lumière», ce qui pourrait amener à conclure qu'Urie, quoique étranger par ses origines, était devenu serviteur de Yahwè. Mais, comme on a une forme 'Uriyyâhû, on pourrait aussi se demander si ce nom n'était pas hittite, comme le nom de Mariya ou certains noms de ville en ya cités par Hrozny, Die Sprache der Hethiter, au lexique. Sur ce détail, voir Orientalistische Literalurzeilung, 1912, coll. 263,305, où le nom d'Urie est donné plutôt comme mitannite, et Gustavs, Hetithische Parallelcn zum Nanten n'.TiN, dans Zeitschrijt fur die Altlestamentlische Wissenschajt, 191 3, pp. 201-205, qui préférerait une forme primitive hittite, ayant pu subir une adaptation hébraïque. Il est bon de noter que ce nom, fût-il d'origine hittite, était assez répandu chez les Hébreux pour avoir été porté par trois autres personnages connus en dehors du mari de Bethsabée (voir les dictionnaires). On le trouve aussi sous la forme U-ri-ya-a, dans un document privé de 618, du temps des Sargonides.
Il est intéressant de noter, en passant, que les étrangers étaient alors assez nombreux dans l'entourage de David, et qu'on ne répugnait pas à leur donner pour femme une fille d'Israël. En dehors d'Urie le Hittite, qui fit partie de l'ordre des «Trente» (II Samuel, xxm, 39), David avait aussi utilisé les services d'un autre Hittite, Ahimélek (I Samuel, xxv, 6), qui porte un nom bien cananéen. Nous aurons à mentionner, ci-dessous, p, 235, n. 1, d'autres étrangers, au service de David.
Urie le Hittite à Jérusalem, dans l'espoir que cette visite couvrirait une situation fâcheuse. Urie arriva ; il le traita en serviteur privilégié, presque en ami. Mais, soit entêtement de grognard qui se montrait rebelle aux douceurs de la vie, quand ses compagnons d'armes couchaient sur la dure et que l'arche ellemême restait sous un abri rustique, soit dissimulation enjouée d'une clairvoyance qu'avaient mise en éveil les regards, les sourires et les rumeurs de ce milieu de soldats et de courtisans, l'officier, malgré les indications discrètes, les invitations affables et les roueries calculées de David, qui s'abaissa jusqu'à l'enivrer, l'officier s'obstina à ne point aller passer les nuits sous son toit ; il voulut à toute force demeurer au palais, et, en serviteur fidèle, s'étendit pour dormir près des autres serviteurs du roi.
Très vite, David s'impatienta des échecs de sa perfidie : peutêtre aussi songea-t-il dès lors à un mariage qui, en lui livrant l'objet de son amour, sauverait de plus les apparences. Toujours est -il qu'il se décida à faire disparaître ce mari gênant. La guerre en cours lui en fournissait un moyen discret et expéditif . Il écrivit à Joab une lettre 1 où il lui commandait de faire en sorte qu'Urie le Hittite fût tué dans une attaque, et, en congédiant son rival, il le chargea de porter à l'exécuteur de l'odieuse sentence cette lettre qui contenait son arrêt de mort. Joab suivit aveuglément la consigne que lui donnait son maître. Il posta Urie à un endroit qu'il savait défendu par des soldats de choix. Un jour que ceux-ci, ayant tenté une sortie, se trouvaient refoulés et poursuivis par les Hébreux jusque sous la porte de Rabbâ, Urie tomba percé d'une flèche tirée par des archers postés sur la muraille. En recevant la nouvelle de ce sanglant échec, qui avait coûté la vie à plusieurs de ses officier?, David s'emporta: n'était-ce pas une faute impardonnable que de risquer des vies précieuses en lançant les combattants trop près des remparts ? Le messager essuya la colère du roi, et expliqua de
i. On voit par ce détail à quel point l'écriture était de pratique courante à cette époque. Cela n'implique pas naturellement que David lui-même sût écrire ; mais rien n'autorise à supposer qu'il ne le sût pas. Sur un détail de ce genre à l'époque des Juges, voir Juges, vm, 14. Déjà, au xive siècle, les roitelets de Canaan correspondaient couramment avec le pharaon d'Él-Amarna, et les lettres découvertes récemment en nombre considérable à Boghaz-keuï, l'ancienne capitale des Hittites, obligent à penser que dès le xve siècle on écrivait beaucoup. Cette lettre de David est la première lettre mentionnc'e dans l'Ancien Testament.
son mieux ce que la manœuvre avait eu d'imprévu, puis il ajouta ainsi que le lui avait recommandé Joab : « Ton serviteur, Une le Hittite est mort aussi ». En un clin d'œil, David fut apaisé, et, changeant de ton, demanda avec douceur au messager de réconforter Joab pour qu'il ne prît pas trop à cœur cet incident regrettable : la mort frappe tellement à l'aveugle ! Il valait mieux n'y plus penser et hâter la chute de la ville par une opération plus énergique.
