II Samuel, xv
Comme David savait se faire aimer ! En récompense de son parfait dévouement, Ittay fut mis à la tête d'un tiers des forces royales opposées à l'insurrection ; il se trouvait ainsi honoré de la même confiance et du même rang que Joab et Abishay, les neveux du roi.
L'armée permanente constituée par les Preux et les milices étrangères pourrait avoir compté dans les deux mille hommes *j Le reste de l'armée combattante, la masse qu'il fallait avoir à jeter dans la mêlée pour le corps à corps, était constitué par les contingents territoriaux. Tous les Hébreux en état de porter les armes pouvaient être, un jour ou l'autre, appelés à la guerre. Une organisation, d'origine apparemment archaïque, les répartissait, par villes, clans et tribus, en contingents de dix, cinquante, cent et mille 2. Les chefs de chaque section devaient être les notables et les nobles des municipalités ; mais il y en avait de nommés directement par le roi, en raison des liens de parenté qui les unissaient à lui, en récompense de services exceptionnels ou en témoignage de haute faveur. Leur autorité militaire incluait le pouvoir de rendre la justice parmi leurs subordonnés
i. A part le chiffre de 600, donné pour les mercenaires de Gath (II Samuel, xv,i8) on n'a pas de données permettant d'évaluer, même approximativement, le chiffre des soldats de métier, hébreux et étrangers. Pourtant ils ne devaient pas n'être qu'une poignée d'hommes : le premier contingent prêt à poursuivre Shéba, fils de Bikhri, qui soulevait Israël, n'était formé que des hommes de Joab, des Cretois et Plêthis et de tous les Preux, II Samuel, xx, 7 ; puisque David les jugeait en mesure d'arrêter le révolté et ses partisans, (verset 6), c'est qu'ils formaient à eux seuls une troupe assez nombreuse.
2. Le texte le plus clair sur ces circonscriptions militaires est Amos, v, 3 : « La ville qui part en expédition comme millier, n'aura de reste qu'une centurie ; et celle qui part comme centurie, n'aura de reste qu'une dizaine ». On voit que les contingents correspondaient à l'importance des villes et villages. Cette répartition devait être fort ancienne, et assez répandue chez les peuples voisins d'Israël : c'est sur le conseil de Jéthro le Madianite que Moïse l'introduisit dans les tribus hébraïques {Exode, xvn, 21-27 ; Deutéronome, 1, 15-17) ; les Édomites donnaient à leurs chefs le titre de 'allâph (Genèse, xxxvi, etc.), qui se rattache à 'éléph, « millier » ; et les Philistins allaient de même au combat par milliers et centuries, I Samuel, xxix, 2. Il va de soi, et le texte d'Amos donne assez à le croire, que ces divers contingents ne contenaient que d'une manière approximative le nombre de mille, cent ou cinquante combattants. — Les chefs de ces diverses sections sont nommés dans I Samuel, vin, 12 ; xvn, 18 ; xvm, 13 ; xxn, 7 ; II Rois, 1, 9, 11, 13 ; Isaïe, ni, 3. Cette organisation, plus artificielle que celle des tribus, semble avoir été conservée quelquefois même en temps de paix, où elle comportait alors, pour les chefs, une sorte de juridiction plus ou moins effective, dont on retrouverait comme l'équivalent dans celle de nos anciens cinquanteniers, quarteniers et dizeniers ; voir les textes cités à propos de Moïse, — On voit par I Samuel, xvm, 13 ; xxn, 7, que Saiil donnait ces grades en récompense de services militaires. — Sur l'emploi du « millier» comme circonscription civile, voir, ci-dessous, p. 256, n. 1.
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mobilisés. Tous ces combattants, une fois en campagne, ne touchaient vraisemblablement pas de solde ; ils devaient même pourvoir, en une certaine mesure à leur subsistance, quand ils n'étaient pas à même de vivre sur les ressources du pays ennemi ou sur le butin fait dans une contre-razzia 1.
