I. — l'armée
Tout le long de son existence, David apparaît entouré d'hommes prêts à faire la guerre. Dès ses débuts, il éblouit ses compagnons d'armes et se les attache en abattant à la fronde le géant philistin ; il doit à ses guerriers une bonne part de ses succès, tant à l'intérieur de son territoire qu'au delà des frontières ; il trouve en eux l'armature la plus résistante de son royaume, que mine plus d'une cause de démembrement : parmi ses diverses institutions, c'est donc l'armée qui devait recevoir le meilleur de ses soins. Quand elle fut arrivée â son plein développement, elle comportait trois services distincts : les Preux et les mercenaires étrangers, qui constituaient l'armée permanente, et les contingents territoriaux, qui n'étaient appelés qu'en cas de guerre.
Les Preux, ou gibbôrîm, qui finirent par former un corps d'élite de soldats de métier, s'étaient recrutés, pour une bonne part, dans la bande des compagnons d'aventures de David. Quand celui-ci, jalousé et pourchassé par Saùl, qui voulait le tuer, avait dû s'enfuir de Benjamin et chercher un refuge en Judas, sa patrie, l'esprit de solidarité de sa tribu, la renommée de ses prouesses, le pressentiment de sa fortune, l'espoir de sa protection et le goût du pillage, lui amenèrent très vite un grand nombre de partisans. Parents et alliés, hommes dans la
l'armée 235
gêne, mécontents, coupeurs de routes , admirateurs généreux accouraient de tous côtés vers lui. Il n'en vint pas seulement de la région judéenne, qui, à quelques villages près, embrassa ia querelle de David le Judéen ; dès cette époque, puis plus tard il en vint de tout le pays d'Israël : d'Éphraïm et de Manass<\ de Nephtali et du Basan, du Galaad et de Ruben, et même de Benjamin, la tribu de Saûl 1. Des étrangers se joignirent aussi à ces partisans hébeux : des Hittites et des Cananéens qui vivaient en terre hébraïque ; des Araméens, des Moabites, des B3iiè-.\mmôn, qui abandonnaient leur patrie pour entrer dans la troupe des « hommes de David » 2. Elle atteignit bientôt le chiffre de quatre cents, puis s'éleva à six cents ; on ne sait pas si elle se maintint à cet effectif, ou le dépassa, lorsque David fut devenu roi.
Elle constitua d'abord une bande extrêmement mobile qui battait en tous sens la Montagne et le Désert de Juda. Elle ne
1. Dans la mesure où l'on peut identifier le pays d'origine des Preux désignés dans les Listes de II Samuel xxnr, 8-38 ou de I Chroniques xi, 10-47, qui ajoute 16 nouveaux noms (4ib-47) dont on n'a pas de raison de contester l'authenticité, voici les pays non judéens, d'où étaient originaires certains gibbôrim : Hârôd, de la plaine de Yizreël (?), II Samuel, xxm, 25, 33 ; Gabaa de Benjamin, 29 ; Pirâthôn (= Fer'atâ), de la Montagne d'Éphraïm, 30 ; Mont Gaash, de la Montagne d'Éphraïm (Josué, xxtv, 30), 30 ; (Bêth-) Arâbâ, ville judéenne sur la frontière de Benjamin ( Josué, xv, 6, 61), 31 ; Bahourim ,de Benjamin, 31 ; Shaalbim (= Selbît ?) de Dan, 32 ; Beêrôch (= el-Bîré), de Benjamin, 37; trente-et-un (?) Rubénites, I Chroniques, 42 ; Ashtôrôth (= Tell Ashtara), ville manassite du Basan, 44 : Aroër (de Juda, de Gad ou de Moab ?-l'un des deux derniers probablement, si l'on s'en tient au contexte), 44 ; Mahanaïm (?) de Gad, 46.
Bien que II Samuel, xxm 30, résume sa liste en comptant 37 noms, il n'r en a que 33 dans notre texte ; la liste des Chroniques en fournit 49. Ces Preux non judéens, avec les quelques étrangers dont il est parlé dans la note suivante, formaient donc à peu près le tiers du corps des gibbîrîm.
