‹ Histoire du peuple hébreuChapitre 96 sur 137 · L ARMEE · texte numérisé non relu

L ARMEE

qualité de neveu du roi, Joab s'était trouvé désigné pour ce poste élevé, car toute monarchie naissante est fort souvent une entreprise de famille. Il l'occupait, du reste, avec un rare mérite. On ne saurait évaluer au j uste la part qui lui revient dans l'œuvre de conquête militaire et d'organisation monarchique qui fait la gloire de David ; elle fut sûrement considérable. David l'estimait à sa valeur. Sans nul doute, le caractère rude, la parole sans ménagement, l'instinct vindicatif et sanguinaire de Joab, lui déplaisaient souverainement ; il était froissé de le voir poursuivre avec Abishay, son frère, les intérêts de leur famille au risque de compromettre ceux de la royauté; il condamnait avec emportement des crimes comme les meurtres d'Abner et d'Amasâ, qui avaient fait peser un instant sur lui le soupçon de complicité ; la mise à mort d'Absalom, en dépit de ses ordres, qui ressemblaient à une supplication, lui brisera le "cœur. Néanmoins, il ne pouvait se résoudre à se priver des services de ce compagnon d'une fidédélité sans défaillance et d'un dévouement que n'effarouchait point la demande d'une complaisance homicide. Une fois, il est vrai, après la répression de la révolte fomentée par son fils, il le destitua ; mais Joab, ayant poignardé son remplaçant, reprit de lui-même le commandement, remporta la victoire, et garda, peut-être sans l'aveu du roi, son premier rang reconquis. Si les ennemis redoutaient la cruelle sévérité d'un pareil homme *, ses soldats lui témoignaient un dévouement fidèle : lorsqu'il eut tué son rival et pris sa place, les troupes le suivirent aussitôt sans murmure, et les Israélites insurgés, qu'il avait alors à réduire, s'empressèrent de jurer de nouveau obéissance à un chef qu'ils appréciaient plus encore qu'ils ne le craignaient.

Joab n'était pas seulement un soldat farouche et impitoyable ;

Azaël, frère de Joab (verset 7) ; or Azaël avait été tué par Abner au cours des luttes intestines qui avaient précédé l'accession de David au trône d'Israël, II Samuel, ii, 18-23 ; il ne pouvait donc être chef d'une de ces sections, qui n'auraient pu exister qu'après la réunion, dans un même royaume, d'Israël et de Juda. Cette grave inconséquence n'a sûrement pas échappé au rédacteur de cette liste, qui, on peut le croire, n'ignorait pas la mort d' Azaël ; c'est pour cela sans doute qu'il attribue au fils d'Azaël, Zabdias, la continuation du service de son père. Mais ce second détail n'empêche pas le premier d'avoir été irréalisable.

1. Cf. I Rois, xi, 14, 21 : Joab avait déployé une cruauté si acharnée lors de la répression d'Édom (voir, ci-dessus, p. 227), que Hadad n'osa point rentrer dans son royaume avant que lui et David fussent morts. — Plusieurs des faits utilisés ici, à propos du caractère de Joab, sont racontés dans le chapitre suivant.

il savait aussi veiller sur la royauté et la dynastie de son oncle. Là encore, il se montrait autoritaire, catégorique, brutal même, sans toutefois négliger la ruse et les insinuations détournées, quand les attaques de front n'avaient pas réussi. Pour lui, en pareille matière, les droits du cœur ne pesaient rien. Il ne pouvait comprendre que David fît fléchir le privilège de la naissance, qui assurait à Adonias la succession à la couronne, devant l'ambition de Salomon, l'enfant d'une épouse trop aimée ; il n'admettait pas que l'on s'attardât à verser des larmes sur la mort d'un fils rebelle, quand on était roi et que l'on avait sa couronne à sauver. David cédait toujours. Mais une lourde rancune s'accumulait au fond de son âme contre ce conseiller trop raisonnable et trop tyrannique. En mourant, il recommandera à Salomon de traiter Joab selon ses œuvres ; jamais il n'avait osé le faire lui-même. Joab connaissait David ; il ne connaissait pas Salomon. Quand il s'avisera de reprendre avec le nouveau roi ses empiétements et ses intrigues, il se heurtera à un homme qui voulait commander et qui savait agir ; il se brisera, et, par la main du fils, paiera de sa vie tout ce qu'il avait fait endurer au père.

