II Samuel, ni, 21 : v
2. Les chiffres donnés par I Samuel, xxiv, 9 et I Chroniques, xxi, 5, ne concernent que les hommes « tirant le glaive ^.
Ceux-ci, sous les ordres de Joab en personne, entreprirent, dans un appareil tout militaire, cette tournée du recensement 1. Ayant franchi le Jourdain, ils la commencèrent par la frontière méridionale du territoire hébreu situé au delà du fleuve. Ils partirent d'Aroër, qui domine l'Arnon, et de la ville qui, dans la vallée où il coule, en surveillait les passages, remontèrent vers le nord, à travers les cantons israélites de Gad, jusqu'à Yazêr, parcoururent les monts du Galaad, et atteignirent, vers le haut Jourdain, le pays hittite qui s'étendait jusque vers Cadès sur l'Oronte. Revenant alors vers le sud pour recenser le pays situé à l'ouest du fleuve, ils touchèrent Dan et Iyyôn, tournèrent vers Sidon « la Grande », puis vers la forteresse de Tyr, n'omirent pas d'inspecter, au cœur du royaume, les villes antiques encore peuplées deHiwwites et de Cananéens autonomes, et, étant parvenus à Bersabée et au Négéb de Juda, tout à
1. L'itinéraire, qui est omis par Chroniques, ne se présente pas, dans Samuel, avec un texte bien conservé. On trouvera dans ies ccmmentaires la justification des corrections supposées ci-dessus ; la plupart, du reste, d'abord proposées comme conjectures de critique textuelle, ont été confirmées par les leçons du grec L. — Aroër de Moab, aujourd'hui 'Ar'âîr, est située sur le bord septentrional de la vallée de l'Arnon ; voir A. Musil, Arabia Petraea, t. I, Moab, pp. 330-332. On voit que, du temps de David, cette vallée formait la frontière entre Israël et Moab. « La ville qui était au milieu du ouâdy », — désignation étrange qui se trouve dans Deutéronome, 11, 36 ; Josué, xm, 9, 16 ; II Samuel, xxiv, 5 d'après L, — est assez couramment identifiée, en lisant -iy, 'âr, « Ar », pour *vy, 'îr, « ville », avec Ar de Moab, qu'on veut retrouver dans cette « Ville de Moab, qui est contre le territoire de l'Arnon, qui est à l'extrémité du territoire », Nombres, xxn, 36 ; cette double indication topographique, d'ailleurs apparemment surchargée, doit vouloir désigner une -ville frontière, comme celle d'où partent les recenseurs de David. Il conviendrait alors de la chercher dans la partie orientale de ouâdy el-Môdjib ou Arnon. — Yazêr, ville de Gad sur la frontière du côté d'Ammôn, placée par Eusèbe à 10 milles à l'ouest de Philadelphie (= Amman) et à 15 de Hesbon (= Hesbân) (Onomasticon, Klostermann, p. 104, 11. 13-19) correspondrait, sinon par Je nom., du moins par le site, à Khirbet Car ou à Çir, d'où part précisément un ouâdy qui pourrait être celui dont parle Eusèbe ; voir A. Musil, loc. cit., pp. 390-394. — Cadès sur l'Oronte, la fameuse métropole hittite, paraît devoir être cherchée au Tell Nebi Maud où des fouilles ont été entreprises par M. M. Pézard ; ce tell est situé vers l'extrémité sud du lac de Hcemç ou Èmèse, pas tout à fait à mi-chemin entre Damas et Alep. Cette situation très septentrionale ne permet pas de supposer que les recenseurs de David atteignirent Cadès, du moins pour y effectuer leurs opérations : on voit assez, par le contexte, qu'il s'agissait de dénombrer Israël et Juda, de Dan à Bersabée (II Samuel, xxiv, 1, 2, 9) ; au nord de Dan, on n'était plus en Israël. La ville antique d'Iyyôn a laissé son nom à la plaine appelée aujourd'hui Merci j-'Ayoûn, à l'ouest de l'Hermon et du haut Jourdain. — Les Cananéens recensés pourraient être, en particulier, ceux des grandes villes cananéennes que Juges, I, 27-36, énumère comme ayant échappé à la conquête ; nulle part ailleurs il n'est question de leur soumission par les Hébreux, et, d'autre part, à partir de Salomon, ces Cananéens sont astreints à la corvée.
l'extrême sud, rentrèrent enfin à Jérusalem. Ce voyage avait duré neuf mois et vingt jours ; il avait été effectué uniquement sur le territoire qui relevait de la couronne, dont il nous précise ainsi les limites.