2. Dans les listes des Preux, se trouvent : un Araméen de Beth-Maaknâ, II Samuel, xxm, 34, et peut-être trois autres de Çôba (texte en mauvais état), I Chroniques, xi, 47 ; un Ammonite, II Samuel, xxm, 37 ; un Hittite, Urie, 30 ; un Moabite, I Chroniques, xi, 46. Outre ces gibbôrim non hébreux, les textes mentionnent encore un autre Hittite, Ahimélékh, qui semble avoir été l'un des familiers de David au Désert de Juda, I Samuel xxvi, 6, puis un Coushite ou Éthiopien, mercenaire ou esclave, II Samuel, xvm, 21.
L'expression « les hommes de David » revient assez souvent dans les textes de Samuel ; elle semble désigner la bande de David avant que celui-ci ne fût roi, ou tout au moins avant qu'il ne fût roi de tous les Hébreux. Quand on rencontre l'expression « les serviteurs de David », au contraire, David est roi d'Israël et de Juda. Si l'on pouvait tabler sur cette distinction, on pourrait mieux répartir chronologiquement les épisodes non datés où jouent un rôle soit les « hommes » soit t les serviteurs » de David. Le chiffre d'environ 400 est donné pour les premiers débuts, I Samuel, xxn, 2 ; plus tard on trouve 600, ibid., xxm, 13, xxv, 13 ; xxvn, 2 ; xxx, 9, 10. Ces chiffres doivent s'entendre avec le sens militaire de «centuries».
se déplaçait pas seulement pour échapper aux recherches de Saûl, qui, à plusieurs reprises, la poursuivit avec rage ; elle le faisait aussi pour trouver de quoi vivre. Lorsque l'insuccès des surprises du roi lui permettait pour quelque temps de n'être plus sur le qui-vive, elle se procurait des ressources en imposant ses services aux sédentaires, aux nomades, aux voyageurs de la région judéenne. A la façon des bandes d'« outlaws », qui se faisaient gendarmes ou pillards, selon qu'on les supportait ou qu'on les rebutait, elle débarrassait les villes des maraudeurs d'une autre bande, gardait les récoltes, protégeait les troupeaux, défendait les bergers, moyennant salaire ; mais, si on ne la payait pas de façon ou d autre, elle cantonnait dans les villes, un peu trop longtemps au gré des habitants, ou accourait en armes s'asseoir à un festin qu'un propriétaire trop économe et malavisé ne l'avait pas invitée à partager *.
Cette garde forcée, généralement courtoise, mais parfois hargneuse et souvent importune, finissait de temps à autre par exaspérer certains Judéens ; ils appelaient Saiïl, indiquaient les retraites de David, et le roi paraissait tout d'un coup avec une troupe nombreuse. David, autant par respect pour « l'oint de Yahwè » que par crainte d une trahison ou d'une rencontre inégale, évitait toujours d'en venir aux mains avec son persécuteur. A la fin, craignant de ne pouvoir lui échapper, il se décida à passer avec sa bande au service d'un chef philistin. Changer de camp n'est rien pour les bandes de ce genre quand elles sont serrées de trop près, acculées à la faim, ou alléchées par les promesses d'un adversaire qui s'en débarrasse en les payant. En paiement de sa défection apparente, David reçut d'Akish, le prince philistin de Gath, la ville de Çiqlagh. Il était comme le vassal de ce protecteur à qui il devait fournir, le cas échéant, le concours militaire de ses gens, même s'il s'agissait de marcher contre les Hébreux ; en temps de paix, il avait mission de piller les voisins d'Akish, lui rendait compte de ses razzias et, sans doute, lui remettait une part du butin. Akish se montrait enchanté de services de ces transfuges. Il promit
1. Sur ces divers faits, voir, ci-dessus, pp. 104-116, et cf. I Samuel, xxiu, 1-13, xxv ; xxvi, 4.
l'armée 237
à David de le nommer chef de sa garde du corps, et quand, à la veille d'attaquer Saul, ii fut obligé par ses collègues, moins confiants que lui, de renvoyer David et sa troupe, il ne le fit pas sans s'indigner d'être contraint à un tel acte de défiance 1.
