Guerre commune des huit cantons contre l'Autriche et la
noblesse.
§ 23. Guerre d'assaut et détresse de l'Autriche. — Bien que la paix de Brandeboui^ eût fait de Glaris et de Zug des possessions autrichiennes, ces cantons restaient fidèles à leurs précédentes alliances, et en cela, ils étaient encouragés par les confédérés. Le duc Albert accusa
(1) Ainsi nommée d'après le médiateur, le margrave de Brandebourg.
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donc ceux-ci d'avoir violé le traité, et Tempereur Char^ les lY déclara la guerre à la confédération, au nom de Tempire, en 1354. A la tète d'une armée puissante, dont le duc Albert fournissait le principal contingent, il assiégea Zurich qui, pour la quatrième fois, voyait à ses portes des soldats autrichiens. Mais il n'eut pas plus de succès que ses prédécesseurs ; les confédérés bravaient leurs ennemis, dix fois plus nombreux qu'eux. Peu à peu des dissensions s'élevèrent dans le camp autrichien ; beaucoup de seigneurs avaient de Tantipathie po\ir Torgueilleux duc d'Autriche ; les villes impériales craignaient de nuire à leur propre cause et de favoriser celle des princes en combattant contre Zurich» ville impériale comme elles. Brun sut profiter de ces dispositions ; il fit planter le drapeau impérial sur les murailles de Zurich, rappelant ainsi le fidèle dévouement de Zurich pour l'empire. Ainsi la guerre contre la ville impériale semblait être une entreprise autrichienne, et les autres villes refusèrent leur obéissance. Charles IV leva donc le siège et s'ofiFrit aux Zurichois comme médiateur, ce que ceux-ci, fatigués de leur longue lutte avec Albert, finirent par accepter. Les conditions furent fixées le 24 juillet 1355, par le traité de paix de Regensbourg (1) ; elles furent les mômes que celles de la paix de Brandebourg. Là encore Zurich, comme ville libre de l'empire, consentit à ce que les Waldstaetten fussent désignés conmie pays autrichiens, et s'engagea à obtenir leur acceptation et leur soumission aux privilèges du duc. Brun amena même ses concitoyens à conclure avec l'Autriche une alliance qui, sans détruire celle de 1351, reconnaissait à Zurich le droit
1) Les éyénements de cette troisième guerre d'Autriche ont été confirmés par les récentes recherches du professeur Ot, de Wyss (Index pour VHistoire de la Suisse, années XII et XIII).
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de traiter comme ville de l'empire. Cependant les confédérés étaient en défiance contre ceux qui s'alliaient ainsi avec Tennemi mortel de la confédération. Cette attitude équivoque cessa avec Brun, et les confédérés s'unirent de nouveau contre l'Autriche. Schwitz s'empara du comté de Zug (qui depuis la paix de Brandebourg était considéré comme domaine de l'Autriche), et TAutriche, par la paix de Thorberg, en 1368, fut forcée de reconnaître le fait accompli ; Zug redevint donc un membre indépendant de la confédération.
Il y eut alors une période de paix pendant laquelle les deux partis se fortifièrent et môme se tendaient la main entre l'ennemi commun. Le chevalier Ingelram de Goucy, petit-fils de Léopold ler d'Autriche, et gendre d'Edouard III d'Angleterre, demanda aux ducs d'Autriche la restitution de l'Argovie, héritage de sa mère ; et ne l'ayant pas obtenue, il envahit la Suisse en 1374 avec une armée nombreuse composée de mercenaires français et anglais (1). Les redoutables bandes ravagèrent tout sur leur passage, détruisirent les maisons, tuèrent les hommes et les bestiaux, incendièrent les villages, les églises et les couvents. Les confédérés, obéissant aux avis de Léopold m, allèrent au-devant d'eux; une petite troupe d'habitants de Lucerne, d'Entlibuch et d'Unterwalden défit près deButtisholz (décembre 1375), une division ennemie ; les Bernois et les Fribourgeois assaillirent une autre division près d'Ins, et les Bernois seuls anéantirent le corps principal près de Fraubunnen. Ce brillant faitd'armes exalta le courage et l'esprit entreprenant des confédérés, et surtout de Berne; on entendit alors en Suisse les premiers chants guerriers qui glorifiaient Berne comme
(1) A cause de leurs grands casques on les appela c Gugler »^ d'un mot de la Suisse allemande qui signifie casqu<).
vainqueur de la France et de l'Angleterre (1). Le péril commun avait fait Tunion.
