‹ Histoire du peuple hébreuChapitre 98 sur 137 · II Samuel, xiv · texte numérisé non relu

II Samuel, xiv

régissaient depuis des siècles. Aussi l'intervention de la coût passait -elle souvent pour un empiétement intolérable, et alimentait le mécontentement contre les nouveaux maîtres. Personnellement David apportait beaucoup de mansuétude et une patience infinie à écouter les plaintes qu'on venait lui présenter. On le savait bon, droit, éclairé comme « un ange de Dieu ». A en juger par les instances, les éloges, le verbiage de la veuve de Teqoa, les quémandeurs ne se faisaient pas faute d'abuser de son temps et de son indolente aménité. Mais l'effet de cette justice débonnaire n'était pas toujours des plus favorables au roi qui la rendait, si, comme on l'a supposé, une des causes qui favorisèrent le succès de la révolte d'Absalom fut précisément l'exercice insolite du bon plaisir royal.

L'organisation de l'armée, la mise à contribution des ressources du pays pour l'intérêt général du royaume et l'intérêt particulier du roi, nécessitaient la présence d'un gouvernement stable propre à remplir une tâche qui allait se compliquant d'année en année. David, installé à Jérusalem, n'eut plus seulement autour de lui ses compagnons de la première heure, adroits dans le métier des armes, mais malhabiles, pour la plupart, dans les questions administratives ; il lui fallut des « serviteurs » 1, des fonctionnaires capables d'assurer les services du royaume. C'était donc une véritable cour qui se formait, où apparaissent déjà des attributions très spécialisées 2.

i. Ce nom, de signification vulgaire, en prenait une plus relevée quand il était porté, par déférence, par les hauts fonctionnaires de la cour. Au vne siècle, du temps de Josias, le titre « serviteur du roi » semble avoir impliqué une charge spéciale car il est mis en parallèle avec les titres de « prêtre » et de « secrétaire » dans II Rois, xxn, 12. C'est sans nul doute, avec ce sens spécial qu'il conviendrait d'entendre les mots « A Schéma, serviteur de Jéroboam, » gravés, avec un lion rugissant, sur un beau cachet trouvé à Megiddo, et remontant peut-être au règne de Jéroboam II, première moitié du vme siècle. On en trouvera une représentation dans Benzinger, Hebraische Archâologie, 2e édition, p. 226, fig. 145.

2. Nous possédons deux listes des hauts fonctionnaires de David, l'une dans II Samuel, vin, 16-18, qui est reprise par I Chroniques, xvm, 15-17. sans modification importante autre que la transformation du titre de « prêtres », donné à des fils de David, en la qualité de «premiers à côté du roi » ; l'autre dans II Samuel, xx, 23-26. Daos ces deux listes l'ordre des fonctionnaires n'est pas le même, et la

LA COUR 26l

Tandis que Joab, nls de Çerouyâ et neveu de David, était chef de l'armée que formaient les contingents territoriaux, Benayas, nls de Joyada, avait le commandement des Cretois et des Plêthis, qui formaient la milice étrangère. Originaire de Oabçeël, ville située tout au sud de Juda, il avait sans doute suivi la fortune de David dès le temps des démêlés avec Saùl. Il jouissait d'un renom de grande bravoure, qui lui avait mérité un rang d'honneur parmi les Trente l.

A côté d'Adoniram, le ministre des corvées, se trouvait un scribe du nom de Shôshâ, qui était assez probablement un étranger 2. Ce scribe, ou secrétaire, était chargé des écritures, de la

seconde renferme la mention du ministre des corvées, qui manque à la première. On pense assez volontiers que ces deux listes n'en font qu'une, les déplacements et l'addition n'étant qu'accidentels. Mais peut-être serait-il aussi vraisemblable que ces deux listes représentent la constitution du gouvernement à deux dates différentes du règne ; on s'expliquerait mieux ainsi et l'addition du ministre des corvées, qui put n'entrer en charge qu'après un développement assez marqué des besoins de la cour en fait de travaux à exécuter, et le déplacement de Benayâ, qui, du cinquième rang dans la première liste, passe au second dans la deuxième, ce qui correspond à l'importance du rôle qu'il joua, à la fin du règne, comme rival de Joab, dans l'accession de Salomon au trône d'Israël. Sur la vraisemblance de l'existence de deux listes pour les fonctionnaires de Salomon, voir Salomon, p. 15, n. 2.

1. Dans I Chroniques, xxvn, 5, Joyada, père de Benayas est appelé « prêtre ». On ne voit pas si ce mot est en surcharge, ou s'il ne serait pas une glose qui l'aurait emprunté à xn, 27, en confondant deux personnages du même nom.