En apprenant de Joab rentré à Jérusalem le nombre des hommes d'Israël et de Juda en état de porter les armes, David éprouva un choc intérieur qui lui montrait qu'il avait mal agi 1. Le lendemain, Gad, un nâbhî, qui était peut-être, en outre, le le voyant de David, se présenta devant le roi, de terribles menaces
1. L'expression « le cœur de David lui battit » est employée aussi par I Samuel xxiv, 6, quand David coupe le pan du manteau de Saiil dans la caverne ; cet emploi exclusif est l'indice d'une parenté littéraire entre les deux récits, s'il est original dans l'un etl'autre. — D'après ibid., 9, il y aurait eu 1.300.000 combattants hébreux ; d'après / Chroniques, xxi, 5, 1.570.000, sans compter ni les Lévites, ni lesBenjaminites, ni, d'après ibid., xxvn, 23, ceux qui étaient âgés de vingt ans et au-dessous ; la population globale se serait ainsi élevée à plus de 4.000.000 d'habitants. On peut penser que ces chiffres ont été arrondis, car un recensement précis ne saurait accuser un chiffre ne comportant le détail ni des centaines, ni des dizaines, ni des unités. Mais on pourrait les entendre beaucoup mieux peut-être en observant qu'on savait faire des recensements de ce second genre, comme le montrent les chiffres très précis du dénombrement du retour, où hommes et bêtes sont comptés à une unité près, Esdras, II, 3-67 et son texte parallèle Néhémie, vin, 7-69, et que, en outre, *)Sn, 'éléph, pourrait bien être employé ici avec une autre signification que celle de sa valeur numérique « mille ». Ce mot, en effet, désigne aussi une fraction constituée de la tribu, analogue, sinon identique, au clan ou à la famille, dans Juges, vi, 15 ; I Samuel, x, 19 ; xxm, 23 ; Michée, v, 1. Cette signification particulière se trouve sans nul doute comme base étymologique du terme ^N, 'allûph, désignant un chef chez les Edomites ( Genèse, xxxvi ; etc.) et même chez les Judéens du retour {Zacharie, ix, 7 ; xn, 5, 6). Dans ces conditions, il resterait à savoir si 'éléph, dans certains chiffres de recensement, ne désignerait pas une circonscription territoriale ou une fraction de population ou, comme c'est le cas ici, un contingent militaire n'ayant qu'un rapport plus ou moins étroit avec la valeur exacte de « mille hommes ». Ainsi, au lieu de dire que le recensement de Joab accusa « 800.000 hommes de guerre » pour Israël seul, il vaudrait peut-être mieux dire « 800 bataillons », faute d'un terme français dérivé de mille, comme « centurie » l'est de cent.
Il conviendrait, au surplus, de savoir au juste dans quelle mesure, en matière de recensement, les rois anciens se contentaient de chiffres conventionnels. Dans Ovientalistische Literaturzeitung, t. III, col. 384, F. Thureau-Dangin rappelle « comment le chiffre (d'ailleurs purement conventionnel) auquel les souverains de Shirpurla évaluaient le nombre de leurs sujets, de 3.600 qu'il était avec Entéména, était devenu 36.000 avec Urukagina, pour passer à 216.000 avec Gudéa. Cette progression et cette sorte de surenchère concordent avec l'ordre chronologique de ces trois souverains ». On voit ainsi comment le second roi multiplie par 10 la population qui obéissait au premier, et le troisième par 6 celle du second. On ne peut pas négliger ces numérations conventionnelles, chères aux gouvernements sémitiques anciens, quand il s'agit d'apprécier la valeur de certains chiffres analogues fournis par la Bible.