Les nobles, les propriétaires aisés, s'équipaient eux-mêmes ; les pauvres gens prenaient quelques armes de fortune en attendant que des victoires eussent procuré de véritables armes ou du métal pour en fabriquer. L'armement était encore des plus simples. Des lances, des javelots, des massues, des haches, des arcs avec des flèches à pointe de silex ou de métal, des frondes avec des galets choisis dans un torrent et mis dans une gibecière, des glaives courts à deux tranchants portés dans un fourreau à un ceinturon ou à un baudrier, c'était tout ce dont on pouvait plus communément disposer pour l'attaque 2. Pour se protéger, le soldat hébreu n'avait guère, à cette date, qu'un bouclier, soit, et encore très rarement, le grand bouclier qui pouvait abriter le corps presque entier et qu'un valet portait devant le combattant lourdement armé, soit, plus communément, le bouclier petit, de forme ronde, qui ne couvrait que le buste, mais qui était plus facile à tenir et à manier ; avant l'emploi des boucliers de métal, on se servait de boucliers en cuir, montés sur un châssis de bois, que l'on frottait d'huile ou de graisse pour les empêcher de devenir secs et cassants 3. Les casques, les cuirasses
1. On peut déduire ce détail de I Samuel, xvu, 17, 18, où Jessé envoie David porter à ses frères, qui sont en campagne, « un éphâ (36 litres 440) de grain grillé et dix pains », ainsi que « dix fromages » à leur chef de mille. Le premier envoi ne ressemble pas à un simple supplément de vivres. Dans ce même passage, David doit prendre la 'arubbâ de ses frères ; il n'y a aucune raison de ne pas garder à ce mot sa signification de « gage, caution, preuve », pour lui substituer l'interprétation bizarre de Symmaque, qui le traduit par « sclde » : David doit apporter à son père la preuve qu'il a exactement fait sa commission.
2. Ces diverses armes sont signalées occasionnellement par I Samuel, xvu, 40 ; xviii, 4, 10, 11; xix, 9, 10, 20 et suiv.;xxi, 9, io;xxii, 6; II Samuel, 1, 6, 21, 22; 11, 23 ; xviii, 11 • 14 (où l'hébreu dit « des bâtons », ce qui ne convient guère pour enfoncer dans le cœur d'Absalom ; le grec porte « des traits », la Vulgate « des lances ») xx, 8 ; xxiii, 8 (j^y, que l'on peut garder avec 7 initial ou écrire pm, correspond à l'assyrien haç.innu, « hache », d'après le rapprochement de Dhorme et de Zimmern ; l'araméen 'haçînâ, se rattachant plutôt à une racine hçâ, désignerait' un instrument destiné à «arracher »), 10, 18, 21.
3. II Samuel, 1, 21 ; Isaïe, xx, 5, on graisse le bouclier pour le combat. Le grand bouclier, naît, çinnâ, est porté devant Goliath par un valet d'armée, I Samuel, xvu, 7, 41. Le petit bouclier se nommait ^n, mâghên.
à plaques imbriquées, les jambières de métal étaient alors des armes luxueuses et rares ; ceux qui en possédaient passaient presque pour invincibles l. Toutefois, vers les dernières années du règne de David, des armes de ce genre commencèrent sans doutes à devenir usuelles chez les Hébreux : on avait alors du bronze en quantité, et les Phéniciens, comme les Philistins, pouvaient montrer à le travailler, ou se charger de ce travail qui leur était plus familier 2. Quant aux chars, David n'avait jamais pu se décider à les introduire dans son armement. Les quelques dizaines de chars et d'attelages qu'il ramena à Jérusalem de sa campagne contre les Araméens n'y jouirent guère que d'un succès de curiosité ; le char fut un objet d'apparat, non une arme de guerre ; si les fils du roi raffolaient de leurs chars, David aimait encore mieux sa mule.