A Çiqlagh, puis, après la mort de Saûl, à Hébron, où David s'établit et devint roi de Juda, la vie de ses routiers se modifia à leur avantage. Ils constituaient là comme une colonie de soldats, établie, avec femmes et enfants, dans une ville qui leur servait de base d'opérations. Ils ne dépendaient plus du bon et du mauvais vouloir d'habitants autour desquels ils rôderaient en quête de services ou de rapine. Ils vivaient sur le pied de guerre, et s'adonnaient régulièrement à la razzia des nomades et des semi-sédentaires de la région. Ceux-ci étaient les ennemis d'Israël et de Yahwè ; l'état d'hostilité ouverte était depuis toujours déclaré contre eux ; David, qui les surprit et les pilla souvent, les traitait avec la dernière dureté 2. Ses hommes s'aguerrirent à cette vie mouvementée ; son renom et le leur se répandirent dans le pays hébreu ; de nouvelles recrues en arrivèrent. Comme celles qui les avaient précédées elles apportaient à David, non seulement leur habileté d'archers ou de frondeurs, leur dextérité à manier le bouclier et la lance, leur bravoure intrépide qui ne redoutait ni les éléments ni les hommes hostiles ; elles lui «tppor taient, de plus, l'appui de leur admiration profonde et de leur foi en sa haute destinée.
Car s'il faut être bien étroit pour s'émouvoir ou s'indigner que David ait été chef de bande, il faut oublier la moitié des textes pour ne pas voir que, tout en faisant la petite et la grande guerre comme on la faisait de son temps, il y manifestait, avec l'esprit de décision et un rare bonheur dans ses entreprises, une générosité, une prévoyance, une religion peu communes, qui lui gagnaient la fidélité et l'affection de ses hommes. Avec le ramassis d'aventuriers qui se mêlaient, dans sa bande, à des éléments plus honnêtes, ce n'était point là mince mérite. Que l'on eût à partager un butin abondant, ou que les choses tournassent mal, comme cela arrive même aux coupeurs de routes,
1. Voir, ci-dessus, pp. 122-123, et cf. I Samuel, xxvn, xxviii — 1-2 ; xxix.
2. Voir, ci-dessus, pp. 119-120, 123-127 et cf. I Samuel, xxvn, 8-12 ;xxx ; II Samuel, 11, 1-3 ; in, 22.
toutes ces têtes chaudes s'échauffaient très vite : à la vue de Çiqlagh razziée par les Amalécites, après avoir beaucoup gémi, on parla de lapider David, et, quand la contre-razzia eut procuré de superbes dépouilles, on fut sur le point d'en venir aux mains ; David n'eut qu'à parler au nom de Yahwè pour calmer la colère et modérer la convoitise. Aussi, ce qu'il y a de vraiment admirable chez tous ces hommes de guerre, ce n'est pas leur vaillance, qualité assez naturelle chez des professionnels de l'aventure ; c'est leur attachement à David. Ils l'adoraient ; ils étaient prêts à se faire tuer pour le défendre, cela va de soi, mais même pour lui éviter un ennui ou lui procurer quelque plaisir \ et, tremblant pour sa vie à le voir s'exposer avec sa bravoure coutumière, ils en vinrent à faire le serment de ne le plus laisser jamais prendre part aux combats 2. Ils subissaient son ascendant avec une obéissance qui parfois leur coûtait : en plus d'un cas, il sut retenir leurs bras déjà levés pour frapper un ad\ersaire qu'il voulait épargner 3.
A côté de ce dévouement affectueux qui est tout à l'honneur de ces rudes natures, en qui il s'épanouissait, et de David, qui le leur inspirait, ces guerriers déployaient une héroïque bravoure. Elle défrayait les entretiens des camps à la veillée, et alimentait la verve des conteurs à la porte des villes. De ces propos admiratifs naquit une littérature guerrière dont quelques fragments nous ont été conservés par les auteurs sacrés : des listes séminaires avec le nom, le grade et le pays d'origine des gibbârîm les plus illustres, puis des récits succincts d'exploits fameux, qui rappellent, en petit, les traditions recueillies dans la Hamasâ et le Kitâb el-Aghâni sur les héros arabes des temps antiques. L'enthousiasme s'y donnait libre carrière pour célébrer ces guerriers « à la face de lion, sembiables dans la course aux gazelles des montagnes », « le moindre d'eux valait cent hcmmes, et le plus grand en valait mille » 4. On en citait quatre, qui
1. II Samuel, xxi, 15-17 (Abishay lui sauve la vie); xxm, 13-17 (les trois Freux qui vont lui chercher de l'eau à Bethléem).
2. II Samuel, xxi, 16, 17. Voir une autre preuve de cette prudence inquiète lors de la bataille du Bois d'Éphraïm, ibid., xvm, 2, 3.
3. I Samuel, xxiv, 5-8 ; xxvi, 8-1 1 (Saiil) ; II Samuel, xvi, 9-12 (Shimeï).