Bethsabée, ayant appris la mort de son mari, célébra les lamentations accoutumées et accomplit les formalités du deuil. Son deuil fini, David la prit pour femme et l'introduisit dans son harem où elle devint la favorite.
Cependant le siège de Rabbath-Ammôn touchait à sa fin. Joab s'empara d'abord de la Ville-des-Eaux, c'est-à-dire, apparemment, de la ville basse où l'eau abondait \ Restait l'acropole dont la chute était indispensable à sa victoire. Il était à la veille de la prendre à son tour quand, par respect pour la dignité du roi, il pressa David de venir la conquérir en personne afin de n'être pas frustré de l'honneur de lui imposer son nom 2. David accourut avec la réserve des troupes, emporta les derniers retranchements et recueillit ainsi les fruits et la gloire d'un triomphe longuement préparé. Il fit emmener de la ville un butin considérable ; entre autres choses, il enleva à une idole de Milkom, le dieu d'Ammôn, une couronne d'or qui pesait un talent, un peu moins de cent vingt livres ; il en ôta une pierre
i. Il est assez curieux de constater que l'acropole d'Amman fut prise par Antiochus III, en 218 avant J.-C, à la suite de la découverte du souterrain par où les assiégés descendaient s'approvisionner en eau. Voir, à ce sujet, Vincent, Jérusalem, t. i, p. 149. Mais, dans le cas de Joab, il doit plutôt s'agir de la prise de la Ville basse, peut-être à la suite de l'obstruction ou du détournement du ruisseau qui la traversait.
2. Les conquérants de l'antiquité changeaient parfois le nom des villes qu'ils avaient prises. On a déjà vu que David avait appelé « Ville-David » la forteresse enlevée aux Jébuséens, cf. II Samuel, v, 9 ; ce nouveau nom fut longtemps en usage. Amasias, roi de Juda, prend la ville édomite de Séla, et lui impose le nom de Yoqtehel, qui lui resta longtemps, II Rois, xiv, 7. De même, Sennachérib donne à Elenzash le nom de Kar-Sennachérib, cf. Prisme hexagonal, colonne II, lignes 23-26. Aussi, peut-être conviendrait-il de comprendre de la même manière, ici, l'expression, d'ailleurs usuelle, « mon nom sera appelé (ou invoqué) sur la ville ». Toutefois, comme elle marque plus habituellement une revendication sur un objet, ou une prise de possession, on pourrait admettre qu'elle ne veut pas dire davantage dans le cas présent.
précieuse dont il se para désormais la tête *. Le pays fut astreint à un tribut, garda sa dynastie nationale. Mais Hânoûn semble, ayant été tué ou déclaré déchu, avoir eu pour remplaçant son frère Shôb.2Les prisonniers faits tant à Rabbâ que dans les autres villes étaient fort nombreux ; ils furent condamnés à fabriquer des briques au moule comme jadis les Hébreux en Egypte, à manier les scies, les haches et les couteaux de fer des carriers ou des charpentiers 3. Les grands monarques d'Egypte et d'Assyrie n'agissaient pas autrement à l'égard de leurs captifs. Cette issue glorieuse d'une campagne pénible n'effaçait point les torts de David envers Urie le Hittite, et ne donnait pas le change à l'opinion. Celle-ci trouva une voix sur les lèvres d'un riâbhî au franc parler, qui se nommait Nathan. Il avait ses entrées au palais ; David l'écoutait volontiers avec respect et
1. Le nom de ce dieu est l'équivalent de Milk, Mélékh ou Moloch, avec une terminaison à mimation. — Comme il arriva que l'on se scandalisa de voir David toucher et porter cette gemme prise à une idole, une légende, rapportée par le Pseudo Jérôme {Quaestiones hebraicae, in I Paralipomenon, xx, 2 ; p. l. t, xxm, col 1385) assura que c'était le Gattite Ittay qui se l'était appropriée.