Si indépendant que se fût montré Joab, il lui était parfois arrivé d'obéir. C'est ainsi que, tout en le désapprouvant et en le déconseillant, il s'était plié contre son gré à diriger le recensement des habitants mâles du royaume l.

i. On ne connaît pas la date de ce recensement. Il dut sans doute suivre les grandes guerres, puisque les recenseurs s'avancent très au nord dans les confins araméens.

Le recensement fut exécuté par ordre de David, la peste et l'érection d'un autel qui en furent les suites, nous sont décrits dans deux passages : II Samuel, xxiv et I Chroniques xxi-xxii, i. Le premier passage doit être lié à I Samuel, xxi, 1-15 (exécution des Saiilides au grand haut lieu de Gabaon) ; il en est séparé, dans nos textes, par suite de l'intercalation des listes des Preux, dans lesquelles on inséra plus tard deux psaumes de David ; mais il s'y rattache par ses premiers mots : « Et la colère de Yahwè s'enflamma de nouveau contre Israël », qui se réfèrent à la sécheresse, premier effet de la colère de Yahwè.

Le second passage, celui des Chroniques, soulève une question importante. On ne peut pas le considérer, en effet, comme une simple copie retouchée du premier. Assurément, il s'y trouve de ces retouches qui sont assez caractéristiques des procédés littéraires du Chroniqueur : il met en cause « Satan », qui, « se dressant contre Israël», pousse David à dénombrer son peuple, alors que l'auteur de Samuel, se

Les populations en général, et les nomades ou les sédentaires de fraîche date moins encore que les autres, ne se prêtent pas volontiers à cette investigation, prélude menaçant des entreprises du pouvoir sur les personnes et sur les biens. Aussi, quand on apprit que David avait résolu de l'entreprendre, on eut tout de suite l'impression qu'on allait au-devant d'un malheur et que l'étrange projet du roi ne pouvait être que l'effet d'un châtiment divin : Yahwè, irrité contre Israël, engageait lui-même David dans cette résolution fatale, qui, une fois accomplie, lui fournirait l'occasion de sévir 1. Joab et les chefs de l'armée,

conformant aux idées anciennes, attribue ce rôle à Yahwè lui-même, verset 1 ; — s'il porte le chiffre des recensés d'Israël de 800.000 à 1. 100.000, il abaisse celui des recensés de Juda de 500.000 à 470.000, parce que, pour lui, ni Lévi, ni Benjamin ne durent être recensés, versets 5 et 6 ; — il ne désigne pas Gad par son titre de nâbhî, mais fait de lui « le voyant de David », suivant en cela soit ses sources, soit sa prédilection pour ce titre de « voyant », qu'il emploie 10 fois à lui seul, alors que tout le reste de la Bible ne l'emploie que 7 fois ; — il représente l'Ange de Yahwè se tenant entre ciel et terre (versets 15, 16), alors que, dans les autres théophanies, l'Ange touche la terre (cf. par exemple, Juges, vi, 11 et suiv. ; xni, 3 et suiv.) ; — il fait payer 600 sicles, et des sicles d'or à David (verset 25), alors que le texte de Samuel n'en fait payer que 50, qui, faute de plus ample détermination, ne pouvaient être que d'argent. Parmi ces retouches, l'une ou l'autre pouvait être dictée au Chroniqueur par ses sources. Mais voici, de plus, quelques divergences de son récit par rapport à celui de Samuel, qui ne peuvent guère s'expliquer par les tendances habituelles de cet auteur : il ne parle que de 3 ans de disette, au lieu de 7, et ce chiffre 3 correspondrait mieux que 7 aux 3 mois de défaite et aux 3 jours de peste ; — les paroles qu'il met sur les lèvres de Nathan sont mieux venues que celles qui lui sont attribuées par Samuel ; — il signale (verset 20) l'impression de stupeur produite sur Orna, occupé à battre son blé, et sur ses quatre fils, détail pittoresque, qui pourrait être original ; — il fait offrir par Orna à David du blé pour l'offrande( verset 23); — il parle de la foudre qui, comme pour le sacrifice d'Élie, vient allumer celui de David (verset 26) ; — enfin les versets xxi, 28-xxn, 1, où l'on veut communément voir une amplification du Chroniqueur, pourraient bien être empruntés par lui à sa source, car ils spécifient que le lieu consacré par la présence de l'Ange et par le sacrifice de David portera le temple et l'autel des holocaustes, et ils rapprochent les sanctuaires de Gabaon et de Jérusalem, que l'on trouve de même rapprochés dans Josué, ix, 21-27 et I Rois, ni, 4-15.