§ 24. Guerres de Kibourg, Sempagh, N-bfels et leurs CONSÉQUENCES. — La seconde partie du xiv® siècle, époque du plus grand et plus rapide développement de la confédération, fut très-favorable à l'accroissement du système municipal ; en France comme en Allemagne, les villes levaient jûèrement la tête contre la noblesse et les princes, et semblaient prêtes à s'emparer du pouvoir. De Tautre côté du Rhin, l'aristocratie avait à subir une guerre à mort, et Berne était encore au premier rang de ses agresseurs, car elle voyait devant elle une moisson mûre (2). La noblesse bourguignonne (3) s'éteignait ou bien tombait en décadence, dévorée par une pauvreté croissante. Les comtes de Eabourg étaient aussi déchus; ils en étaient réduits à vendre ou à mettre en gage tous leurs biens. Le comte Rodolphe s'efl'orçait de se procurer de l'argent par des attaques violentes; en 1382, il assaillit de nuit et par le brouillard, la ville de Soleure. Celleci demanda le secours de Berne et des confédérés, et ce fut ainsi que commença contre la maison de Kibourgune guerrre de plusieurs années qui se termina à l'avantage des villes. Berne, avec l'aide des confédérés, détruisit les châteaux forts de la noblesse kibourgeoise et acquit pour toujours les villes de Bûrgdorf et de Thoune (1384); les Kibourg durent s'engager à ne plus tirer Tépée sans le consentement de Berne et de Soleure. Mais il y eut de
(1) Voici la traduction d^un de ces chants :
c Berne est célébrée partout comme la couronne du royaume de Bourgogne, la couronne des villes libres, un miroir pur et sans tache. Toute T Allemagne loue cette grande réunion de héros. • (Rochholz, Chronique des chants confédérés^ p. 17.)
(2) De Wattenwiil-Diesbach, Histoire de la ville et du canton de Berne*
(3) Nûscheler, Histoire de la Suisse, t. II, p . 49.
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nouveaux conflits avec TAutriche, qui avait soutenu les Kibourg et qui voulait les venger. Les confédérés même n'hésitaient plus à se joindre aux ennemis de TAutriche. Les villes de l'Allemagne méridionale pour s'opposer aux princes et aux seigneurs avaient formé une grande ligue qui leur avait attiré l'hostilité de Léopold III d'Autriche. En février 1385, Zurich, Berne, Soleure, Lucerne et Zug s'unirent à cette ligue pour faire une guerre commune à Léopold; les trois Waldstaetten, craignant la prépondérance des villes, n'entrèrent pas dans cette alliance. Léopold crut pouvoir profiter de cette division d'intérêts: il chercha donc à gagner les campagnes par toutes sortes de faveurs, tandis qu'il accablait les villes de sa colère. Malgré les réclamations persistantes de Lucerne il n'accorda pas à cette ville l'abolition de l'octroi de Rotenhourg, qui était pour elle une insupportable charge. En même temps il s'efforçait de maintenir la paix le plus longtemps possible. Mais cette fois les confédérés qui avaient jusque-là toujours attendu l'attaque, poussaient à une rupture, bien que la paix conclue en 1375 pour onze ans avec l'Autriche, ne fut pas encore expirée, ils attaquèrent de tous côtés; Zurich marcha sur Rapperswyl, Zug enleva la forteresse autrichienne de Saint-André, sur le lac de Zug; Lucerne détruisit Rotenbourg, accorda le droit de cité à Entlebuch qu'il délivra ainsi de l'oppression du bailli autrichien de Thorberg, et, avec l'aide des Waldstaetten, soumit Wohlhusen, château fort du chevalier de Thorberg ; enfin, Sempach qui voulait s'affranchir de l'Autriche, fut admis dans la ligue; à cette violation manifeste des traités, l'Autriche ne pouvait plus hésiter à déclarer la guerre. Les villes impériales s'efforcèrent d'arranger pacifiquement les choses; mais ces tentatives de médiation ne servirent
qu'à retarder le commencement des opérations militaires et à séparer la cause des villes qui avaient provoqué les hostilités, de celle des confédérés qui restèrent seuls contre leurs ennemis ; Léopold III résolut enfin de frapper un coup décisif contre la confédération. La haine générale et l'exaspération de l'aristocratie contre les bourgeois et les paysans le servirent à souhait; autour de lui se groupa une nombreuse chevalerie des domaines autrichiens de Thurgovie, d'Argovie, de Souabe, de Bourgogne et d'Alsace. Pour diviser les forces des confédérés, Léopold envoya une partie de son armée sur Zurich et s'avança- avec les forces principales au nombre de 6,000 hommes vers Sempach et Lucerne, au commencement de juillet 1386. Les confédérés laissorent les