I Chroniques, xxvn, 24, ajoute que les résultats du recensement ne furent point inscrits dans « le livre (d'après le grec) des Annales du roi David », ce qui est possible, étant donné les fâcheuses conséquences de cette mesure ; il ajoute aussi que Joab n'avait point achevé le recensement, ce qui ne cadre ni avec les deux récits, ni avec le fait que les chiffres des hommes recensés sont donnés par l'un etl'autre récit.
à la bouche. Des représailles divines qu'il lui donna à choisir : trois ans de disette, trois mois de défaite, trois jours de peste, celle-ci paraissait la moins redoutable à David, car du moins elle serait exercée par Yahwè, qui est plus miséricordieux que les hommes. A la moisson des blés, une peste très violente éclata ; elle enleva en peu de temps plusieurs milliers d'hommes, comme si Yahwè avait voulu montrer l'inanité des chiffres du recensement. Quand David vit que l'ange dévastateur étendait les ravages du fléau jusque dans Jérusalem, il eut un remords et fit une prière : il était seul coupable ; que seul il fût frappé, lui avec les siens, mais que du moins le peuple innocent fût épargné !l Le même jour, Gad se présenta de nouveau devant lui : Yahwè « s'était repenti du malheur » qu'il venait de déchaîner, mais, pour l'apaiser et pour arrêter le fléau, le roi devrait élever un autel sur l'aire d'Ornâ le Jébuséen, où l'on avait vu l'ange se tenir 2. David, entouré de ses serviteurs, monta vers cette aire, située, un peu au nord de Ville-David, sur la même colline que Sion. Orna était en train d'y dépiquer son blé à l'aide d'un traîneau tiré par des bœufs. Quand il aperçut le roi, qui s'avançait vers lui, il se dirigea à sa rencontre et se prosterna ; et, ayant appris que David voulait lui acheter son aire, il s'empressa, selon l'usage, de tout lui offrir en présent : l'aire pour l'autel, les boeufs pour l'holocauste, du blé pour l'oblation, le traîneau et le joug pour le bois du sacrifice. Mais David refusa l'offre, et donna cinquante sicles au Jébuséen, afin qu'il ne fût pas dit qu'il présentait à Yahwè des holocaustes qui ne lui coûtaient rien. Il bâtit un autel en ce lieu sanctifié par l'apparition de l'ange, et y offrit des sacrifices. Ce sanctuaire rustique méritait bien qu'on
i. La prière de David n'est pas sans générosité, puisque lui-même, s'il était coupable, n'avait été que l'instrument de la vengeance de Yahwè irrité contre son peuple. Mais David, toutefois, a, lui aussi, commis une faute et mérite un châtiment personnel, qu'il s'offre, ici, à supporter. La même idée revient assez fréquemment dans la Bible, par exemple à propos de la série des usurpateurs qui, dans le royaume d'Israël séparé de Juda, se renversent successivement l'un l'autre, ayant été les vengeurs des crimes de leur prédécesseur avant d'être les victimes de leurs propres crimes. Elle revient aussi à propos des rois d'Assyrie ou de Babylonie, que Yahwè jette contre son peuple avant de les châtier eux-mêmes. Sur la solidarité morale du roi et de ses sujets, voit, Salomon, p. 360.
2. Sur l'érection des autels à cette période et sur les conditions nécessaires pour le choix du terrain sacré, voir La Période des Juges, pp. 326, 330, 331, et Salomon, pp. 202-211.
SaiiJ et David- 17
en signalât l'origine, car, splendidement transformé quelques années après, il portera l'autel et le temple de Salomon.
