GUERRES D^ITALIE
massacre. La bataille fut reprise le lendemain ; les confédérés s'élancèrent de nouveau avec une force irrésistible sur leurs ennemis deux fois plus nombreux, et ils furent rudement éprouvés par l'artillerie et la cavalerie ; menacés par derrière par une armée vénitienne et <c plutôt écrasés que vaincus » (1), ils se retirèrent en bon ordre à Milan, emportant leurs blessés sur leurs épaules, et emmenant leurs canons, au centre de leurs bataillons décimés; 12,000 morts, pour la plupart suisses, couvraient le champ de bataille. Ce premier coup porté à leur puissance, qui couvrit de gloire François !•«• et donna la prépondérance à la France, inspira aussi une nouvelle direction aux affaires de la Suisse. Les deux nations avaient mutuellement éprouvé leur héroïque valeur. Le 29 novembre 1516, une paix perpétuelle unit plus étroitement que jamais la Suisse et la France. Toutes les querelles réciproques devaient cesser pour toujours. On s'engageait de part et d'autre à entretenir des relations pacifiques, à maintenir la pleine liberté de communication, et à refuser tout secours à Tennemi de l'un des deux alliés. Ainsi, après avoir joué un rôle indépendant et glorieux dans les conflits de la politique européenne, la Suisse pouvait désormais y garder une honorable neutralité. Le résultat durable de ces guerres fut pour elle la conquête du Tessin, de la Yalteline et de Clèves, dont la France lui garantissait la possession par la paix perpétuelle. Ces deux derniers pays furent ajoutés aux Grisons, les autres devinrent la commune possession des confédérés et formèrent plus tard (1803) le Tessin actuel. Ainsi le territoire de la confédération fut fermé aussi du côté du sud.
(i)ai8i, p. 191.
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Transformation Intérfeure.
§ 34. ÉTAT POLITIQUE, PROaRÈS DE XA CIVILISATION. —
Les journées héroïques de Grandson, Morat et Novare, exaltèrent la gloire des confédérés. La supériorité de leur système de défense s'était manifestée d'une manière éclatante et leurs ennemis eux-mêmes Tavaient reconnue. Dans les guerres antérieures, la primauté avait appartenu à la cavalerie ; au contraire, rin£anterie était la principale force des Suisses. Ils la rangeaient en lignes serrées, dans Tordre le plus parfait; les premiers étaient armés de longues piques et se tenaient fermes comme une muraille. Les divisions étaient disposées de manière qu'elles ne se gênassent pas dans leurs nïouvements, et que la fuite des unes n'entraînât pas celle des autres, comme il arriva chez les Bourguignons à Morat.
Les adversaires des Suisses ont toujours admiré leur rigoureuse discipline et leur courage individuel qu'aucune lâcheté n'a jamais terni. La cavalerie ne pouvait rien contre Timpénétrahle forêt formée par leurs rangs serrés, armés de piques ; et quand les premiers d'entre eux avaient rompu les rangs ennemis, ceux qui les suivaient y faisaient d'innomhrahles victimes avec leurs hallebardes^ leurs haches et leurs pesantes épées. L'artillerie seule pouvait les ébranler, mais les décharges étaient à cette époque encore très-lentes ; et quand les confédérés y avaient échapx>é en se baissant, ils s'élançaient aussitôt sur les batteries et les enlevaient par im combat corps à corps (1). Cette tactique fit la renommée de l'infanterie et, comme le dit un contemporaia, «lie
(1) C. de E\gger,rArt militaire chez les confédérés suisses, 1873.
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leur valut le titre de premier peuple guerrier du monde. Cette prépondérance militaire leur donna aussi une grande importance politique à Textérieur. Vfilan, la Savoie, TAutriche, la France, le pape et même Mathias Cîorvin de Hongrie recherchaient leur alliance. Les puissances étrangères avalent surtout en vue d'entretenir des troupes mercenaires suisses ; et celles qui obtenaient leur appui étaient presque toujours victorieuses. Ainsi, vers le milieu du xv» siècle, les Suisses décidaient du sort des batailles et leur épée a souvent fait pencher la balance de la politique européenne. Dans ces relations et ces alliances étrangères, ils n'étaient pas guidés par le dessein d'agrandir leur puissance; ils ne songeaient qu'à des avantages matériels, tels que des pensions qui profiteraient à la chose publique, à des privilèges commerciaux, tels que l'exemption de douane, la diminution des octrois, etc., etc., ou môme dans le traité avec la France , au libre accès à l'université de Paris. Malgré la haute considération dont ils jouissaient, malgré la prépondérance que leur donnaient leurs armes, ils ne se laissèrent jamais éblouir et n'oublièrent jamais dans les jours heureux la modération et la sagesse. Par l'extension de leurs relations extérieures, la vie intérieure de la Suisse reçut de puissantes impulsions. Le sentiment de leur force, réveillé par leurs brillantes victoires, donna naissance à de nombreux hymmes guerriers. L'enthousiasme pour la liberté et la gloire de la patrie a fait des poètes dans les rangs des paysans et des artisans, entre autres Hans Auer en 1450, et Hans Viol, Veit Weber à l'époque des guerres de Bourgogne. Ils avaient euxmêmes porté glorieusement l'épée, et, rentrés dans leurs foyers après les périls des combats, ils célébraient les jours héroïques par de nobles chants qui furent bientôt
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dans toutes les bouches et firent le charme des fêtes nationales (1). Ces poésies populaires ont imprimé à la littérature allemande un caractère national plein d'énergie. A côté des poëtes, des historiens qui avaient euxmêmes partagé les dangers et rillustration de la guerre, racontaient avec une naïveté familière les événements les plus dignes d'intérêt (Schilling et Etterlin dans leurs chroniques de l'époque antérieure et postérieure aux guerres de Bourgogne). Les communications extérieures déterminèrent aussi une grande activité dans les sciences. La Suisse subit l'influence de l'enthousiasme qui entraînait les esprits vers l'étude des classiques grecs et latins et qui, de l'Italie, avait gagné la France et l'Allemagne, faisant partout éclore une civilisation nouvelle (2). Nous en voyons les premiers symptômes dans les écrits du chanoine de Zurich, Félix Haemmerlin (1440), qui avait puisé en Italie, à la source des anciens (3), et qui fut un des hommes les plus érudits de son temps et, de plus, un ami de la réforme. Les Suisses attachaient beaucoup d'importance aux études faites dans les écoles étrangères ; ce fut pour cette raison qu'ils se réservèrent, par leurs traités avec la France, le libre accès à l'université de Paris, Bâle devint le foyer des études scientifiques de la Suisse. On y fonda en 1460, sous les auspices de la confédération, une université qui acquit bientôt une célébrité européenne. On y enseignait la théologie, la jurisprudence, la médecine et les sept libres arts (4);
(1) S. Daguet, Histoire des Suisses, — Tobler, Chants populaires historiques de la Suisse (Archives de la Société historique de Berne). — G. Meyer de Knonau, Chants nationaux suisses du XV* siècle.