1. Dans cette manière de comprendre l'intervention de Yahwè dans les choses humaines, il ne s'agit pas d'arbitraire ou de caprice divin. Yahwè veut punir Israël parce qu'une faute a été commise ; cette faute n'est pas indiquée dans notre texte, mais dans I Samuel, xxi, qui lui était primitivement uni, et où se trouve dépeinte une situation analogue à celle de xxiv, la disette était le châtiment de l'inexécution de la vendetta gabaonite contre Saiil. Puisque Yahwè doit et veut punir, quand il n'agit pas directement par un fléau naturel, il lui faut un homme qui sera l'instrument de sa vengeance ; ici, ce sera David. On voit par là que, pour l'auteur, la faute de David, qui opère le recensement de son peuple, est plutôt l'occasion que la cause de la peste; celle-ci, le peuple l'a méritée ; David ne fait que la provoquer. Comme on l'a déjà remarqué, ce rôle attribué si souvent à Yahwè dans les textes anciens (cf. par exemple, Exode, iv, 21 ; vu, 3 ; ix, 12 ; x, 20 ; xi, 10 ; Isaïe, vi, 9 et suiv.) oe correspondait plus aux idées théologiques du Chroniqueur ou de l'auteur de sa source ; il supprime la faute d'Israël, qui pourtant justifie mieux le châtiment de

254 l'organisation du ROYAUME DE DAVID

chargés par le roi d'opérer le dénombrement, risquèrent des remontrances. Ils ne prévoyaient que trop clairement les suites fâcheuses de leur mission. Le peuple, encore mal soumis au joug d'une royauté d'institution récente, n'allait-il pas regimber sous cette mesure tracassière ? Le roi, en la prescrivant, n'outrepassait-il pas les pouvoirs que les cheikhs d'Israël avaient consenti à lui reconnaître lorsqu'ils avaient discuté avec lui, en présence de Yahwè d'Hébron, les conditions de leur obéissance * ? Enfin, si les recensements opérés autrefois l'avaient toujours été sur l'ordre de l'autorité religieuse, n'y avait-il pas là, de sa part, une usurpation à tendance laïque ?

Mais David, aveuglé par les nécessités de l'organisation de son royaume, ne voyait pas la portée des raisons religieuses ou politiques qu'on opposait à son décret. Il voulait connaître avec exactitude les forces en hommes dont il pouvait disposer 2, et, par le moyen d'une sage prévision, parer aux difficultés qu'opposaient à une mobilisation rapide l'éparpillement des habitants sur un vaste territoire comme la lenteur des communications à travers un pays accidenté. Il songeait aussi peut-être à établir une assiette plus large et moins arbitraire en vue de prélever les redevances et d'organiser les corvées, destinées, les unes et les autres, à subvenir aux nouveaux besoins créés par le nouvel état de choses. Il voulait, en tout cas, agir en vrai roi qui tient à ce que ses ordres soient exécutés. Il passa donc outre aux récriminations du peuple, comme aux remontrances de Joab et des chefs de l'armée.

la peste, et, à Yahwè, il substitue Satan, qui « se dresse contre Israël et séduit David ». Cette idée différente, qui s'explique assez par un changement de point de vue, peut paraître plus simple ; mais elle n'a pas le caractère moral de l'idée qui préside au récit plus ancien de Samuel. — Dans Von Moses bis Paulus, pp. 24i-243> le P. Kugler s'applique à supprimer le contraste des deux îccits : ce ne serait pas Yahwè qui « aurait incité » David au recensement mais un mauvais conseiller, appelé « Satan » par le Chroniqueur. Il est vrai que dans I Chroniques, xxi, i, le nom « Satan » n'a pas l'article, comme il l'a dans Job, i, 6-8, 12 ; 11, 1-4, 6 et suiv., et Zacharie, m, 1-2. Mais l'absence de l'article peut provenir de la date tardive des Chroniques, « Satan » étant alors devenu un nom propre. Du reste, même si ce Satan du Chroniqueur n'est en réalité qu'un homme pervers dont David suit le conseil, le texte de 11 Samuel, xxiv, 1, reste trop clair pour qu'on puisse se permettre de le corriger afin d'y substituer, fût-ce en pensée, ce Sat£n humain à Yahwè.

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