Dans cette masse de l'armée territoriale, où tous ne pouvaient pas avoir la même valeur pour le combat, il semble que l'on distinguait deux classes. C'étaient sans doute les jeunes hommes qui constituaient celle des « choisis », dénomination qui laisse entendre que leur enrôlement était précédé d'une sorte d'examen de leurs aptitudes corporelles. Le chiffre le plus élevé qui nous soit transmis pour leur nombre par les textes anciens relatifs à David est celui de 30.000 3. L'autre classe devait
1. Voir les descriptions de l'armure de Saiil (I Samuel, xvïi, 38, 39) comprenant casque, cuirasse et glaive, et de l'armure plus complète du géant de Gath vaincu par David, dans I Samuel, xvn, 5-7, et cf. La Période des Juges, p. 54, n. 2. — Ces armures de métal, assez dures au corps, étaient portées sur un vêtement de guerre ; du moins celui-ci paraît -être désigné par le pluriel de td, madh, dans des passages comme I Samuel, xvn, 38 (Saiil revêt David de ses madh, ce qui ne peut s'entendre que de son habit de guerre) ; xvm, 4 ( de même Jonathas donne à David son manteau, ses madh, son glaive, etc.) ; voir aussi I Samuel, iv, 12 (guerrier revenant de la bataille) ; II Samuel, xx, 8 (Joab équipé pour la guerre).
2. L'augmentation de l'armement au temps de David est attestée par II Rois, xi, 10. A l'avènement de Joas, au dernier tiers du ixe siècle avant J.-C., on conservait encore dans le temple, des lances et des boucliers qui remontaient à David, et Cantique, iv, 4, parle des boucliers ronds et d'autres boucliers des Preux suspendus à la « Tour de David » ; sur ce dernier texte, voir, ci-dessus, p. 186.
3. II Samuel, vi, 1. Bien que les deux termes « choisi » et soldat «"d'élite », par lequel on traduit couramment le mot hébreu, se Tina, bâhûr, rapprochent par
leur sens étymologique, il semble que notre mot « élite » dit plus que bâhûr ; on le pourrait tout au moins conclure du passage cité, où 30.000 soldats d'élite supposeraient une armée formidable. C'est pourquoi on propose l'interprétation indiquée ci-dessus. — Parmi les classes de combattants peut-être faudrait-il distinguer aussi quelques groupes d'élite qui marchaient habituellement sous les ordres d'un chef déterminé, qui les formait et peut être même les rétribuait . On trouve, en effet,
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comprendre tous ceux que leur âge ou quelque autre cause de faiblesse ne rendait pas aussi propres à supporter les fatigues de la guerre. Ces deux classes étaient convoquées ensemble ou séparément, en tout ou en partie, selon les besoins, sur un ordre du roi ; le chef général de l'armée activait et surveillait leur mobilisation 1.
La tactique des batailles de quelque importance était élémentaire, mais non pas totalement absente. La position d'attente, choisie avec attention, se prenait autant que possible sur une hauteur ou en arrière d'un ouâdy. Les chariots, chargés d'armes, de vivres, d'entraves pour les futurs prisonniers, occupaient, rassemblés en un parc, le centre du campement ; la nuit tombée, le roi et ses grands y venaient dormir, et les guerriers se couchaient tout autour, gardés par des sentinelles que l'on relevait trois fois par nuit 2. De bon matin, en poussant le cri de guerre, tous retournaient se mettre en ligne, sauf les gardiens des bagages et le corps de réserve 3. Dans les actions générales l'armée était assez souvent répartie en trois corps destinés à envelopper l'adversaire 4. Parfois on recourait à un mouvement tournant opéré en cachette 5, ou bien, api es établissement d'une embuscade en arrière de la base ennemie, un corps d'attaque simulait la fuite, puis, faisant volte-face, refoulait sur l'embuscade l'ennemi ainsi menacé de front et de dos. Les soldats de métier,
mentionnés dans II Samuel, xx, 7, n, des « hommes » et des « serviteurs de Joab », qui rappellent les « hommes de David », c'est-à-dire sa bande, et ses « serviteurs », c'est-à-dire ses officiers.