(2) Voyez V Histoire générale, p. 221.
{3j Comparez, H. Vœgelî pour l'intelligence des œuvres du maître Haemmerlin, Zurich, 1873; Balthasar Reber, Félix Haemmerlin.
(4) La grammaire, la dialectique, la rhétorique, l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie, la musique.
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les premières familles du pays y envoyaient leurs fils. Les savants qui y professaient, Wittenbach, Glarean (Loriti, de Grlaris) étaient renommés à l'étranger ; et de célèbres savants allemands, Erasme, Reuchlin, y trouvaient aussi tout ce que pouvait réclamer le mouvement intellectuel de l'époque; l'imprimerie avait établi son premier siège en Suisse, à Beromûusier; et presque en même temps, elle prit une si grande extension à Bâle que cette ville devint un des principaux foyers de la librairie. La civilisation matérielle et artistique ne tarda pas non plus à fleurir après les guerres de Tindépendance. Le travail ingénieux du peuple suppléait à tout ce que la nature, trop avare, avait refusé au territoire. Les relations extérieures donnèrent à Tindustrie et au commerce un essor inouï. A Zurich s'introduisit la fabrication des soieries ; à Saint-Gall, celle des toiles; Bàle, Berne, Fribourg, Zurzach, etc., etc., devinrent aussi de célèbres villes industrielles et commerçantes, et nouèrent des relations étendues avec les grands pays voisins, du nord, de l'ouest et du sud ; les draps de Fribourg étaient recherchés en Allemagne, en France et en Italie ()). Ainsi le bien-être augmenta par les énormes pensions ou soldes annuelles que procuraient les traités, et par le riche butin que Ton rapportait des guerres. Dans les villes et les campagnes, on commençait à embellir l'existence par la culture des arts. Les meubles, les tables, les chaises, les lits, les armoires, les boiseries étaient fabriqués avec de beaux bois et ornés de sculptures, les vitraux magnifiquement coloriés, les poêles couverts d'images allégoriques et historiques ; et les maisons ellesmêmes étaient peintes à l'extérieur. Plus richement
(1) Daguet, Histoire des Suisses,
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encore que ceux des particuliers, les édifices publics, ceux des conseils et des corporations, étaient couverts de sculptures, de peintures, et la Suisse continua depuis le XV® siècle, à faire de notables progrès dans ces arts. L'inspiration de cette époque fut le culte des belles formes grecques et latines , et le style de la Renaissance devint dans les arts ce que Tétude des classiques était dans les sciences et les lettres. La renaissance des arts se fit sentir de bonne heure en Suisse à cause de ses fréquents rapports avec Tltalie et de l'influence des grands peintres auxquels elle donna naissance, Holbein à Bâle, Urs Graf, Nicolas Manuel à Berne (l) (dessins pour les vitraux de la salle du conseil en 1520, Holbein, fresques de la maison de Hertenstein à Lucerne 1516). La vie sociale fut aussi modifiée. Elle prit un ton plus poli, et les vêtements furent plus élégants. Le besoin de jouissances de Tesprit se manifesta par la création des spectacles, des théâtres (à Lucerne en 1470) ; la cordiale sociabilité suisse se montra dans le grand nombre de fêtes nationales (fêtes des archers, surtout en 1504 à Zurich). Ces fêtes ne furent pas seulement établies par amour du plaisir, mais aussi pour discuter les aff'aires de la patrie ; les plus simples citoyens y parlaient politique dans les auberges et les tavernes.
Mais ces éclatants progrès dans toutes les sphères de l'activité sociale avaient aussi leur côté désavantageux. Les pensions annuelles que les puissances étrangères et surtout la France payaient à la Suisse, exercèrent ime action funeste sur le désintéressement des confédérés ; car ce n'étaient pas seulement les cantons, mais souvent aussi des individus éminents qui touchaient secrètement
(1) Lûbke, la Renaissance allemande, I, 225.