Zurichois se défendre et marchèrent au nombre de 1,500 sur Sempach dont Léopold avait commencé le siège. La mémorable bataille qui a conservé le nom de cette ville y fut livrée le 10 juillet. Les chevaliers se préparèrent à l'attaque en descendant de leurs chevaux ; mais avant qu'ils se fussent rangés, ils furent assaillis par les confédérés. Ils leur opposèrent une résistance opiniâtre ceux-ci, armés à la légère, avaient de la peine à les atteindre, cependant la chaleur accablante ayant forcé les chevaliers à se débarrasser de leur pesante armure, leurs lignes furent partout rompues par leurs agiles et infatigables adversaires. Bientôt une division autrichienne qui n'était pas engagée dans la mêlée, prit la fuite avec les chevaux et répandit partout la confusion. Le duc Léopold qui, malgré les avertissements des siens, avait voulu se joindre aux combattants, trouva la mort avec un grand nombre de ses partisans. La victoire des confédérés fut éclatante, et leur courage en fut exalté au plus haut degré ; des chants composés en l'honneur de
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cet événement, des légendes destinées à en perpétuer le souvenir, attribuèrent le succès des Suisses au généreux dévouement d'Arnold de Winkelried de Stanz qui, par sa mort héroïque, ouvrit une brèche aux confédérés. Le sort des Autrichiens en Suisse était décidé par cette bataille (1). Les Bernois qui, jusque-là, n'avaient pas pris part à la guerre parce que la paix de Thorberg n'était pas expirée, commencèrent à leur tour à attaquer, et s'emparèrent des domaines fribourgeois et autrichiens dans rOberland (Obersimmenthal, Unterseen, Oberhofen) et le pays des lacs. Les autres confédérés s'unirent à leurs anciens alliés, les habitants de Glaris, et prirent possession delà ville autrichienne de Wesen (août 1386). Glaris chassa les baillis autrichiens et se joignit aux confédérés, comme municipalité libre et indépendante. Cependant le duc Albert, frère de Léopold, ne voulant pas renoncer si facilement à ses possessions, dirigea ses forces sur Glaris. Des soldats autrichiens, grâce à l'assistance des bourgeois de Wesen, purent s'introduire dans la ville, dont ils égorgèrent la garnison confédérée (nuit sanglante de Wesen, 22 février 1388). A la suite de ce massacre, un corps de 6,000 Autrichiens se dirigea sur Glaris, le 9 avril 1388. ï^rès de Nsefels, ils rencontrèrent 500 habitants de Glaris et une petite troupe de Schwitzois. La bataille s'engagea àRautifeld où les gens de Glaris avaient déjà remporté une victoire en 1332; et, après une courte résistance, les Autrichiens succombèrent au choc furieux des confédérés : 2,400 hommes tombèrent, dit-on,
(1) L'action de Winkelried n'est rapportée par aucun historien du XVI' et du xv* siècle. Une chronique de Zurich de 1440 mentionne la conduite d'un confédéré, désigné par Tépithétede u pieux », Mais cette notice a été ajoutée plus tard à la description de la bataille. Il y a donc tout lieu de croire que le fait est une création poétique^ comme l'histoire de Tell, ou bien un événement isolé qui n'a pas eu autant d'influence qu'on lui en attribue.
SOUS leurs coups; beaucoup se noyèrent dans la Linth. Après la destruction de beaucoup de châteaux, les villes impériales négocièrent en avril 1389 un traité contre rAutriche et les confédérés, et par ce traité les conquêtes des confédérés leur furent assurées. L'Autriche s'efforça de regagner ce qu'elle avait perdu en recherchant l'alliance du bourgmestre (Schœno) et du conseil de Zurich qui, en 1356, avaient été bien disposés pour elle; mais la commune, dont la majorité était favorable aux confédérés, rejeta l'alliance dans une assemblée orageuse et renversa les traîtres (1393). Le 16 juillet 1394, la paix de sept ans avec l'Autriche fut prolongée de vingt ans. Glaris et Zug rentrèrent dans la ligue comme membres libres. En mai 1412, la guerre, qui avait duré près de cent ans, se termina par une paix qui se prolongea pendant cinquante ans; après tant de luttes et de dissensions, l'existence de la confédération fut pour longtemps assurée; l'Autriche renonça pour toujours à ses prétentions sur Schwitz, Unterwalden, Lucerne, Zug et Glaris. La confédération formait un territoire cohérent dans l'enceinte duquel l'Autriche et la noblesse ne possédaient plus aucun pouvoir politique; et peu à peu elle s'affranchit, par des sacrifices d'argent, des redevances que les seigneurs laïques et ecclésiastiques prélevaient encore sur elle.