2. Le nom de ce personnage se présente avec des variantes très notables soit dans le texte hébreu, soit dans les versions. La forme « Serayâ », II Samuel, viii,i7, si elle n'est pas une simple déformation accidentelle, pourrait représenter une adaptation hébraïque d'un nom qui n'était pas hébreu. La forme réelle de ce nom devait être « Shîshâ » ou mieux sans doute « Shawshâ » ou « Shôshâ ». Nœldeke (Encyclopaedia Biblica, col. 3294, § 58) pense que c'est là un nom à redoublement. Mais il est plus probable que ce nom est d'origine étrangère. Le rapprochement avec le babylonien shawshu pour shamshu, « soleil », serait assez intéressant s'il n'était pas rendu peu vraisemblable par la terminaison en â. Celle-ci se retrouve dans quelques noms propres hébreux où, parfois, elle est due à une influence araméenne (Nœldeke, ibid., col. 3291, § 51) ; on trouve un nom propre féminin palmyrénien avec la forme « Shîshetâ » (Lidzbarski, Handbuch dev nordsemitischen Epigraphik, p. 375), qui doit correspondre à un masculin « Slvshâ » ; enfin les racines shtsh ou shûsh, qui n'apparaissent pas en hébreu, se trouvent au contraire en araméen. Ces trois indices autorisent à penser que le nom du scribe de David était sans doute araméen, et que ce personnage l'était donc peut-être aussi. Cette conjecture montrerait que les Hébreux, qui recouraient alors aux Phéniciens pour leurs grandes ccnstruetions, recouraient de même aux étrangers, dans le cas présent aux Araméens, pour l'institution d'une charge de secrétaire royal. Et comme il y avait sûrement, à cette époque, des Hébreux sachant écrire leur langue, peut-être pourrait-on supposer que David dut recourir à un étranger parce que celui-ci pouvait mieux connaître qu'un Hébreu l'écriture cunéiforme : cette écriture difficile aurait été alors en usage concurremment avec une écriture cursive, mais aurait été réservée à la correspondance avec certains pays étrangers. Toutefois, pour ce qui est des Phéniciens, on peut être certain qu'au temps de David ils possédaient déjà depuis plus de deux siècles leur écriture alphabétique ; voir, ci-dessus, p. 211, n. 1.

correspondance, privée, diplomatique et administrative, de la comptabilité des biens et revenus de la couronne, peut-être aussi déjà de la rédaction des annales officielles. Le dignitaire nommé mazkîr, Josaphat, fils d'Ahiloud, s'il n'était pas annaliste et chroniqueur, pourrait avoir été une sorte de rapporteur ou de grand vizir, chargé d'instruire et de mettre au clair les questions de tout genre sur lesquelles le roi allait être sollicité de donner son avis 1.

Celui-ci était de plus secondé dans cette tâche par des conseillers. Personnages offi ciels ou non, ils jouissaient d'une influence considérable. Nous en connaissons trois : le Judéen Ahitophei de Gilo, le conseiller félon lors de la révolte d'Absalom, dont les avis s'imposaient comme des oracles divins, et qui s'était peutêtre d'abord attaché à David par affection pour Bethsabée dont il semble avoir été le grand-père ; puis l'Israéiite Houshay, son émule, le seul rival qui, par de grandes tirades, ait pu triompher de sa sagesse ; Houshay était Arkite, c'est-à-dire, à ce qu'il paraît, originaire d'un clan non hébreu ; enfin Jonathas, un oncle paternel de David, « homme instruit et versé dans l'écriture » 2. Outre ces trois personnages, qui étaient conseillers en titre, David écoutait volontiers et docilement deux personnages religieux, Nathan, qui était nâbhî, et Gad, qui l'était aussi, mais, de plus, semble avoir exercé en même temps les fonctions de voyant du roi ; avec ce double caractère, Gad rappelle un peu Samuel, bien que celui-ci, il est vrai, n'ait pas appartenu à une confrérie de nâbhis.

Les deux prêtres d'Ktat, Sadoq, chef de la branche aînée des Aaronides, et Abyatar, le survivant de la famille sacerdotale d'Héii de Silo, l'ancien compagnon des mauvais jours 3, étaient

i. Ou propose assez habituellement le sens d'« historiographe, annaliste », pour le mot hébreu mazkîr ; ce sens est peu vraisemblable, car le hiphil du verbe zâkh.ar ne signifie pas « raconter », ce sens étant exprimé par le piël de sâphar, mais « rappeler à la mémoire, parler de » ; voir, entre autres exemples, Isaïe, lxii, 6. S'il y avait alors à la cour im annaliste officiel, ce rôle devait être plutôt tenu par le sôphér, « scribe, secrétaire », dont il a été parlé ci-dessus.

2. I Chroniques, xxvii, 32. Ce Jonathas aurait été le cousin de David si on l'identifiait avec Jonathas, fils de Shimcây, frère de David, mentionné par II Samuel, xxi, 22. Mais cette identification ne s'impose point.