Les terribles conséquences du dénombrement n'empêchèrent sans doute pas le pouvoir d'utiliser les indications recueillies et d'y trouver, en particulier, une base pour la répartition des redevances. A cette date, les redevances exigées des sujets, soit hébreux, soit indigènes non assimilés, devaient, l'obligation du service militaire mise à part, consister bien moins en versements pécuniaires qu'en prestations ou corvées. Celles-ci étaient organisées du temps de David, puisque nous connaissons le nom d'un préposé général aux corvées, qui était un des principaux fonctionnaires de la cour ; il s'appelait Adoniram. Les bas-reliefs égyptiens et assyro-babyloniens, certaines scènes de terrassement ou de transport dans l'Orient moderne, présentent une image fidèle de ces travaux forcés parfois gigantesques, où l'homme antique, mêlé aux bêtes de somme, ne différait d'elles que par un peu moins de docilité et un peu plus d'intelligence. Nous avons déjà vu les prisonniers de guerre moabites employés à la fabrication des briques, à la préparation des bois ou à l'exploitation des carrières. D'autres prisonniers, les indigènes cananéens et, au moins en partie, les Hébreux eux-mêmes, furent aussi astreints à des travaux de ce genre *. C'est surtout Salomon qui donna à cette institution un développement considérable, en raison de la multiplicité et de l'importance des constructions qu'il entreprit. Pour le règne de David, nous ne connaissons que les travaux entrepris à Ville-David et à Jérusalem ; les Phéniciens de Hiram, qui vinrent exécuter ceux du palais, avaient naturellement à leur disposition des manœuvres recrutés dans le royaume, et c'est encore des corvées semblables qui durent peiner à construire le Millô, à restaurer et à élargir les murailles de la capitale 2.
1, L'exemption de la corvée, et, par suite, l'existence de celle-ci sont déjà mentionnées pour le règne de Saiïl et pour ses sujets hébreux dans le récit de la lutte de David contre le Philistin de Gath, I Samuel, xvii, 25. Il est vrai que ce passage fait partie de ceux qui ne se trouvent pas dans le grec B ou Vaticanus.
2. Sur ces travaux, voir ci-dessus, pp. 185, 189; sur le Millô ou Remblai, Salomon, pp. iBi-122.
En organisant la corvée, David ne faisait que rendre un peu lourde une institution ancienne. Il innova en cherchant à centraliser, dans une certaine mesure, entre ses mains, l'administration de la justice. Celle-ci, en une nation où les anciens cadres des tribus étaient encore très apparents, restait aux mains des notables dans les municipalités, des cheikhs dans les clans, des membres d'une famille pour l'exercice du droit de vendetta. Mais l'apparition d'un pouvoir suprême, qui dominait de très haut ces petites justices locales, offrait à tous* et notamment à eux qui s'estimaient lésés par la sentence de leurs j uges naturels, un recours plus ou moins officiel et, en tout cas, fort vite sollicité. Les plaignants, surtout s'ils étaient écoutés à la cour, vantaient l'intégrité de cette justice royale qui ignorait les étroitesses et les rancunes de la justice urbaine ou villageoise ; de leur côté,
roi et ses grands s'appliquaient à mériter ce renom naissant par des sentences, justes assurément, mais bienveillantes et miséricordieuses à l'égard des faibles et des opprimés 1. Aussi voyons-nous qu'au temps de David on affluait au tribunal du roi de toutes les tribus du royaume 2. Peut-être y venait -on pour réclamer justice sans avoir passé au préalable par les tribunaux inférieurs; mais, comme le montre l'épisode de la veuve de Teqoa, on y venait plutôt pour interjeter appel contre une sentence que l'on trouvait inique 3. Dans ce dernier exemple, le roi se met même au-dessus de la justice familiale, en s'opposant à l'exécution qu'une famille a décrétée contre l'un des siens, meurtrier de son frère.
Des interventions de ce genre et celles que le roi pouvait se permettre à l'encontre des décisions des cheikhs ne devaient pas aller sans quelque inconvénient : l'autorité royale n'était pas encore assez solidement assise pour pouvoir négliger et contrecarrer la justice locale; la petite noblesse, qui jugeait, et les habitants qui n'avaient pas à se plaindre de ses sentences, restaient très jalousement attachés aux lois et coutumes qui les
1. Voir la scène, très significative à ce sujet, où Nathan semble demander à David son avis sur le cas d'un pauvre lésé par un riche, II Samuel, xn, 1-6. David répond, en parlant du riche : « Il est digne de mort », et il exige que sept jeunes brebis soient livrées au pauvre en compensation de celle qui lui a été ravie.
a. II Samuel, xv, 1-6.