3. Dans la première liste le prêtre nommé en second est « Ahimélék, fils d' Abyatar » il vaudrait mieux, avec le syriaque et, surtout, en conformité avec tout ce qu'on sait par ailleurs d' Abyatar, lire «Abyatar, fils d'Ahiméiék » ; la deuxième liste

également rangés parmi les « serviteurs » de David. Sadoq, devait fonder la lignée des prêtres du temple, Abyatar ayant été destitué dès le début du règne de Salomon. Cette dernière mesure, comme la mention des deux prêtres dans la liste des hauts fonctionnaires de David, où ils n'ont pas, du reste, le premier rang, montrent que les prêtres n'occupaient à la cour qu'une situation subalterne. C'était, toute proportion gardée, celle qu'avait occupée le Lévite de Mikhâ dans la maison de son maître. Ils tenaient leurs privilèges de leur appartenance à la famille d'Aaron, mais c'était du roi qu'ils relevaient pour leur charge K Pour des fonctions sacerdotales non réservées aux Lévites, probablement, par exemple, pourl'oblation des sacrifices de famille, David avait nommé prêtres plusieurs de ses fils et un certain Ira, membre de la famille de Yéthér, qui était établie à Qiryath-yearim 2. Ici encore David agissait comme avait agi Mikhâ, en vertu des droits religieux qui appartenaient au chef de famille depuis l'époque patriarcale.

En même temps que se multipliaient les fonctionnaires du roi, son harem s'augmentait de nombreuses épouses, nouveau

désigne aussi Sadoq et Abyatar comme prêtres. Toutefois, comme les deux listes semblent se référer à deux époques différentes du règne, on ne peut pas être sûr qu'à un moment donné, et en passant, un Ahimélék, fils d' Abyatar, n'ait pas été prêtre à la place de son père. On remarquera, du reste, que cet Ahimélék joua un rôle de premier plan dans la réforme cultuelle de David ; cf. I Chroniques, xxiv, 3, ày 31. En tout cas, Abyatar était prêtre lors de la révolte û'Absalom et de l'intronisation de Salomon.

1. Sur le sacerdoce au temps de David, voir, Salomon, pp. 211-223.

2. II Samuel, vin, 18, pour les fils de David ; xx, 26, pour Ira. Sur ce sacerdoce familial, voir, Salomon, pp. 211-223. — Ira est dit « Yâïrite », c'est-à-dire membre du clan de Yâîr, établi dans le Galaad septentrional (voir La Période des Juges , à l'index, s. v. Yâir) ; mais le syriaque et, en quelque mesure, le grec L le rattachent plutôt à Yéther, une des familles de Qiryath-yearim, d'après I Chroniques, 11, 53. Ce rapprochement avec Qiryath-yearim est intéressant parce que cette ville semble avoir été un centre important de traditions historiques et religieuses ; voir ibid., 53 55> qui permettraient de rapporter aux «familles de scribes» de cette région nombre de récits qui nous ont été transmis, et, en particulier, ceux que j'ai nommés « judéc-clano-lévitiques » dans La Période des Juges, p. 405 ; voir aussi pp. 399-402. On comprendrait fort bien que David eût choisi un homme de ce milieu et de cette région pour l'associer à son sacerdoce, et que ceux qui travaillèrent peut-être à la rédaction ou à l'édition des souvenirs relatifs à David n'eussent pas voulu omettre de signaler l'un des leurs, qui avait occupé tine place de choix auprès du grand roi. D'autres exégètes préfèrent lire « Yattir » au lieu de « Yéther », Yattir étant une ville du sud de Juda, où David avait depuis longtemps des ami*!, cf. I Samuel, xxrc, 27 : mais la correction de Yâîr en Yéthér est mieux appuyée.

264 l'organisation du royaume de DAVID

signe manifeste de l'accroissement de son pouvoir. David était entré d'assez bonne heure dans cette voie, où les grands monarques asiatiques, comme ceux de l'Egypte toute proche, s'étaient avancés fort loin, et où il laissa à son fils un exemple qui devait être suivi par celui-ci au delà de toute mesure. Roi de Juda à Hébron, David, à qui sa première femme, Mîkhal, fille de Saiil, avait été reprise par ce dernier, puis ramenée par Abner, possédait déjà sept femmes, desquelles il avait eu ses six premiers fils 1. Il en prit encore d'autres, épouses proprement dites et épouses de second rang, quand il fut devenu roi de tous les Hébreux à Jérusalem 2. Nous n'en connaissons pas le nombre ; on sait du moins que, parmi elles, se trouvaient plusieurs femmes qui avaient appartenu à Saùl, et dont David avait normalement hérité avec la couronne de son prédécesseur 3. Sa favorite était la fameuse Bethsabée, l'ancienne épouse de l'infortuné Urie ; outre leur enfant adultérin, mort en bas âge, elle lui donna après leur mariage, Salomon et deux autres enfants. A Jérusalem, il naquit à David treize nouveaux fils 4 et un certain nombre de filles. De celles-ci, la seule qui soit nommée est Tamar, la victime infortunée d'Amnon, qui, comme Absalom, son cruel vengeur,

1. II Samuel, III, 2-5, et le passage parallèle I Chroniques, ni, 1-4. On trouvera là les noms de six femmes et de leurs six fils ; il faut leur ajouter Mîkhal, que David avait réclamée avant tout pourparler avec Abner, et que celui-ci lui avait ramenée à Hébron, II Samuel, ni, 13-16.

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